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Full text of "Montaigne aux Champs-Élysées, dialogues en vers; et Les soirées de campagne, contes en vers"

lîresettteà ta 
oi tUe 



The E state of the late 
G. Percival Best, Esq, 



Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/montaigneauxchamOObern 








MONTAIGNE 

AUX CHAMPS-ELYSÉES, 

DIALOGUES EN VERS; 

ET 

LES SOIRÉES DE CAMPAGNE, 

CONTES EN VERS. 



DE L'IMPRIMERIE DE CRAPELET, 



MONTAIGNE 

AUX CHAMPS-ELYSÉES, 

DIALOGUES EN VERS; 

ET 



LES SOIREES DE CAMPAGNE, 



CONTES EN VERS, 









* • » 

ç w . I 



ùéb 



A PARIS, 

CHEZ DELAUNAY, LIBRAIRE, 

AU PALAIS ROYAL, CALEKIE DE BOIS. 

18*3. 



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MONTAIGNE 

AUX CHAMPS-ELYSÉES 

DIALOGUES EN VERS. 



AVERTISSEMENT. 



Une conversation aimable est le délassement le plus 
doux de la vie. Pourquoi les idées que l'amitié, la folie 
ou la raison improvisent , ne seraient-elles pas retra- 
cées dans un dialogue? Les mots heureux, les saillies 
qui échappent à l'esprit, semblent une riche commu- 
nauté de biens à laquelle tous les interlocuteurs par- 
ticipent et dont ils jouissent également. Si l'on a re- 
proché aux dialogues de la monotonie et de la froideur, 
c'est la faute des auteurs : ils auraient dû, en les don- 
nant au public, les mettre au jour avec moins de 
sérieux et plus de variété. Père aussi aveugle qu'eux, 
et peut-être plus infortuné, j'ai cru ménager aux 
miens plus de succès, en introduisant pour interlocu- 
teur principal, Montaigne, ce philosophe du seizième 
siècle, le seul peut-être qui l'ait été de bonne foi. 

Pour ne rien perdre du tour original, de la grâce 
naïve et du désordre piquant de cet écrivain, j'ai 
conservé ses idées, et quelquefois même ses expressions. 
En plaçant mon philosophe dans les îles Fortunées, je 
lui ai fait justice; car, malgré son pèlerinage à Notre- 
Dame de Lorette, il ne fut pas trop dévot. 

Ne le mettre en relation qu'avec les personnages 
qui y sont arrivés avant lui, ou avec ses contem- 
porains, c'eût été le punir; car dans un lieu où les 
passions, les goûts et les désirs sont éteints, il faut que 
i ? esprit s'alimente par la curiosité. C'eût été mourir 
malheureusement, que d'ignorer l'existence d'Henri iv, 



4 AVERTISSEMENT. ■ 

de Louis xiv, de son siècle, et des grands hommes qui 
l'ont illustré. 

Le lecteur voudra bien se persuader que tous les 
jours il s'élève un vent frais qui porte aux îles Fortunées 
les feuilles périodiques et les ouvrages de quelque in- 
térêt. Ainsi, les hommes célèbres y sont connus avant 
d'en faire le voyage ; et les bienheureux les attendent 
avec autant d'empressement que les héros et les savans 
en ont peu à les aller joindre. 

Cependant, comme on se console de tout, les héros 
éprouvent une grande jouissance à raconter à leurs 
nouveaux amis, leurs plans de bataille; les ministres, 
leurs combinaisons politiques; les philosophes, leurs 
impostures, et les bonnes gens, leurs sottises; car il y a 
des gobe-mouches partout, même dans l'Elysée, (i)* 

Enfin les habitans des îles Fortunées connaissent 
comme nous les réputations ; mais ils savent de plus 
les anecdotes du temps ; ils les apprennent de la bouche 
des acteurs, et sont dans les secrets de Sully, de Ninon , 
des philosophes, et de tous les célèbres charlatans du 
genre humain. 

C'est dans cette position que j'ai placé Montaigne. 
La reconnaissance m'ordonnait de bien traiter un 
homme dont l'esprit et la gaîté entraînent les heures, 
mieux encore que le temps. 

Le faire parler en vers, c'est lui jouer un mauvais 
tour (me diront quelques lecteurs); Montaigne, naïf, 
simple et sans prétentions, n'eût pas choisi cette ma- 
nière de s'exprimer.... Son langage, toujours animé et 
pittoresque, m'a séduit. Tout ce qui fait image appar- 

* Voyez à la suite des Dialogues les Notes renvoyées ainsi (i), 
et chiffres suivans. 



AVERTISSEMENT. 5 

tient à la poésie; et. quelques mots de son vieux style 
pourraient être rajeunis, s'ils se trouvaient placés avec 
goût. 

Le goût ! ce mot renferme une foule d'idées char- 
mantes. Mais oserait-on fixer l'opinion que l'on doit 
s'en former ? 

Définir, c'est vouloir circonscrire la nature dans les 
bornes de notre intelligence, au lieu d'étendre avec 
elle nos idées dans tout ce qu'elle embrasse. La défi- 
nition même a des vérités sèches et sans vie. 

Le goût ( dit le célèbre M. Burke ) est une faculté 
trop délicate et trop aérienne pour supporter les 
chaînes de la définition. 

S'il dérive du caprice, l'on ne peut l'appuyer sur- 
une loi , sans passer pour un législateur de lubies et de 
futilités. Les moyens de l'homme pour juger des ob- 
jets extérieurs sont les sens, l'imagination et le juge- 
ment. 

Notre âme possède une sorte de faculté créatrice , 
soit en présentant au plaisir les images des choses , dans 
l'ordre où elles se montrent, soit en combinant ces 
images d'une nouvelle manière et dans un autre ordre. 

L'esprit cherche les ressemblances, et le jugement 
les différences. Plus le goût est naturel, plus il appar- 
tient à tous. Son principe est la sensibilité, son appli- 
cation exacte, la rectitude du jugement, et cependant 
le jugement embarrasse la carrière de notre imagina- 
tion , désenchante la vie , et nous lie au joug ennuyeux 
de la raison. 

Au matin de nos jours, quand les sens sont entiers 
et jeunes, quand l'homme est éveillé dans tout son 
être, et que le charme de la nouveauté embellit toutes 



6 AVERTISSEMENT. 

les images qui nous entourent... combien les sensations 
sont pleines de vie, et les jugemens inconsidérés! 11 ne 
suffit donc point de sentir, pour avoir du goût, il faut 
encore apprécier : mais la première impression laisse 
toujours des traces. 

Dans un état d'indifférence, d'aise ou de tranquillité, 
vous êtes soudain surpris par une symphonie mélo- 
dieuse; un objet d'une forme enchanteresse vient se 
présenter à vous; des couleurs brillantes frappent vos 
regards; votre odorat est caressé par un doux parfum; 
un vin exquis flatte votre palais; toutes ces différentes 
sensations développent ou cachent un plaisir. Cet en- 
fant ailé s'envole promptement, et lorsqu'il a disparu, 
nous retombons dans un état de quiétude qui conserve 
la teinte de nos premières sensations. 

Mais quand nous recouvrons la santé, que nous 
échappons à un danger imminent, c'est de la joie que 
nous ressentons; les sens sont loin alors de cette vo- 
luptueuse satisfaction qui précède l'attente du plaisir, 
ou suit sa puissance. Il paraît démontré, d'après cela, 
que le goût veut éprouver des impressions douces. 

Donnez à tous les ouvrages d'art les proportions les 
plus exactes, et conservez leur rudesse, ils ne plairont 
pas long- temps. La dureté du ciseau, les transitions 
subites du style , les angles aigus dans les constructions, 
désenchantent l'œil ou l'esprit, et la douceur est le 
charme le plus puissant de la beauté. 

Se pourrait-il que le goût ne fût qu'un instinct par- 
ticulier de l'esprit, une inspiration indépendante de 
toute espèce de raisonnement, qui aperçoit en même 
temps les perfections et les défauts ? L'esprit, je le sais, 
a de l'aversion pour la neutralité et pour le doute; il 



AVERTISSEMENT. 
aime à rendre une décision subite. Souvent n'a-t-il pas 
une soudaine clarté qui dissipe les ombres de l'enten- 
dement, comme le soleil dissipe celles de la nuit ? 

Je n'offrirai point de telles questions à résoudre aux 
hommes nés avec un tempérament flegmatique et 
engourdi, à ces êtres à peine éveillés durant le cours 
d'une longue vie; encore moins à ceux qui sont telle- 
ment agités de désirs, d'avarice et d'ambition, que 
leurs âmes, fatiguées par les tempêtes des passions, ne 
sont plus susceptibles de se plaire aux jeux d'une ima- 
gination délicate et brillante. 

J'interrogerai les sages qui, doués d'un discernement 
exquis et d'une sensibilité profonde, conservent en- 
core dans 1 âge mûr assez d'imagination pour jouir. 
C'est à leur indulgence que je recommande cet ouvrage. 
J'ai cru devoir conserver le langage, et même les expres- 
sions de Montaigne. Cet aimable philosophe est l'au- 
teur qui sait le moins ce qu'il va dire, et le mieux ce 
qu'il dit. Comme lui, j'ai présenté une foule de ques- 
tions sans les résoudre. Chacun va les décider à sa ma- 
nière, et sera sans doute plus content de son idée que 
de la mienne. 



né en février ; 533 
Nota. MONTAIGNE, vécut 5$ ans 

mourut en. . 1692. 



N. B. Le lecteur est prévenu que l'on n'a pu désigner 
par un renvoi tous les mots de Montaigne. Son expression, 
naïve et maintenant inusitée , sera reconnue facilement par 
l'homme instruit, qui saura gré à l'auteur de l'avoir em- 
ployée. Elle servira même à faire pardonner les défauts de 
l'ouvrage : l'on éprouve une douce jouissance à retrouver 
quelques traits de l'objet aimé ; et ce plaisir dispose à l'in- 
dulgence. 



MONTAIGNE 

AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

DIALOGUES EN VERS. 
PREMIER DIALOGUE. 

ENTRE 

HENRI IV, HORACE, MONTAIGNE ET SAPHO. 



.Le bonheur est un mot ; chacun à sa manière 
Prétend le définir. Cette douce chimère 
Occupa nos aïeux, et nous berce aujourd'hui* 
Pour jouir du bonheur, il faut bannir l'ennui, 
Dirent-ils. Inventons des îles Fortunées 
Où renaissent toujours d'agréables journées. 
Que l'asile enchanté d'un éternel repos 
Soit peuplé de savans, de princes, de héros; 
Qu'on y rencontre aussi des prêtres, des poètes, 
Des ministres, des rois, des reines, des coquettes; 
Et dans ce Paradis, plein d'illustres reclus , 
Plaçons les grands talens près des grandes vertus. 



ïo MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

L'âme s'envolera , consolée et ravie , 
Vers ces êtres, jadis le charme de la vie. 



Dans ces jardins rians, sous un bosquet fleuri, 
Horace avec Sapho («)*, Montaigne et notre Henri, 
Se trouvèrent un jour. Dans ce dernier asile, 
Où l'avenir est mort et le présent tranquille, 
Que faire de son temps? Pour charmer son loisir, 
L'on cause ; des vieillards c'est le dernier plaisir. 
Que ce doux entretien devait avoir de charmes! 
Un vainqueur dont la mort fît couler tant de larmes, 
Spirituel et grand, le meilleur des humains; 
Un poète chéri d'Auguste et des Romains; 
La beauté dont le nom inspire la tendresse; 
Un philosophe gai, l'ami de la vieillesse, 
Ces êtres, de leur siècle ornemens précieux, 
Sont unis à jamais sous la garde des dieux. 
Le plus tendre intérêt sans cesse leur rappelle 
Cet univers, témoin de leur gloire immortelle; 
De vivre dans nos cœurs leur esprit est charmé; 
L'on goûte encore au ciel le plaisir d'être aimé. 
Les Destins, dit Sapho, en divisant notre âge, 
Eussent pu faire à l'homme un plus heureux partage. 
Qu'un printemps jeune, et frais, un été vigoureux, 
Un automne tranquille, un hiver rigoureux, 
Ainsi que la nature , embellissent la vie : 
Qu'aux dures lois du temps , tour à tour asservie , 

* Voyezy à la suite des Notes des Dialogues, celles renvoyées 
ainsi par {a) et lettres suivantes. 



DIALOGUE I. ii 

Les beaux jours avec eux ramènent les désirs, 
Qu'avec les fleurs aussi renaissent les plaisirs : 
Tous les goûts satisfaits jouiront de l'automne, 
Et trois mois seulement, l'hiver qui nous talonne,* 
Les rides sur le front verra fuir les Amours 
Sans leur entendre dire« Adieu, c'est pour toujours.» 
Bien sûr de rajeuniryon jouirait d'avance, 
Et le vieillard encor vivrait par l'espérance. 
Ainsi, reprit Henri, durant ces trois grands mois 
L'amour en pénitence, et sa belle aux abois, 
L'homme recueillerait, dans sa courte vieillesse, 
Pour le printemps qui suit, des leçons de sagesse.... 
Des leçons de sagesse ! en est-il pour les sens? 
L'amour, dit-elle, a droit de ralentir le temps. 
Du bon Anacréon le plaisir trompa l'âge. 

HORACE. 

Dites qu'il égara des humains le plus sage. 
Près d'un objet charmant, Socrate déjà vieux 
Semblait sur un ouvrage avoir fixé les yeux ; 
A l'objet qu'il traitait, attentive, attachée, 
Une femme, de lui s'était trop approchée; 
Il sentit son épaule un instant le toucher , 
Sa tête vers la sienne eut l'air de se pencher.... 
Soudain, comme l'éclair, se glisse dans son âme 
Une émotion douce, une brûlante flamme; 
Contre son cœur, le sage en vain a combattu. 
Avec quelque plaisir il craint pour sa vertu ; 
Les ans sont oubliés, et son âme ravie 
Retrouve dans l'instant une nouvelle vie. 

* Mot rie Montaigne. 



12 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

MONTAIGNE. 

Le sage vainement veut rompre son lien ; 
Sous ses yeux, tous les jours, ne voit-il pas le chien 
Emporter avec lui la chaîne qui l'attache? 
Nos folles passions nous pressent sans relâche. 
Nous courons vainement, elles suivent toujours; 
L'homme porte à son cou la chaîne des amours r 
A ce doux esclavage on obéit sans peine, 
Et la femme jolie est toujours souveraine. 
Nature a de bienfaits comblé les amoureux ; 
Entr'eux, les seuls regards brouillent, réconcilient; 
Et lorsque pour s'entendre ils n'ont assez des yeux, 
Les mains, à leur défaut, repoussent et supplient. 
De la tête, souvent, on obtient un aveu, 
Qu'avec la tête aussi bientôt on désavoue.... 
La pudeur embellit et colore la joue ; 
Le sourire trahit et nous console un peu. 
Un sourcil menaçant, qui se lève et se dresse, 
A l'amant indiscret cause quelque frayeur; 
Mais en signe de paix, la paupière s'abaisse, 
Et lui fait présager le moment du bonheur. 
Rien ne vaut les pensers qu'exprime le silence. 
Ainsi, du tendre amour le langage muet 
Pénètre notre cœur de sa vive éloquence , 
Et ne se permet pas un seul mot indiscret. 

SAPIIO. 

Celui qui de 1 amour connaît si bien les armes 
Doit, à les éprouver, avoir trouvé des charmes : 
Si Lesbos eût vu naître un homme tel que vous, 
Je le jure, Sapho l'eût choisi pour époux. 



DIALOGUE I. i3 

MONTAIGNE. 

Du bonheur d'être époux, un cœur tendre se berce; 
Mais ce bonheur si doux échappe quelquefois. 
D'une femme souvent l'humeur est une averse * 
Dont le pauvre mari supporte tout le poids. 

HORACE. 

D'accord; mais quand d'aimer on a fait la folie, 
Montaigne, si l'humeur d'une femme jolie 
Est une averse.... au moins c'est celle du printemps: 
Le nuage passé , l'on est sûr du beau temps. 

HENRI. 

Qui moins que moi jouit du beau temps en ménage? 
L'amour, ce sentiment enfant de notre choix, 
Brûle, s'attache à nous, c'est un vrai feu grégeois, * 
Cependant c'est un feu téméraire et volage. 
D'une tendre amitié, la véritable ardeur, 
Pure dans son objet, confiante, loyale, 
Maîtrise tous nos sens, les chauffe avec douceur : 
Ainsi qu'un beau climat, sa chaleur est égale. 
Sur ce trône glissant, conquis par ma valeur, 
Ce fut à l'amitié que je dus le bonheur. 

MONTAIGNE. 

Henri, des vrais amis digne et parfait modèle, 
S'oublia quelquefois aux pieds de Gabrielle. 
Pour ses jours précieux, son ministre inquiet, 
D'une fièvre brûlante a connu le secret.... 
En robe verte, un jour, Sully la vit descendre, 
Et sur un escalier faillit à la surprendre. 

* Mots de Montaigne. 



i4 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

HENRI. 

L'on me fait ce reproche , et je l'ai mérité. 
Peut-on aller sans tache à la postérité ? 
Mais vous qu'en tout pays à bon droit l'on renomme 
Pour un franc chevalier et pour un galant homme , 
Pourquoi dans vos écrits, étonnant le lecteur, 
Par des mots trop grivois effrayer la pudeur? 

MONTAIGNE. 

Des dames j'ai toujours recherché le suffrage. 
J'ai craint de voir enfin mon ouvrage oublié, 
Feuilleté sans dessein , traîner selon l'usage. 
D'être meuble au salon, je fus humilié. 
Dans cet âge où l'on prend congé des jeux du monde, 
J'osai prétendre encore aux honneurs du boudoir, 
J'alarmai la pudeur, en ressources féconde; 
L'on me cacha le jour, on me reprit le soir. 

HORACE. 

Jadis, et j'en rougis, mon Apollon profane 
Des amoureux plaisirs fut l'indiscret organe , 
Et je ne conçois pas comment j'ai pu tracer 
Des vers dont Polymnie a droit de s'offenser. 

MONTAIGNE. 

En lisant vos écrits, erreurs de la jeunesse, 
Mes Essais, qu'à loisir a dicté la paresse, 
Je disais : A quoi tient cet élan de l'esprit? 
A la sève bouillante, et pleine , et vigoureuse : 
Ce sont enfans charmans d'une âme impétueuse, 
Que la gaîté soutient, et que l'âge embellit. 
Sans forme , sans dessein , j'écris ce que je pense ; 
Je parle à mon papier comme au premier venu. 



DIALOGUE I. i5 

Poussé par la pensée, innocent, ingénu, 

De ma plume le mot tombe avec nonchalance. 

Un auteur pédagogue en ses prétentions, 

Croit instruire son siècle et donner des leçons ; 

11 prétend former l'homme... et j'en fais la peinture. 

Je saisis, en passant, un trait de sa figure. 

M'amuse-t-il un peu, je suis son mouvement; 

A sa mobilité je dérobe un moment. 

Qu'on l'habille de bure , ou d'une riche étoffe , 

Il est toujours le même aux yeux du philosophe. 

Pourquoi, dans ses écrits, parler toujours de soi ? 

Me disait un ami. Traçant une figure , 

Le modèle est trouvé, je la moule sur moi. 

J'aperçois les défauts de l'humaine nature. 

Me peignant pour autrui, je corrige l'auteur. 

Le livre n'est pas bon , mais j'en deviens meilleur. 

Rien n'est indifférent au but qu'on se propose. 

Je cherche à m'étayer des ouvrages anciens; 

Je tâche adroitement d'en émailler les miens , 

Et guette si j'en puis friponner quelque chose. 

SAPHO. 

Que je hais ces esprits inquiets et rêveurs! 
La gaîté du jeune âge excite leur envie. 
Ils glissent* par-dessus les plaisirs de la vie, 
Sans cesse tourmentés de sinistres vapeurs. 

MONTAIGNE. 

Lorsqu'insensiblement j'aperçus la vieillesse, 
Je demandai gaîment aux trois cruelles sœurs , 
De dérouler mon fil avec délicatesse , 
* Expression de Montaigne. 



i6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Et sans le trop froisser*, d'arriver lentement 
Au terme où doit finir leur ennuyeux ouvrage. 
Elles m'ont exaucé : imperceptiblement 
De l'ouïe et des sens s'évanouit l'usage. 
Mes jambes fléchissaient, j'allai modestement; 
Tranquille et résigné je repris le voyage; 
Sans le prévoir, je vis arriver le moment 
Où tout s'endort, le sot, l'imprudent et le Sage. 

HORACE. 

Le moi du temps présent, le moi du temps passé, 
Sont deux êtres divers, de nature semblable; 
En les examinant, je suis embarrassé 
De discerner entr'eux le moins déraisonnable. 
L'on croit devenir sage en marchant vers sa fin; 
Mais l'homme, avec le temps, s'affaiblit et chancelle: 
C'est l'ivrogne * qui veut retrouver son chemin , 
Et ne fait qu'obéir à la voix qui l'appelle. 
Je ris de ce vieillard, de grandeurs affamé ; 
On le berce d'honneurs lorsque le temps le laisse; * 
Le cercle de ses jours demain sera fermé; 
Aujourd'hui , cependant , le monde le caresse. 

HENRI. 

Le génie à son gré sait maîtriser le sort ; 
Il vit dans l'avenir : il ennoblit sa mort. 
En servant son pays, il peut se rendre utile. 

HORACE. 

Oui, ce noble désir est le vœu d'un grand cœur; 
Mais que faire au milieu de la guerre civile? 
Quel parti préférer ? 

* Expressions de Montaigne. 



DIALOGUE I. i 7 

H EN ni. 

Le parti de l'honneur. 
Par de grands mouvemens notre âme est enflammée. 
Un simple capitaine a conduit notre armée, 
Guise.... avec Cneius*, il eut même destin. 
Ce grand homme n'était qu'un chevalier romain 
Lorsqu'il vit du triomphe honorer son courage. 
Le héros de Lépante ** est vainqueur à cet âge 
Où l'on n'ose prétendre à la célébrité. 

MONTAIGNE. 

Notre siècle, étonnant par sa fécondité, 

Offre aux regards charmés la brillante parure 

De cent talens divers, honneur de la nature. 

Michel-Ange (2), érigeant un temple à l'Eternel , 

Ressuscite les arts dans Rome rajeunie ; 

Et la Divinité, protégeant le génie, 

A daigné consacrer le talent d'un mortel. 

Dans sa langue, Caro nous rappelle Virgile; 

Homme de tous les temps, ce poète enchanteur, 

Partageant son laurier avec son traducteur, 

Est naturalisé par une main habile. 

Le célèbre inventeur d'un art ingénieux, 

Fracastor, de la terre a rapproche les cieux. 

* Cneius Pompeius Magnus. 

** Don Juan d'Autriche , frère naturel de Philippe 11 , roi 
d'Espagne. La bataille fut donnée le 2 du mois d'octobre 1571. 
Il prit soin des blessés , au nombre desquels se trouvait l'auteur 
encore ignoré de Don Quichotte , Michel Cervantes , non 
moins brave que le Camoëns , et, comme lui , destiné à ceindre 
son front des palmes littéraires, après s'être distingué dans le 
métier des armes. 



18 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

SAPHO. 

A la gloire, comment l'âme est-elle asservie? 

C'est du sage abusé le superbe jouet. 

Pour achever gaîment le songe de la vie , 

A mon gré la paresse est le plus doux chevet. 

Rien de pur n'appartient à l'humaine nature. 

D'atomes malfaisans l'air veut être purgé. 

Pour servir aux besoins , aux arts, à la parure, 

L'or que nous désirons doit être mélangé. 

L'homme rassasié découvre l'amertume 

De ce nectar trompeur, offert par les plaisirs ; 

Et la félicité, qui comble nos désirs, 

Échauffe en vain nos sens , qu'elle lasse et consume. 

La jouissance extrême, et l'extrême douleur, 

Se confondent; le ciel l'un h l'autre les lie. 

S'il est quelque plaisir dans la mélancolie.... 

La volupté se plaint, même au sein du bonheur. 

HORACE. 

Frêle, faible, incertain, ah! connaît-on son être? 
Des Romains , quand Sylla fut l'arbitre et le maître , 
Quand il foulait aux pieds le monde ensanglanté , 
D'un insecte ignoré, la mortelle piqûre, 
Eût fait en un instant vaquer la dictature. 
Nous aspirons en vain, dans nos savans discours , 
A montrer notre esprit , nos vastes connaissances , 
A trouver, pour nos maux, d'infaillibles secours : 
L'instinct à l'univers révéla les sciences. 
Pourquoi magnifier* notre faible raison, 

* Mot de Montaigne. 



DIALOGUE I. 19 

Et sur les animaux rejeter tout le blâme ? 
La chèvre cependant a trouvé le dictame ; 
Atteinte par un trait, il fut sa guérison. 
L'araignée , en formant sa toile merveilleuse , 
Guide le tisserand dans l'art de nous vêtir. 
Avant que l'hirondelle eût appris à bâtir, 
Quel abri préservait notre espèce orgueilleuse ? 

MONTAIGNE 

Par de savans calculs, l'astronome abusé 
Nous dit : Le monde est vieux et le globe est usé. 
L'on en découvre un autre, en richesses fertile ; 
Ignoré des démons, des dieux, de la sibylle; 
Notre égal en esprit, en franchise, en valeur; 
Mais au-dessus de nous en vertus et grandeur ; 
Digne dêtre élevé au faîte de la gloire, 
Si le courage seul enchaînait la victoire. 
De ce vaste pays, les heureux habitans 
Nous prodiguent leur or, nous.comblent de présens. 
Hé bien ! nous leur donnons et nos arts et nos crimes ; 
Notre inhumanité va choisir ses victimes 
Parmi ce peuple doux, honnête et généreux. 
Connu plus tôt, hélas ! son sort était heureux , 
Des Grecs ou des Romains il était le partage ; 
Sous ces maîtres il eût cessé d'être sauvage. 
Formé dans leur tactique, élevé dans leurs mœurs, 
L'enfant de la nature eût aimé ses vainqueurs. 
Des penchans et des lois, doux et noble mélange, 
Ils eussent des vertus fait un heureux échange ; 
Et dan£ ces cœurs tout neufs, ce germe transplanté, 
Offrirait des héros à l'immortalité. 



2o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Qu'avons-nous fait, hélas ! insensés que nous sommes? 
Des êtres dégradés : Sparte en eût fait des hommes. 

HENRI. 

Sparte ! que de vertus dans un petit état ! 

Que ses austères mœurs ont de force et d'éclat ! 

Mais ce pays fameux, domaine de l'enfance, 

Fit , dans un cercle étroit, respecter sa puissance. 

Des fiers républicains la vigueur et l'esprit 

Se perd , quand du pouvoir le cercle s'agrandit. 

Pour guider leur valeur, régler leur énergie, 

Il faut d'un grand talent la force et la magie. 

Aussi Rome au berceau choisit des dictateurs; 

Au faîte du pouvoir, Rome eut des empereurs. 

C'est un flambeau placé sur la route des âges 

Pour éclairer les temps, leur gloire et leurs ravages. 

HORACE. 

En vain mon œil s'efforce à retrouver ces lieux, 
Des maîtres des humains séjour majestueux, 
Assemblage inouï de brigues intestines : 
Rome antique n'est plus. Cet amas de ruines 
Conserve à nos regards peu de marques d'honneur. 
Ce grand corps renversé nous frappe de terreur ; 
Sa masse gigantesque enfin est écroulée. 
La conjuration du monde furieux, 
Sur ses palais érige un vaste mausolée , 
D'un orgueilleux pouvoir restes silencieux. 

MONTAIGNE. 

Votre raison la voit avec des couleurs sombres. 
Ma gaîté, du tableau , veut adoucir les ombres. 
Assemblage inouï d'objets incohérens, 



DIALOGUE I. %i 

Rome nouvelle existe, et Ton jouit d'avance 

De chercher ces Romains , amis de notre enfance , 

Ce peuple nain , issu d'un peuple de géans. 

Ce n'est plusCicéron, tonnant au Capitole; 

C'est Pasquin aujourd'hui qui porte la parole. 

Au lieu d'un Oppius, sur le mont Aventin, 

Sur un tréteau pourri, j'aperçois un Crispin. 

Une femme, un cagot, une statue 1 antique, 

Remplacent le sénat, César, la république. 

L'on n'y connaît plus rien , le Tibre humilié 

N'est qu'un ruisseau bourbeux qu'un faquin passe à pied. 

S A.PHO. 

C'est peindre assez gaîment la maîtresse du monde. 
J'admire les Romains en leur maturité , 
Mais je plains leur enfance et leur caducité. 
De sujets variés votre génie abonde : 
Vous les effleurez tous sans les approfondir. 
Votre philosophie est mère du plaisir ; 
Et des vives couleurs d'une folle jeunesse 
Vous savez égayer les traits de la sagesse. 

MONTAIGNE. 

L'esprit français, frivole avec activité , 
Sur différens objets aisément se promène : 
Il ressemble au fameux soulier de Théramène , 
Chaussé par tous les pieds avec facilité. 
Mais depuis bien long-temps avec vous je babille ; 
Et c'est trop d'un Gascon écouter les propos : 
Le flambeau de la nuit nous invite au repos; 
Sa clarté me conduit au bosquet de ma fille. 



22 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

SAP HO. 

Phaon est dans ces lieux, et je sens que mon cœur 
S'élance, en palpitant, vers l'ombre du bonheur. 

HENRI. 

Je cours près de Sully oublier Gabrielle, 
Ou me faire gronder si je lui parle d'elle. 

HORA CE. 

Placé , sans m'en douter , au rang des bienheureux, 
Désabusé des cours, du vin, et des Lydies, 
A l'abri de leurs tours, et de leurs perfidies, 
Chez Mécènes je vais passer une heure ou deux. 



DIALOGUE II. 



DEUXIEME DIALOGUE 



MONTAIGNE ET ASPASIE. 



±je soleil éclairant les célestes demeures , 

Guidait son char brûlant sur la route des heures : 

Brillant avant-coureur des décrets éternels , 

Le matin, jeune et frais, souriait aux mortels. 

Moment délicieux où l'âme libre et pure 

S'ouvre et s'épanouit ainsi que la nature ; 

Où, par un doux repos, tous les sens rajeunis, 

De la vieillesse encor raniment les débris. 

Calme du vrai bonheur , doux charme du jeune âge, 

De la création vous retracez l'image. 

Le sommeil est pour nous l'emblème du tombeau. 

Le réveil à nos yeux offre un monde nouveau. 

Du maître des humains, l'adorable clémence 

Semble, en renouvelant l'âge de l'innocence , 

Dire à l'homme : Vois-tu ce tableau du bonheur? 

Au sein de la vertu , régénère ton cœur. 

Comme l'astre du jour, qui t'éehauffe et t'éclaire, 

Nais, et dérobe-toi dans le sein de ton père. 

Muse, oses-tu montrer l'auguste vérité, 

Et d'un Dieu tout-puissant peindre la majesté ! 



i\ MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Imprudente, retourne au pays des chimères; 
Sur les bords fabuleux \ aux rives mensongères , 
Va retrouver Montaigne : incertain, curieux, 
Je l'aperçois qui cherche aventure en ces iieux. * 



Près des gazons fleuris que le Permesse arrose, 
La charmante Aspasie(^) effeuillait une rose : 
Il s'approche, et croit voir d'une divinité 
Le port majestueux et la sérénité. 
La curiosité lui fait naître l'envie 
D'apprendre d'elle enfin l'histoire de sa vie. 
Vous, dont l'art enchanteur est encore un secret, 
Pardonnez , lui dit-il , un désir indiscret. 
Celle qui de Vénus fut l'image fidèle 
Est sans doute indulgente autant qu'aimable et belle. 
Vous vites à vos pieds les guerriers et les rois ; 
L'auguste Aréopage a respecté vos lois. 
Protectrice des arts, leur arbitre suprême, 
Souveraine des cœurs, reine sans diadème, 
L'Amour, qui sur vos pas égarait la raison, 
Vous garda des succès pour l'arrière-saison. 
Quel charme séducteur, ou quel pouvoir magique, 
Épargna vo.s beaux jours dans une république 
Où Socrate éprouva l'injustice du sort, 
Où le prix des vertus fut l'exil et la mort ? 

ASP ASIE. 

Puisque nous sommesseuls,je veux bien vous instruire 
Des prétendus secrets de mon frivole empire; 



DIALOGUE II. aS 

Je reçus , en naissant, la grâce, la beauté ; 
Ces dons ont fait ma gloire et ma célébrité. 
Milet fut mon pays, et mon sort l'esclavage. 
Par des Mégariens, prise dès mon jeune âge, 
Vers Athènes les vents guidèrent leur vaisseau, 
Et l'ombre du malheur passa sur mon berceau. 
Naucratès m'acheta. Les beaux-arts et la danse 
Charmèrent, par ses soins, les jours de mon enfance; 
Mais des rians plaisirs, le prestige enchanteur 
Enivrait tous mes sens, sans occuper mon cœur. 
Ce cœur, vide et brûlant dans son inquiétude, 
Voulait de ses désirs fixer l'incertitude. 
La poésie offrait à mes yeux éblouis 
Corinne et son amant se disputant le prix: 
J'aspirais à l'honneur d'un triomphe si rare. 

MONTAIGNE. 

Ah! ce prix lui coûta le bonheur et Pindare. 
L'amour-propre abusé sut imposer des lois, 
Et de l'amour soumis couvrir la faible voix. 
Belles, prétendez-vous garder votre conquête, 
Que votre cœur jamais ne vous monte à la tête. 
Rien ne peut adoucir un poète outragé. 
Votre sexe avec art veut être dirigé. 

ASPASIE. 

Et le votre sur nous prétend régner en maître. 
Esclaves couronnés, gardons nous de paraître 
Asservir un tyran qu'il nous faut honorer. 
Sans lutter avec lui, tâchons de l'inspirer. 
Du bon Anacréon, la riante vieillesse, 
De ses derniers regards accueillit ma jeunesse; 



26 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Trouva pour me louer encore quelques sons; 

Il chanta le plaisir, je retins ses leçons. 

La mort qui le surprit après un long voyage, 

Dé l'homme qui s'endort fut la paisible image. 

Le ciseau de la Parque effleurait ses longs jours ; 

Leur fil usé cassa dans la main des Amours. 

Le plaisir lasse l'âme; à la philosophie 

Je soumis cet enfant , qu'en vain l'on déifie. 

De la secte éclectique * élève curieux, 

Et du froid pyrrhonisme adepte malheureux, 

Son dogme m'effraya, je bannis un système 

Qui fait à chaque instant douter de ce qu'on aime. 

MONTAIGNE. 

Le doute, cependant, nous aide à comparer; 
Il guide la raison , et cherche à l'éclairer. 
C'est un instinct secret, qui vous criant, Que sais-je ? * 
Avertit l'imprudent, qu'il écarte du piège. 

a s p a s I E. 
Il flétrit le bonheur, affaiblit le devoir; 
De la vérité même, il ternit le miroir. 
Mais d'un système faux, bientôt désabusée, 
Je sentis tout à coup mon âme électrisée. 
L'univers tout entier apparut à mes yeux. 
Dans leur ordre constant, je découvris les cieux. 
Et mon cœur égaré , qu'entraînait Py thagore , 
Par inspiration suivit Anaxagore. 

* Les philosophes éclectiques sont ceux qui suivent les opi 
nions les plus vraisemblables. 
** Devise de Montaigne. 



DIALOGUE II. : 

Je vis l'homme émané de la Divinité 

S'élever de la tombe à l'immortalité. 

D'un si bel avenir, orgueilleuse et ravie, 

Je mesurai gaîment le chemin de la vie. 

Socrate eut tous mes vœux; cet illustre mortel , 

Philosophe et païen , devina l'Eternel, 

Leva le voile épais de notre idolâtrie ; 

Des dieux que nous servions, conçut l'allégorie; 

Et du vulgaire ingrat craignant la cruauté, 

Aux regards affaiblis cacha la vérité. 

MONTAIGNE, 

Son démon familier fut un assez bon diable ; 
Mais était-il prudent? Une femme adorable 
Présente à la raison un dangereux appas ; 
On le voyait partout s'attacher à vos pas. 
Un grave philosophe à la fin s'émancipe. 

a s p a s I E. 
Hé quoi ! n'était-il pas le mari de Xantippe? 
Sa jalouse fureur parfois le désolait; 
Et Socrate, chez moi , parfois se consolait. 

MONTAIGNE. 

Fort bien; lorsqu'au théâtre il voyait les Nuées,* 
Le consolâtes-vous des cris et des huées? 

ASPASIE. 

Il n'en eut pas besoin.... Athéniens joyeux , 
Leur dit-il, je crois être en un festin pompeux , 
Où par des mots plaisans j'amuse tout le monde. 

MONTAIGNE. 

Le peuple hait toujours l'imprudent qui le fronde, 
* Comédie d'Aristophane. 



^8 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Ministre des forfaits, Anitus l'accusa. 

ASP ASIE. 

A ses lâches fureurs Périclès s'opposa. 
Il osa se montrer devant l'Aréopage.... 
Le plus grand des humains défendit le plus sage. 

MONTAIGNE. 

Souvent de deux beaux yeux l'éblouissant éclat, 
En aveuglant le juge, éclaire l'avocat. 

ASP ASIE. 

Mesyeux,baignésdepleurs,n'eurentpointcette gloire, 
Et son ascendant seul obtint cette victoire. 
Le départ du héros fut l'arrêt de la mort. 
La haine triompha: vous connaissez son sort. 
Ah ! de ses ennemis , l'indiscrète furie , 
D'un éternel opprobre a couvert sa patrie. 
Périclès, outragé, reparut en vainqueur; 
Il épousa ma haine, il servit ma douleur, 
Et vengea son ami , qu'il n'avait pu défendre. 
Ce guerrier généreux avait une âme tendre; 
En me donnant son cœur, il partagea le mien. 
Nous sûmes reunir, par un heureux lien, 
Toutes les voluptés, tous les genres de gloire. 
De brillans souvenirs consacrent dans l'histoire 
Ce qu'était Périclès.... Général, orateur, 
Sa voix douce et sonore allait chercher le cœur. 
Son regard imposant , sa figure animée , 
Commandait le respect, encourageait l'armée. 
Chef des stoïciens , son extrême douceur 
Faisait de cette secte oublier la rigueur. 



DIALOGUE II. 29 

Galant avec réserve , affable avec noblesse , 
Il fut grand sans orgueil, et soumis sans bassesse. 
Voilà l'homme fameux que je tins dans mes fers, 
Et dont je partageai la gloire et les revers. 

MONTAIGNE. 

Ces revers d'un instant , excités par l'envie , 
Quelques jours seulement obscurcirent sa vie; 
Et la postérité reproche à ce héros 
D'avoir cueilli pour vous les lauriers de Lesbos, 

ASPASI E. 

La jeunesse et les jeux, la beauté, l'élégance , 
Veulent, pour être heureux, vivre dans l'opulence. 
Son éclat secourable ajoute à nos attraits ; 
Sa magique vertu ressuscite nos traits. 
D'un palais somptueux la lumière éclatante 
Jette sur notre teint sa lueur consolante. 
Le convive enchanté, retrouvant le désir, 
Prend une coupe d'or pour celle du plaisir. 
Sur des fourneaux cachés , la fleur qui vient d'éclore 
D'un printemps mensonger nous fait jouir encore. 
Le groupe des beaux-arts remplace les amours , 
Et le luxe un instant rappelle les beaux jours. 
De ces beaux jours le cœur peut retrouver les charmes 
Lorsque de l'indigence il efface les larmes. 
Quand il sauve des fers un ami malheureux; 
D'un époux, jeune encor, lorsqu'il forme les nœuds; 
Lorsque , par la richesse , éblouissant le crime , 
Aux mains des assassins il ravit la victime. 
Pour le riche, une fête efface un souvenir; 



.Jo MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
A ses yeux il n'est point de sinistre avenir. 
Sous les lambris dorés rampe la calomnie. 
J'ai vu mettre à mes pieds le tribut du génie. 
En récitant ses vers, Sophocle était heureux: 
De surprendre des pleurs échappés de mes yeux. 
Un sourire enflammait son rival Euripide, 
Et souvent près de moi le sage Thucvdide, 
Savourant à loisir les douceurs du repos, 
En écoutant ma lyre, oubliait les héros. 
Jeune enfant, d'Hérodote il obtint le suffrage: 
Le talent consacra ce fortune présage. 
Le dirai-je? Hippocrate, à mes genoux assis, 
Sur les maux de notre âme écoutait mes avis. 
Ce philosophe aimable , ami de la nature , 
Etudiait du cœur la secrète blessure, 
Sondait sa profondeur, et, sûr de la guérir, 
Appliquait avec art l'appareil du plaisir. 

M ONTiIGNE. 

De Pesprit et du corps, la couture serrée, 

Sans blesser l'un des deux, n'est jamais séparée. 

Nature tellement a su les attacher, 

Que le corps sans l'esprit ne devrait point marcher 

Mais ces enfans gâtés vont à leur fantaisie ; 

Et pour les réunir, il n'est plus d'Aspasie. 

Par un charme inconnu , sur vos pas entraînés , 

Un instant , tous les deux , on les vit enchaînés ; 

Et ce couple inquiet se tourmente sans cesse 

Depuis qu'il a perdu l'objet de sa tendresse. 

Aussi , de nos docteurs les soins sont superflus; 

Les yeux des médecins ne nous guérissent plus. 



DIALOGUE IL 3i 

A SPASIE. 

Ne vous souvient-il plus de cette autre Àspasie 
Que l'amour fit monter au trône de l'Asie, 
Dont Cyrus enchanté couronna les attraits ? 

MONTAIGNE. 

En la voyant, il crut reconnaître vos traits; 
Et le doux souvenir d'une femme chérie 
Fut le culte secret de son idolâtrie. 

ASPASTE. 

Oui , je vis à mes pieds ce jeune souverain ; 

Ma fierté refusa sa couronne et sa main. 

Je ne voulais régner que par droit de conquête ; 

Le bandeau de l'Amour avait paré ma tête; 

Et du bandeau royal l'insipide splendeur 

Eût offusqué mon front, sans occuper mon cœur, 

La raison avertit, et punit qui la brave. 

A quarante ans, d'un roi j'avais fait mon esclave; 

Je détachai ses fers. Libre, mais sous mes lois, 

La Perse a vu régner le plus grand de ses rois. 

Le trône n'était rien auprès de mon empire; 

Et la reine du monde est celle qu'on admire. 

Il partit. Cependant, le séjour de Cyrus, 

Son amour, ses bontés, la gloire d'un refus, 

Armèrent contre moi l'auguste Aréopage. 

MONTAIGNE. 

Hélas ! pour être vieux , l'homme en est-il plus sage! 
On appelle raison une austère froideur; 
L'on érige en sagesse une jalouse humeur. 
Si les rides du front annoncent la vieillesse, 



3-2 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Les rides 4 de l'esprit attestent sa faiblesse. 
L'homme au déclin des ans craint tout , et le soupçon 
Du plaisir dans son cœur remplace l'hameçon.* 
Quel pouvoir plus qu'humain, ou quel heureux prestige, 
Conservèrent vos jours? Quel dieu fit ce prodige? 

ASPASIE. 

La nature embellie ; un tendre souvenir. 
Chez moi , l'Aréopage un jour crut rajeunir : 
La farouche vertu quelquefois s'humanise.... 
Non loin de l'ilissus, sur les bords du Céphise, 
S'élevait mon palais. Périclès et l'Amour 
Chargèrent Ictinus** d'embellir mon séjour. 
Le Pyrée et son port, des voiles innombrables, 
Cette mer retenant ses vagues redoutables , 
A l'aspect imposant des mânes d'un héros , *** 
Et craignant de troubler leur auguste repos; 
L'Hymette fabuleux , oîi l'aurore vermeille 
Ramène avec le jour la vigilante abeille; 
Le Colone où Sophocle , OEdipe et ses malheurs , 
Rappellent tristement le néant des grandeurs ; 
Ces palais somptueux, monumens de leur gloire; 
Ces noms que sur le marbre a gravés la victoire ; 
D'Athènes, en un mot, le ravissant aspect 
Frappait l'œil de plaisir et l'âme de respect. 
De ces nobles objets, quand la vue éblouie, 

* Expressions de Montaigne. 

** Ictinus , architecte que Périclès chargea de construire la 
façade du Parthénon. 

*** Tombeau de Thémistocle ; c'était une simple pierre sur 
les bords de la mer. 



DIALOGUE II. 33 

Désirait le repos, la fleur épanouie 

Étalait le trésor de ses riches couleurs , 

Et parfumait les airs de suaves odeurs. 

Des gazons toujours frais la riante verdure 

Était de mon jardin la modeste parure. 

Leur tapis velouté, se déroulant aux yeux , 

Attirait vers les bois les regards curieux. 

L'on s'avançait, et l'art, caché sous le feuillage, 

Offrait à chaque pas un nouveau paysage. 

Par un charme entraîné , mais s'égargnt toujours , 

L'on arrivait enfin, après de longs détours , 

Au quartier de Mélite, à ce sombre bocage, 

Asile des vertus et retraite du sage , 

Où la bêche à la main , content d'un doux repos, 

Phocion * refusa les présens d'un héros : 

C'est là que je bâtis un temple à Cythérée. 

Au pied de son autel, dans l'enceinte sacrée, 

L'on aperçoit les dieux, jaloux, mais étonnés, 

Du suprême ascendant qui les tient prosternés. 

Debout, au milieu d'eux, paraissait l'immortelle, 

Charmante, telle enfin que la vit Praxitèle. 

Et l'Amour triomphant, suspendu dans les airs , 

Semblait, d'un vol léger, planer sur l'univers. 

Le sénat se présente , et je m'offre à sa vue , 

D'une gaze légère élégamment vêtue. 

Le zéphyre indiscret trahissait mes appas ; 

Un groupe de beautés se pressait sur mes pas ; 

Leur danse variée, aux accords de ma lyre, 

* La maison de Phocion était dans ce quartier, près du 
temple de Vénus. Il refusa les présens d'Alexandre. 

3 



34 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Excitait dans les sens un amoureux délire. 
Que vous dirai-je enfin? Leur sourire enchanteur, 
Des vieillards attendris adoucirent le cœur. 

MONTAIGNE. 

J'entends; et le sénat, charmé de la prêtresse , 

Devotieusement la prit pour la déesse. 

Le chemin du devoir, escarpé, dangereux, 

Est couvert d'un verglas * qui se dérobe aux yeux. 

Ces graves magistrats, redoutés dans Athènes, 

Furent soudain changes en amoureux Silènes : 

Ce prodige était dû , sans doute, à la beauté. 

Helas! pourquoi faut-il que la malignité 

Ait terni les beaux jours de l'aimable Aspasie; 

Qu'une femme célèbre ait eu la fantaisie 

D'obtenir un instant de frivoles succès : 

De prendre Alcibiade, et quitter Périclès! 

ASPASIE. 

Ah! ne m'accusez pas, et gardez-vous de croire 
Que j'aie été jamais infidèle à la gloire. 
Issu d'un sang royal , sensible , généreux , 
Alcibiade était digne de ses aïeux. 
Il avait d'Adonis la fraîcheur et les charmes ; 
Il rappelait Achille au milieu des alarmes. 
Par la gloire et les sens , entraîné tour à tour, 
Enfant de la Victoire, il subjuguait l'Amour. 
Dans cette âme si belle, un monstre, l'athéisme, 
Sous la débauche impie étouffait l'héroïsme. 
Il fallait le sauver, en épurant son cœur; 

* Expression de Montaigne. 



DIALOGUE II. 35 

Le rendre à la patrie , ou plutôt a l'honneur : 
Périclès m'en chargea.... C'est vous, belle Aspasie , 
Qui devez de ce cœur calmer la frénésie, 
Me dit-il; éclairez cet esprit dangereux; 
Dirigez avec art un jeune impétueux, 
Jouet des passions qui l'entraînent sans cesse : 
11 faut les asservir avec délicatesse ; 
Rappeler sa raison et corriger ses mœurs. 
Vous saurez, employer les brillantes couleurs 
Que son être en naissant reçut de la nature. 
Donnez une belle âme à sa noble figure; 
Dirigez vers le bien ses vœux irrésolus ; 
Aux dons de la nature, ajoutez les vertus. 

MONTAIGNE. 

J'admire le sang-froid du héros de la Grèce. 
Pour un neveu chéri, cet excès de tendresse, 
S'il n'est surnaturel, est au moins singulier. 
L'amour a-t-il jamais reconnu d'héritier? 
Croire aux rares vertus de la philosophie , 
Est folie à mon sens, le sage s'en défie. 

ASPASIE. 

Les fougueuses erreurs des folles passions , 
Ces fantômes brillans qu'on nomme illusions, 
Nous quittent au milieu du chemin de la vie. 
L'homme se désenchante , et la douce amitié , 
De la route avec lui fournit l'autre moitié ; 
Elle guide nos pas, et sa divine flamme 
Épure la pensée et pénètre notre âme. 
C'est le réveil du cœur et le sommeil des sens. 
Si Vénus négligée obtient un peu d'encens , 



M] MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

En détournant les yeux, l'indulgente sagesse 
Plaint l'erreur d'un moment, et pardonne à l'ivresse. 
Tous les prestiges vains de la jeune saison 
Disparaissent aux yeux de l'austère raison. 
Le myrte , avec le temps , languit , meurt et s'effeuille; 
Un laurier se flétrit sous la main qui le cueille ; 
Mais la tendre amitié, fertile en tous les temps, 
A des fruits pour l'hiver, des fleurs pour le printemps. 
D'un sentiment si pur, en paix goûtant les charmes, 
Trop grand pour concevoir de frivoles alarmes, 
Périelès s'amusait de l'amour et des jeux, 
Comme on rit des en-fans qui s'égayent entre eux; 
Se prêtait avec grâce à leurs douces caresses, 
Pardonnait leur humeur et plaignait leurs faiblesses, 
Quand de la gloire même on est désabusé, 
D'un amoureux soupçon peut-on être accusé ? 
Ah! d'un goût passager faut-il me faire un crime? 
L'un n'eut que mes faveurs, et l'autre eut mon estime. 

MONTAIGNE. 

Que j'eusse été content de la petite part! 

Je n'enviai jamais, à vous parler sans fard, 

Le sort d'un chevalier, d'un grand de haut parage; 

Mais que j'ai désiré celui d'un jeune page, 

D'un bel adolescent , discret et trop heureux, 

Qui semble ne pouvoir rencontrer deux beaux yeux 

Sans baisser devant eux sa timide paupière, 

Trop faible pour oser soutenir leur lumière, 

Et qui, gauche avec grâce et tremblant de plaisir, 

Sent son cœur palpiter, et ses genoux fléchir! 

Momens délicieux de notre adolescence, 



DIALOGUE II. 

Où tout est sentiment, plaisir et jouissance. 

ASP ASIE. 

Qu'entends-je ! quel tableau de la félicité ! 
Vous osez en ce lieu peindre la volupté! 

MONTA IGNE. 

Celle du premier âge, innocente et modeste, 
Est la même qu'on goûte en ce séjour céleste. 
Ne me reprochez pas un joyeux souvenir; 
Comme le corps, ici, l'esprit doit rajeunir. 
L'imprudent qui d'Hermès mutila la figure, 
Concevait un bonheur de toute autre nature* 
Pour guérir ce pupille indiscret et mutin , 
Quel remède employa son joli médecin ? 

ASPASIE. 

Les rigueurs. 

MONTAIGNE. 

Se peut-il? 

ASPASIE. 

De l'âme bien éprise, 
Les rigueurs à propos développent la crise. 
Ne rien apercevoir, ni grâces, ni talens, 
Sans y songer, sourire à des propos galans ; 
Recevoir des respects avec indifférence; 
A la distraction joindre la nonchalance ; 
Soupirer sans raison , éclater sans objet ; 
Jouer l'insouciance est l'unique secret. 
Ma feinte indifférence affligea sa tendresse; 
Il me suivait partout, je l'évitai sans cesse. 
Dans le piège trompeur, par degrés entraîne» ? 
Ce volage indiscret fut bientôt enchaîné. 



38 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Tantôt à ses désirs j'opposais des obstacles; 

Tantôt je m'appuyais sur la foi des oracles. 

Aimable Alcibiade, ils ont fait mon bonheur : 

Je les crois, car ils sont d'accord avec mon cœur. 

« Écoute (m'ont-ils dit), fille de la victoire, 

« Tu ne seras jamais sensible qu'à la gloire. 

« Tu verras à tes pieds les plus grands des mortels, 

« Offrir, au lieu d'encens, leur cœur sur tes autels. 

« Dans les siècles futurs croîtra ta renommée; 

« Ton destin est de plaire, et ton sort d'être aimée.» 

Accomplissez des dieux les augustes décrets; 

Méritez Aspasie à force de succès; 

Rendez-vous digne , enfin , de votre destinée. 

Quittez cette parure honteuse, efféminée; 

La votre est la cuirasse, un bouclier, des dards; 

Que je voie l'Amour sous le casque de Mars. 

Il me crut, et partit. 

MONTAIGNE. 

J'estime le courage ; 
C'est d'un homme d'honneur le plus bel apanage. 
Ainsi donc, sans pâlir, un sexe doux, aimant, 
Laisserait de sang-froid égorger son amant. 
Nature vous forma pour charmer et séduire, 
Pour créer les humains, et non pour les détruire. 
La gloire est pour l'amour un trop brillant essor , 
Et j'aime mieux cent fois Angélique et Medor, 
Que le vaillant Renaud suivi de son Armide ; 
L'on n'entre point armé dans le temple de Gnide. 

ASPASIE. 

Lorsque Mars satisfait me rendit mon héros, 



DIALOGUE IL Bo 

Dans les heureux loisirs d'un utile repos, 
A la divine ardeur d'une plus douce flamme 
Je voulus essayer de retremper son âme. 
Par degrés son esprit perdit de sa roideur, 
Et le désir de plaire, en maîtrisant son cœur, 
A son expression donna de la souplesse. 
En Perse, il se montra flexible avec noblesse; 
Parut en Béotie avec simplicité; 
Lacedemone crut à son austérité. 
Il subjugua les cœurs par sa mâle éloquence; 
Éblouit tous les yeux par sa magnificence; 
Fut deux fois triomphant, et deux fois à mes pieds 
Déposa ses honneurs, sa gloire et ses lauriers. 
Je saisis ce moment où l'âme transportée 
Par de nouveaux plaisirs sans cesse est exaltée ; 

Où l'amant croit encore à sa divinité 

Pour lui sauver les torts de l'infidélité, 
Aimable et tendre ami , lui dis-je, les années 
S'accumulent sur moi; brillantes, fortunées, 
Les vôtres sont à peine encor dans leur printemps; 
Les fleurs croissent pour vous sur la route des temps. 
De vos concitoyens redoutez l'inconstance. 
Soyez grand sans hauteur, forme sans arrogance; 
Modeste en vos plaisirs. Le bonheur satisfait, 
Sur sa bonne fortune est rarement discret. 
Dans l'opprobre des maux, au fai'e de !a gloire, 
De mes conseils toujours conservez la mémoire. 
Votre cœur, préservé de tant d egaremens, 
Peut-il être parjure à ses engagemens ! 
Si je fus votre guide au fort de la tempête, 



4o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
A la tendre amitié conservez sa conquête; 
Elle doit mettre un terme à des transports si doux. 
Je ne veux point avoir à me plaindre de vous. 
Hyparette vous fut, en naissant, destinée; 
Soumettez- vous aux lois d'un heureux hyménée. 
Docile au sentiment, mais fidèle à l'honneur, 
Trouvez dans le devoir la source du bonheur. 

MONTAIGNE. 

Cette source, je crois, dut lui paraître amère. 
Que l'hymen est heureux d'avoir un si bon frère ! 
S'il réforme, supprime, ou casse des soldats, 
Le débonnaire hymen en peuple ses états. 
Sans quelques déserteurs courageux, mais perfides, 
Il ne serait servi que par des invalides. 

ASPASIE. 

D'aussi méchans propos ne se peuvent souffrir; 

Vous me pervertiriez le plus sage est de fuir. 

Adieu, je vais errer sous ces bocages sombre*, 
Où. des illustres Grecs se rassemblent les ombres. 

MONTAIGNE. 

Retrouver ce qu'on aime est un bonheur si doux ! 

ASPASIE. 

L'instant où le soleil va se perdre dans l'onde 
Est, pour tous mes amis, l'heure du rendez-vous. 

MONTAIGNE. 

Hé quoi! vous en donnez encor dans l'autre monde! 



DIALOGUE III. 4i 



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TROISIEME DIALOGUE. 



MONTAIGNE ET ANACHARSIS. 



Oerait-il vrai, grands dieux! que la variété 
Ajoutât quelque charme à la félicite ? 
Si le ciel m'accordait une femme jolie, 
Sensible avec douceur, aimable sans folie, 
Dont le goût cultivé, charmant d'heureux loisirs, 
Remplît tous les momens perdus pour les plaisirs, 
Je le jure, mon cœur à ses liens fidèle, 
Enchaîné sous ses lois, ne pourrait aimer qu'elle. 
Crains des vœux indiscrets, imprudent, tu le crois, 
La nature, en naissant, te soumit à ses lois ; 
Chaque jour elle change ; une nouvelle aurore 
Voit naître d'autres fleurs qui se pressent d'éclore. 
Le vieillard décrépit, triste jouet des temps, 
En comptant les hivers, regrette les printemps. 
Sous un aspect nouveau, le mobile feuillage 
Yarie à chaque pas un riant paysage; 
Et l'heure qui s'enfuit, l'ombre qui disparaît. 
Du bonheur fugitif ne sont que le portrait. 
L'esprit, qu'entraîne en vain l'attrait de la folie, 
Désire un nouveau masque à l'aimable Thalie, 



42 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

C'est lepenchant de l'homme; et pour plaire aux mortels, 

La raison, de la mode encense les autels. 

Ainsi que les penchans l'affection varie; 

L'un aime sa maîtresse j un autre sa patrie ; 

Et cette illusion, rêve chéri du cœur, 

Suivait l'ombre des Grecs au séjour du bonheur. 

Aux champs Élysiens, une Ëlide nouvelle 

S'offrait à ses enfans, plus brillante et plus belle : 

L'on mourait pour renaître, on souffrait pour jouir, 

En traversant la tombe on volait au plaisir. 



Par le flot des humains, qui se presse et s'écoule, 
Montaigne est entraîné; l'on entend dans la foule 
Nommer Anacharsis : il l'accoste soudain. 
Scythe aimable, dit-il en lui serrant la main, 
La rencontre est pour moi d'un fortuné présage : 
Un compagnon joyeux est un frère en voyage, 
Et si je devais seul parcourir ces beaux lieux, 
Je trouverais l'ennui, même au séjour des dieux. 
Dans un morne loisir l'isolement nous plonge; 
L'imagination se lasse d'un beau songe. 
L'intérêt doit la vie à la diversité, 
S'alimente et s'accroît par la société. 
Caustique sans humeur, frivole, philosophe, 
L'on me trouve bon homme. 

ANACHARSIS. 

Aux gens de cette étoffe 
Je m'attachai toujours ; mais d'un Athénien 
Vous annoncez les goûts, vous avez le maintien. 



DIALOGUE III. 43 

Souvent à nos penchans on peut nous reconnaître. 

MONTAIGNE. 

Vous êtes dans l'erreur, la France m'a vu naître. 

A N A C H A R S I S. 

Athènes, m'a-t-on dit, reparaît en ces lieux; 
Un nouveau Panthéon s'élève jusqu'aux cieux. 
Perrault, de Callicrate * évoque le génie. 
Par le Temps, la beauté, pour vous seul rajeunie, 
Sur l'ombre d'Aspasie a dessiné Ninon ; 
Euripide est Racine, Eschyle Grebillon. 
Dans la tombe endormi Sophocle se réveille, 
Et reparaît encor sous les traits de Corneille. 
L'austère Aristophane est joyeux et plaisant; 
Il rit avec Molière, et devient amusant. 
L'âme de Phocion se montre dans Turenne; 
Celle d'Alcibiade, inquiète, incertaine, 
Aime du grand Condé la vaillance et l'erreur : 
Elle se purifie en passant dans son cœur. 
Socrate, qui d'un dieu fut le premier prophète, 
Revit dans Bossuet son illustre interprète. 
Les âmes des grands rois, par les peuples chéris, 
Semblent se réunir dans celle de Louis. 

MONTAIGNE. 

Des siècles écoulés la longue expérience 
Eclaire des humains la faible intelligence. 
Votre esprit épuré pénètre l'avenir. 
Le mien, terrestre encor, content d'un souvenir, 
Se reporte avec joie à ces temps mémorables ; 

* Callicrate fut un des architectes du Parlhénon , ou temple 
de Minerve. 



44 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

A cet âge fameux des héros et des fables , 
Où la Grèce en ses jeux , au cœur de ses états , 
Préludait à la gloire en formant des soldats. 
Ah ! ne pourrai-je voir cette terre sacrée , 
Cette Élide fameuse, en tous lieux révérée, 
Tableau consolateur d'une éternelle paix ! 

ANACHARSIS. 

Ami, nous approchons, et ce bocage épais, 
L'Altis(3) % dont les rameaux se perdentdans les nues, 
Des dieux et des héros renferme les statues. 
Encor quelques instans, et le temple des arts 
Va , dans ce bois sacré , s'offrir à vos regards. 
Le citoyen couvert d'une gloire immortelle , 
Le héros à ses dieux , à son devoir fidèle , 
Tout ce qui doit un jour vivre dans l'avenir.... 
Est ici : chaque pas retrace un souvenir. 

MONTAIGNE. 

Quel est donc cet athlète appesanti par l'âge ? 
Il semble de sa force avoir perdu l'usage. 
Tour à tour sur son cœur il presse ses enfans , 
Appuis consolateurs de ses pas chancelans. 

ANACHARSIS. 

Du vieux Protagoras rappelez-vous l'histoire : 
Riche de biens, d'honneurs, de naissance et de gloire, 
Il conduisit ses fils aux olympiques jeux , 
Où jeune on l'avait vu long-temps victorieux. 

* L'Altis, bois sacré entouré de murs, et dans lequel se 
trouve le temple de Jupiter , celui de Junon , le théâtre , et une 
foule innombrable de statues. ( Voyez à ce sujet la note placée à 
la suite des Dialogues. ) 



DIALOGUE in. 45 

Le prix de la valeur honora son courage ; 
Il voulait leur laisser ce brillant héritage. 
Les embrasser vainqueurs furent ses derniers vœux, 
Et le plus grand bienfait de la bonté des dieux. 
Ils s'élancent; bientôt son âme tout entière 
Semble suivre leurs pas dans la vaste carrière ; 
Et le doute, l'espoir, la crainte et le désir, 
Fatiguent tous ses sens enivrés de plaisir. 
Ils atteignent le but.... A l'instant la couronne, 
Chère à ces jeunes cœurs, que la gloire aiguillonne, 
Sur le front du vieillard, honneur de ses enfans, 
D'un hommage pieux orne ses cheveux blancs. 
Par l'amour filial leur vigueur réchauffée 
Présente à tous les Grecs cet auguste trophée. 
Élevé sur leurs bras , on le couvre de fleurs. 
(Noble et touchant tableau des innocentes mœurs!) 
Affaibli par les ans , ce père vénérable 
Chancelle sous le poids du bonheur qui l'accable, 
Il n'en peut soutenir le glorieux fardeau ; 
Ce jour brillant s'éteint dans la nuit du tombeau. 

MONTAIGNE. 

Ce groupe est de la vie une image fidèle , 

Et d'une main habile un rare et beau modèle. 

La gloire qu'on acquiert dans la jeune saison, 

De notre triste hiver égaie l'horizon. 

A l'âge de vingt ans, les âmes dénouées * 

Annoncent les vertus dont elles sont douées ; % 

De tous les sentimens l'on goûte les transports. 

* Expression de Montaigne. 



46 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Quand le corps est fêlé * par de puissans efforts, 
La vigueur émoussée à chaque instant nous laisse. 
L'esprit cloche, et bientôt le jugement s'affaisse. 
Tout fatigue, l'espoir, le bonheur, le plaisir, 
Et notre être n'a plus la force de jouir. 

ANACHARSIS. 

Voyez-vous, au milieu d'un peuple de statues, 

S'avancer à pas lents ces \ierges demi-nues? 

Un voile est dans leurs mains; ce magnifique don, 

Symbole des vertus, est offert à Junon; 

De ces jeunes enfans c'est le premier ouvrage; 

Ils obtiendront bientôt un plus noble suffrage ; 

La Grèce les attend.... et ce groupe enchanté 

Charmera l'œil surpris de sa légèreté. 

Des regards curieux d'une grande assemblée 

La naïve pudeur ne peut être troublée; 

L'époux qui les attend, couronne de lauriers, 

Recevra de leurs mains les branches d'oliviers, ** 

Et leurs portaits charmans,prix dune heureuse adresse, 

Paraîtront dans le temple, aux pieds de la déesse. 

Le penchant vers la gloire éteint la volupté. 

MONTAIGNE. 

Dites qu'elle s'accroît par la difficulté. 

A Sparte on la recherche, et loin d'être importune, 

Elle donne à l'hymen l'air de bonne fortune. 

De l'Olympe et des dieux, le maître souverain, 

^* Expression de Montaigne. 

** C'était le prix accordé à la jeune fille de Sparte qui avait 
remporté le prix de la course. Il en était de même de leurs 
portraits. 



DIALOGUE III. 4 7 

Sans les gardiens fâcheux , et sans la tour d'airain , 
Eût trouvé Danaé moins belle et plus sévère ; 
Et le plaisir se plaît à l'ombre du mystère. 
Jupiter.... 

ANACHARSIS. 

Imprudent! son trône est devant vous. 
Voyez un peuple entier tomber à ses genoux. 
L'auguste majesté, sur tous ses traits empreinte, 
Commande le respect , sans inspirer la crainte. 
L'éclat de la puissance unie à la bonté , 
Est le tableau frappant de la divinité. 
Cette image, aperçue autrefois par Homère, 
Dans lame du sculpteur a passé tout entière. 
Sur l'aile du génie, il atteignit les cieux 
Où Jupiter daigna se montrer à ses yeux. 

MONTAIGNE. 

Ce colosse des arts , tant vanté dans l'histoire , 
N'est qu'un amas confus de métaux et d'ivoire ; 
Ouvrage monstrueux, sans goût, sans majesté, 
Dont l'or et le travail font toute la beauté. (4) 
De fleurs et d'animaux, sa robe est diaprée ; 
De nombreux bas-reliefs, avec soin entourée ; 
C'est le Sphinx dévorant les enfans des Thébains : 
Ce sont de Jupiter les amoureux larcins. 
Thémis et les Saisons, Eurynome et les Grâces, 
Aux pieds de Jupiter viennent prendre leurs places, 
Et sur l'un de ses doigts, Phydias a gravé 
Le nom de Pantarcès, par le temps conservé. 
Ce tendre souvenir attache la pensée. 
Le cœur s'émeut , du dieu l'image est effacée. 



48 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Ah ! ne comparez pas à l'artiste fameux 

Cet aveugle indigent, presque l'égal des dieux, 

Dont la gloire, le nom , les talens, les ouvrages , 

Ont traversé les temps, et bravé leurs outrages. 

Ce père d'Ilion, d'Achille tant vanté, 

Qui peut-être sans lui n'eussent point existé , 

Hélène lui pardonne, en se voyant si belle , 

D'avoir, en s'amusant, un peu trop parlé d'elle. 

Un peuple de héros, de rois, de nations , 

Doivent l'âme et la vie à ses inventions : 

Il donne à ses acteurs l'univers pour théâtre, 

Et de leurs grands talens, le public idolâtre, 

Transmet de siècle en siècle et consacre l'erreur. 

Que l'on doit de respect à ce modeste auteur 

Qui place tant de dieux au séjour du tonnerre, 

Et veut bien condescendre à rester sur la terre ! 

Son style plein de nerf, de feu, de mouvement, 

Unit à la grandeur, l'attrait du sentiment. 

Des prêtres d'Apollon , son livre est le bréviaire. 

AFACHA.RSIS. 

De cet illustre auteur, tous ont un exemplaire; 
Dans le temple, en public, le portent sous le bras : 
Ils en disent du bien et ne le lisent pas. 
Celui que vous voyez sortant des sacrifices, 
Vient d'offrir au poète une part des prémices, 
Et vers l'amphithéâtre il marche à ses côtes. 
Suivons-les; sur leurs pas, tous les Grecs enchantés 
Portent le trône d'or, dont le peuple en délire 
Honora les talens du maître de la lyre. 
Vous l'entendrez bientôt, ses vers impétueux, 



DIALOGUE III. 4 9 

Sont pleins de mouvement, irréguliers, fougueux; 
Étincelans de flamme et d'images sublimes. 
Soit que de l'Hélicon il franchisse les cimes, 
Soit qu'il rase la terre en suivant un vainqueur, 
Sa verve est entraînante , et son style enchanteur. 

MONTAIGNE. 

L'on raconte qu'un jour, la charmante Corinne, 
Lui disait , sans égards pour sa muse divine : 
Imprudent, n'attends pas une riche moisson. 
Tu verses tout le sac dans le premier sillon. 
Avec plus d'art, de goût, de soin et de sagesse , 
Des nobles fictions, dispense la richesse. 
Tes vers sont boursouflés, et ton style inégal. 

ANACHARSIS. 

N'en croyez pas l'Amour; il était son rival. 

Cette fièvre du cœur, qu'on nomme jalousie, 

Dans l'âme d'un poète est de la frénésie; 

Et telle qui pardonne une infidélité, 

Veut aller sans partage à l'immortalité. 

Mais le peuple s'assied.... et Pindare commence; 

Avec toute la Grèce , écoutez en silence. 

PINDARE.* 

Honneur, et charme de ma vie, 
Lyre, c'est du séjour des dieux 
Que tes accords harmonieux 
Repoussent et bravent l'envie. 

* Voyez , à la fin des Dialogues et à la suite des notes , le 
texte grec, avec la traduction littérale. 

4 



5o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
En vain elle attaque mes vers : 
Les cris de cet oiseau perfide 
N'arrêtent point le vol rapide 
De l'aigle élancé dans les airs. 

La louange est une rosée 
Qui fertilise un noble cœur ; 
Elle s'épanche, et la valeur 
Soudain est immortalisée. 
Toujours présente au souvenir, 
Son charme anime , excite , entraîne ; 
Cette brillante souveraine 
A droit d'usurper l'avenir. 

Lorsque la main du coryphée 
Prélude à des accords nouveaux, 
Mars, oubliant ses javelots , 
Reste couché sur un trophée. 
La foudre n'embrase plus l'air, 
Le maître des dieux la dépose, 
Et l'aigle charmé se repose 
Sur le sceptre de Jupiter. 

Feu céleste, divin génie, 
Ma voix célèbre des vainqueurs ; 
Donne à mes pinceaux créateurs 
Ta chaleur et ton énergie. 
Venez embellir mes portraits, 
Illustres filles de Mémoire; 
Prêtez au chantre de la gloire 
Les plus éclatans de vos traits. 



DIALOGUE III. 5r 

Père du jour, honneur du inonde, 
Tu vois leurs fronts ceints de lauriers; 
Modère tes fougueux coursiers 
Prêts à disparaître dans l'onde ; 
Laisse «à l'astre consolateur, 
Qui va commencer sa carrière, 
Quelques rayons de ta lumière 
Pour orner le front du vainqueur. 

Les vertus toujours honorées, 
Sont le bonheur du genre humain. 
Hercule, l'olive à la main, 
Des régions hyperborées 
Apporte la paix aux mortels. 
Ce n'est plus un guerrier terrible; 
C'est un ami doux et sensible: 
Le monde lui doit des autels. 

O toi qui penses tout connaître, 
De puissance, orgueilleux géant, 
Héros, qu'est-ce que le néant? 
Mortel , sais-tu quel est ton être ? 
L'être n'est qu'un astre trompeur, 
Qui se perd dans la nuit profonde. 
Dans le néant, maîtres du monde, 
Disparaîtra votre grandeur. 

Semblable à la mer en furie, 
La mort engloutit dans son sein 
Le destructeur du genre humain, 
Et l'homme utile à sa patrie. 



02 



MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Triomphez, sons harmonieux, 
Désarmez sa faux meurtrière : 
Sans les divins accens d'Homère 
Que serait Ulysse à nos yeux ? 

Du flux et reflux de la joie , 
Des succès, de l'adversité, 
La malheureuse humanité 
Devient le jouet et la proie. 
L'âme paisible et sans remords , 
Par l'infortune poursuivie , 
Arrive aux confins de la vie , 
Sans redouter les sombres bords. 



MONTAIGNE. 



Ah! qu'en des pieds nombreux, l'expression pressée 
Nous semble des beaux vers avec force élancée! 
Le trait, qui de l'esprit s'échappe vivement, 
Pareil au dard léger, frappe inopinément. 
C'est un aimant subtil, dont la vertu magique 
S'empare de nos cœurs , gagne et se communique. 
C'est l'éclair à l'instant qu'il éblouit les yeux. 
Embrasant l'étendue, et sillonnant les cieux, 
La poésie inspire une chaleur soudaine. 
Que la vertu la guide et le devoir l'enchaîne, 
Disait Platon. L'esprit doit commander au cœur. 
Pindare, dans ses chants , consacre la valeur; 
Soudain, la multitude, attentive, occupée, 
Accourt , et l'oiseleur la prend à la pipée. 



DIALOGUE III. 55 

A N A C H A R S I S. 

Tous ces législateurs , arbitres souverains, 
De leurs rêves souvent tourmentent les humains. 
Dans l'arbre de la vie ils portent la cognée ; 
Ils fanent nos beaux jours. Leur toile d'araignée 
Embarrasse le faible, et les peuples enfans; 
Elle cède aux efforts des riches et des grands. 
Je l'ai dit à Solon. 

MONTAIGNE. 

Que répondit le sage ? 

ANACHARSIS. 

Qu'il faut suivre les mœurs et respecter l'usage; 
Caresser le vulgaire , inquiet, orgueilleux , 
Et lui donner la loi qui lui convient le mieux. 

MONTAIGNE. 

Ou la laisser dormir, quand sa rigueur nous gêne. 
Mégare suppliante est aux genoux d'Athène; 
Sparte, l'humanité, plaident en sa faveur; 
Et Périclès s'écrie : Evitez le malheur 
De changer un décret. Ah! loin qu'on le supprime, 
Le tableau * doit rester; l'enlever est un crime. 
Soit, dit l'ambassadeur; gardez votre serment. 
N'ôtez point le tableau, tournez-le seulement. 
Ce mot est plein de sens. A sa vieille muraille, 
Si l'on touche une fois, l'on ne fait rien qui vaille. 
Étayer est très bien, mais bâtir est trop cher. 
Pour conduire le peuple il faut savoir tricher. 
En ôtant une pierre on ébranle la voûte ; 
Tous mes contemporains savent ce qu'il en coûte. 
* L'on écrivait les lois sur un tableau. 



54 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

ANACHARSIS. 

L'exemple a-t-il jamais instruit les nations? 
Le pauvre genre humain n'a que deux passions, 
L'esclavage et l'erreur : sans cesse caressées, 
Elles seront par lui tour à tour encensées , 
Et s'offriront toujours avec mêmes attraits. 

Les siècles changeront, et les hommes jamais. 

Ah! chassons les vapeurs de la philosophie, 
Fantômes imposteurs que l'esprit déifie. 
Une femme charmante attire nos regards, 
On la suit; c'est Phryné, le modèle des arts : * 
Son amant la conduit. 

MONTAIGNE. 

Cet heureux Praxitèle 
Fut un jour, m'a-t-on dit, la dupe de sa helle; 
Ce trait m'est échappé. 

ANACH ARSIS. 

De l'artiste discret, 
La rusée avec art dévoila le secret. 
Elle voulait avoir sa plus belle statue. 
Choisissez, lui dit-il, toutes à votre vue 
S'offriront à l'instant. Voiles, disparaissez. 
Grâces, Plaisirs, Amours, à ses yeux retracés, 
Comblez tous ses désirs, méritez son suffrage. 
« Mais.... vous-même, indiquez votre plus bel ouvrage. 
«Praxitèle, aidez-moi.... — Je ne puis. — Je le veux. — 
« Phryné , nominéte celui que vous aimez le mieux. » 
Tandis qu'elle hésitait; une esclave alarmée. 

* Apelle et Praxitèle, ayant à représenter "Venus sortant du 
sein des ondes , peignirent Phryné sortant du bain. 



DIALOGUE III. 55 

Accourt avec effroi. D'où vient cette famée? 
Dit l'artiste surpris. Ah! c'en est fait des dieux, 
Répond l'esclave en pleurs; des tourbillons de feux 
Entourent la maison ; il n'est plus de remède. 
Où fuir? où se cacher? Venez tous à mon aide, 
S'écria Praxitèle. En ce funeste jour, 
Au moins conservez-moi le Satyre et l'Amour. 
Ah, c'est l'Amour! dit-elle avec un doux sourire; 
Ami, rassurez-vous, je laisse le Satyre : 
Dans mes bras, sur mon sein, je sauverai l'enfant; 
L'Amour de ce danger sortira triomphant; 
Et, placé désormais aux lieux de ma naissance, 
Sa vue attestera ta gloire et ma puissance. 
Il est éteint, ce feu qui causa ta frayeur; 
Mais celui de Vesta brûlera dans mon cœur. 

MONTAIGNE. 

Peste , quelle Vestale ! et la Grèce peu sage , 
A Delphes, dans un temple a placé son image! 

ANACHARSJS. 

Il n'est rien en cela qui blesse la pudeur: 
Philippe avec Phryné partage cet honneur. 

MONTAIGNE. 

Fort bien. Un conquérant près d'une courtisane; 
L'union est heureuse, et n'a rien de profane. 

ANACHARSIS. 

L'hommage que l'on rend à ses rares appas 
La touche faiblement. 

MONTAIGNE. 

Elle n'en jouit pas. 
Du plaisir décevant de se voir adorée , 



56 M01NTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Comme d'un sommeil doux elle semble enivrée. 
Je la plains; cet attrait qu'on nomme volupté 
Doit s'unir a notre âme ; il en est mieux goûté. 
Les sens, fripons adroits, nous trahissent sans cesse. 
Pour jouer avec eux, il faut beaucoup d'adresse; 
Rarement les admettre, et ne point s'engager 
Avec des étourdis qu'il faudrait corriger. 
Ils gaspillent le temps, et dissipent d'avance 
Le riche patrimoine acquis à l'espérance. 

ANA CHA.RSIS. 

Dites-en bien du mal , et contre leur pouvoir 
Déchaînez la raison, gendarmez le devoir. 
Les sens, principe et fin de l'humaine existence, 
Découvrent les dangers, annoncent leur présence; 
Leur accord séduisant, qu'on nomme faculté, 
Saisit, et dans l'instant embrase la beauté. 
Le charme qui souvent tient nos âmes captives , 
Vient des propriétés occultes, sensitives, 
Dont le nombre infini, source de nos plaisirs, 
Environne notre être, et charme nos désirs. 
Elles nous font goûter les dons de la nature. 
Nous devons plus encore à leur douce imposture; 
Premiers amis de l'homme au sortir du berceau, 
Ils le quittent à peine au bord de son tombeau. 
Et qui sait si l'effroi de cet oiseau timide 
Qui s'enfuit à l'aspect de l'épervier avide, 
Du cheval courageux les fiers hennissemens , 
Et du chien, dans la nuit, les longs aboyemens, 
Ne sont pas de leurs sens un avis salutaire, 
Et les secrets moteurs d'un instinct tutélaire? 



DIALOGUE III. 5 7 

MONT/VIGNE. . 

Ce doute, ainsi que vous, occupa mon esprit: 
Ce que vous dites là, je l'ai jadis écrit. 
Je voulais éprouver la fermeté du sage, 
Maître de tous les sens; le clore en une cage, 
Le suspendre dans l'air au plus haut des donjons; 
Et là du stoïcisme écouter les leçons. 

ANACHARSIS. 

Vous auriez pu du corps surprendre la faiblesse, 
Sans abaisser notre âme et flétrir sa noblesse. 
Le corps, de sa nature, a la fragilité, 
Et l'âme est un rayon de la divinité : 
Ne les confondez point. 

MONTAIGNE. 

J'en aurais grande envie. 
Mon être tient encore aux plaisirs de la vie; 
Et leur attrait me suit jusque dans ces beaux lieux. 
Descendons vers TAlphée, un son mélodieux 
Nous invite au repos. 

ANACHARS1S. 

De son heureux rivage 
Les vainqueurs fatigués viennent chercher l'ombrage; 
Ils croyent être assis en un joyeux festin, 
Et célèbrent Bacchus une coupe à la main. 
Écoutez leur chanson, c'est l'hymne révérée, 
Par Aristogiton à Bacchus consacrée. 

MONTAIGNE. 

Ébloui par les jeux, bercé par le plaisir, 
Ami, cette chanson pourra bien m'endormir 



58 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Air de Lantara •. Ah ! que de chagrins dans la vie ! 

Aux accens que Bacchus inspire 

Le cœur semble s'épanouir. 

Peignons dans un joyeux délire 

Le sentiment et le plaisir, (bis.) 
Que les buveurs chantent, se réjouissent 

Au souvenir d'Anacréon. 
Du luth divin, ah! les cordes frémissent. 

Et semblent rendre un plus doux son. (bis.) 

Si l'avenir est loin encore , 
Si le présent n'est déjà plus , 
De ce temps qui ronge et dévore , 
Profitons, enfans de Bacchus. (bis.) 

Tant que les flots d'une liqueur vermeille, 
Sans s'épuiser s'épancheront, 

Jeunes et frais, au sein de la bouteille , 
Toujours les amours resteront, (bis.) 

Soyons sages dans la folie , 

Soyons riches de nos plaisirs; 

Que l'enfant de Bacchus oublie 

Les grandeurs et les vains désirs, (bis.) 
Vulcain jaloux surprend sur la fougère 

Vénus et les tendres amours ; 
Il brûle l'herbe, elle se change en verre, 

Pour charmer encor nos vieux jours, (bis.) 

D'un lierre entourant son épée , 
Le guerrier goûte un doux repos ; 



DIALOGUE III. 5 9 

Aux dangers sa vie échappée 

Semble défier Atropos. (bis.) 
A l'ennemi menaçant sa patrie, 

Son bras allait percer le sein ; 
Mais le vin coule , et son âme attendrie 

Veut le voir le verre à la main, (bis.) 

Ainsi que deux sources fécondes, 

Le doux plaisir et la douleur 

Sans cesse font couler leurs ondes 

Sur nos sens et dans notre cœur, (bis.) 
Amis, le vin des plaisirs est la vie; 

Dans l'eau conservez sa fraîcheur. 
De les mêler, n'ayez jamais l'envie ; 

Pure est la source du bonheur, (bis.) 



6o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 
QUATRIÈME DIALOGUE. 

ENTR E 

MONTAIGNE, RABELAIS, ÉSOPE, 

ET UN TROUBADOUR, (c) 



Au bon vieux temps, je m'en souviens encore, 

L'on causait bien, et l'on causait gaîment ; 

L'homme d'esprit fêtait également, 

Et la beauté que le temps décolore, 

Et la novice à peine en son printemps. 

L'on rassurait la timide décence , 

L'on pardonnait à la folle licence , 

Et du vieillard on aimait le bon sens. 

Jamais d'aigreur; la joyeuse saillie, 

Le joli rien, la vive repartie 

Du dialogue animait la froideur. 

En peintre adroit , la brillante coquette 

Habilement nuançait sa palette , 

Et du langage égayait la couleur. 

Le grand seigneur oubliait ses vieux titres, 

Le fat ses airs, les évêques leurs mitres. 

Devenu simple et modeste, Mondor 

Obligeamment ouvrait son lingot d'or , * 

* C'est ainsi que se nommaient les énormes boîtes d'or de 
nos pères. 



DIALOGUE IV. 61 

Le présentait, et la poudre divine 

En un instant ébranlait la doctrine 

D'un missionnaire , égayait l'avocat. 

Et réveillait un ministre d'état. 

A ce plaisir, qu'au jeune âge on réprouve. 

Joignez encor le bonheur que l'on trouve 

A deviser*, assis au coin du feu. 

Le corps est bien , l'esprit a plus de jeu. 

C'est le moment où la modeste Aline 

Ose hasarder un mot à la sourdine , 

Et d'un écran , balancé dans ses doigts, 

Cache le sein et les yeux à la fois. 

Le mot heureux vole dans l'assemblée; 

Le père en rit , la mère en est troublée. 

L'on applaudit; et l'académicien 

Daigne ajouter : Mais vraiment, c'est très bien 

Un jour d'hiver , fixé dans un bon gîte , 

Le temps fâcheux devrait passer moins vite. 

Mais ce vieillard qui ne s'asseoit jamais, 

Court nuit et jour sans prendre de relais; 

Du bout de l'aile il fait sonner l'horloge; 

Force est alors que le plaisir déloge. 

Le doux parler, sage, léger, discret, 

Est un de ceux qu'on goûte sans regret. 

Lorsque l'amour et la galanterie 

Ont occupé le printemps de la vie, 

Lorsque les sens, enfin, sont en repos, 

L'esprit nous venge encor par ses bons mots. 

Tout en causant alors on déménage; 

* Mot de Montaigne, 



62 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Et nos adieux, partant pour le voyage, 
Tendres et doux, sont gravés dans le cœur; 
Causer est donc le suprême bonheur. 
Pour toi , mon cher , on l'aperçoit sans peine, 
Dit le lecteur, et le penchant t'entraîne. 
Mais du public garde-toi d'abuser; 
Avec Montaigne il faut encor jaser ; 
Crains dépuiser, enfin, ma patience : 
L'avais-je dit, je le vois qui s'avance. 

MONTAIGNE, s'éveillant. 

Quand la raison vous dit, suis le même chemin, 
Elle ne vous dit pas, marche du même train : 
Elle entend que parfois nature se repose, 
Et le sommeil toujours fut une douce chose. 
La veille du combat, fatal à Darius, 
Alexandre dormit quelques heures de plus. 
Le célèbre Caton, dernier soutien de Rome, 
Avant de se tuer, avait fait un bon somme. 
Auguste s'éveilla pour donner le signal 
Du terrible combat, funeste à son rival. * 
J'en conclus, sur la foi d'illustres personnages, 
Que le sommeil pour l'homme a de grands avantages. 
Que peut faire un humain, lorsqu'il est éveillé, 
De mieux et de meilleur que sur un oreille? 
Debout, il croit jouir, ou semble le paraître, 
Sait tout, parle de tout, et ne peut se connaître. 
Il vante la sagesse, et s'égare toujours. 
Les songes valent mieux souvent que les discours. 

* Combat naval , gagné en Sicile par Auguste , sur Sextus 
Porapeius. 



DIALOGUE IV. 63 

Dans ce monde, offusqué de vapeurs mensongères, 
Us m'ont jadis bercé de leurs douces chimères. 
J'étais content, joyeux; j'obtenais des succès. 
A l'esclave dormeur du brillant Périclès,* 
Et parcourant les toits de la superbe Atbène, 
Le réveil n'offrit point une plus riche scène. 
Philosophe, guerrier, poète, magistrat, 
Quel malheur de ma vie eût obscurci l'éclat ? 
Un bon souper. Lui seul fait naître les prestiges , 
Entoure notre lit de monstres, de prodiges, 
Et de fantômes vains tourmente notre esprit. 
Pour faire un rêve heureux , Pythagore l'a dit , 
Il faut choisir ses mets. Ce philosophe habile, 
Savait à volonté créer le songe utile , 
Au consul, au devin, au sage, au sénateur, 
Et son art préparait le rêve du bonheur. 
Pour croire à ces avis de la bonté divine, 
Socrate sûrement goûta de sa cuisine. 
Morphée, en nous quittant, laisse le merveilleux 
De son bandeau brillant couvrir nos faibles yeux; 
Et deSertorius, la biche apprivoisée 
A gouverné long-temps FHespérie abusée. 
Si la raison s'éveille, elle se lève tard. 

RABELAIS. 

La vie et le bonheur sont des jeux du hasard; 
Il me sert à merveille, et cet aimable guide , 
Pour te revoir encor, m'a conduit en Élide. 



* L'esclave de Périclès était somnambule, et courait, dit-on, 
tout endormi , sur les toits d'Athènes. 



64 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

MONTAIGNE. 

Quoi! Rabelais, c'est vous? 

RABELAIS. 

Oui, seigneur châtelain. 
Mais j'oubliais : honneur au citoyen romain; 
Car Montaigne a brigué ce titre vénérable, 
Lorsqu'on n'en voulait plus. 

MONTAI GNE. 

Quand on est méchant diable 
L'on change rarement. Quoique béatifié, 
Vous n'en valez pas mieux. 

RABELAIS. 

A la tendre amitié 
L'on pardonne aisément. 

MONTAIGNE. 

Soit ; en quittant le globe , 
Quel don, quel souvenir laissâtes-vous? 

RABELAIS. 

Ma robe 
Avec mon testament. Le voici : a Je n'ai rien. 
Mon corps est à la terre, elle a droit à ce bien. 
A mes créanciers j'abandonne le reste. » 

MONTAIGNE. 

Jamais de ce bas monde on ne sortit plus leste. 
Aux élégans du jour l'adieu parut plaisant. 
Tout finit avec eux ; c'est la mode à présent. 

RABELAIS. 

En me créant tout nu , la nature sévère 

Ne me partagea point comme une tendre mère ; 

Et je ne sais pourquoi , par un malentendu, 



DIALOGUE IV. 65 

Ne nie laissa de biens , que mon individu : 
Aussi de ce don-là je fis un bon usage. 
Sans attirail , à pied, constamment en voyage, 
Je n'avais d'autres fonds qu'une bonne santé 
Que je faisais valoir par un peu de gaîté. 
Le monde offre à mes yeux tant de sujets de rire! 
Il m'a trop amusé pour en vouloir médire. 
Démocrite français , insouciant , joyeux , 
L'on me vit avec soin rechercher en tous lieux , 
Découvrir , attaquer , fronder le ridicule , 
L'atteindre , et le frapper gaîment de ma férule. 

MONTAIGNE. 

Le ridicule ! en vain Ton veut le définir; 

Je l'essayai long-temps, mais sans y parvenir. 

Ce n'est qu'un terme abstrait, dont le sens équivoque 

S'applique également à tout ce qui nous choque. 

Son empire s'étend sur les talens, l'honneur; 

Il blesse le mérite, alarme la pudeur; 

De son burin profond l'ineffaçable empreinte 

Tourmente la vertu d'une honteuse crainte ; 

Il en éteint l'amour.... et ces vaines terreurs, 

Plus que le vice encore, ont corrompu les cœurs. 

Il ne peut se détruire, et son affreux génie 

Règne quand l'honneur même éteint la calomnie. 

Cet être fantastique a partout des palais, 

Et c'est le seul tyran qui ne périt jamais. 

RABELAIS. 

De ce triste tableau la vue est offensée. 
Laisse- moi l'adoucir. Contraste de pensée, 
Avec l'air, le maintien, le goût et la santé, 



66 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Voilà le ridicule ; et Ja difformité 

Existe dans l'esprit comme sur la figure, 

A cinquante ans, d'un fat afficher la tournure, 

Jouer l'homme important, lorsqu'on n'est qu'un faquin , 

Se couvrir sans pudeur du manteau de Grispin, 

Devoir à tous venans, prêcher l'économie , 

Aux portes du tomheau embellir la momie; 

Voilà de ces travers qu'on se plaît à saisir, 

Dont le sage un instant aime à se divertir. 

Ajoutez à cela les vapeurs, les migraines; 

Le ridicule aura d'assez vastes domaines. 

Ce tyran dangereux ne saurait gouverner 

Sans plaire à la raison, qui peut le détrôner. 

Ses lois sont des chansons; une caricature 

Lui sert de diadème, et pare sa coiffure. 

MONTA1GNK. 

L'homme, d'une besace en naissant revêtu, 
Veut en vain se couvrir du manteau de vertu. 
Deux poches à son froc demeurent attachées ; 
Derrière, et sur le dos, ses fautes sont cachées; 
Il porte devant lui les torts de son prochain. 
Ésope nous l'a dit. 

RABELAIS. 

Au pauvre genre humain , 
Le malin fablier voudrait faire la guerre , 
Et couvrir de bossus la face de la terre. 
Cependant, le méchant, avec naïveté, 
Révèle les défauts de la société; 
Sous un masque riant sait cacher la satire , 
Émeut la gravité , lui dérobe un sourire ; 



DIALOGUE IV. 6- 

Et le vrai , qu'avec art il se plaît à voiler , 
Est l'éclair de l'esprit; il brille sans brûler. 
Dans ce groupe joyeux que le hasard rassemble, 
Je crois apercevoir quelqu'un qui lui ressemble. 

MONTAIGNE. 

C'est sa forme grotesque, et son modeste habit: 
Tel il vint dans le monde , et tel il en sortit. 
Que de nains agrandis d'un seul coup de baguette 
Ont de ce bon Ésope oublié la cassette ! 

RABELAIS. 

A quoi bon la garder? pour troubler ses plaisirs? 

Elle rappellerait de fâcheux souvenirs. 

Ce meuble est importun , et ne convient qu'au sage. 

MONTA IGNE. 

Approchons doucement; cachés par le feuillage, 
Nous jouirons bien mieux demeurant inconnus. 

R ABEL AXS. 

Oui, l'on n'applaudit point aux signes convenus; 
L'on peut désapprouver, jouir, ou ne rien dire. 
Si quelque mot heureux vous dérobe un sourire, 
Nul ne peut vous blâmer de flatter bassement 
Un auteur rengorgé qui guette un compliment. 

MONTAIGNE. 

On l'écoute. Avançons. 

ÉSOPE. 

Lassé de son ouvrage, 
Jupin , des animaux négligea le langage, 
Et ce dieu leur laissa , pour unique faveur, 
Un cri pour le plaisir, un cri pour la douleur. 
Pilpay les appela jadis à son école : 



6$ MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Us reçurent de moi le don de la parole. 

Sous le voile charmant de la naïveté , 

Les bêtes aux humains dirent la vérité. 

Franches avec gaîté, mais simples dans mes fables, 

Sous le bon La Fontaine elles furent aimables; 

Montrèrent tant de sens, de grâces et d'esprit, 

Qu'à la fin les Quarante en eurent du dépit. 

On les maltraita fort. Timides et craintives, 

Nivernois accueillit les pauvres fugitives , 

Et leur prêta long-temps sa muse et son appui ; 

Mais la fable languit, et mourut avec lui. 

Si d'un mince écrivain la plume dédaignée 

Ose prendre pitié de cette infortunée, 

La satire se rit de ce zèle indiscret , 

Et le zéphyr léger emporte le feuillet. 

Celle que je vais lire ainsi m'est parvenue; 

L'oiseau qui la porta s'est perdu dans la nue. 

MONTAIGNE. 

Vous verrez que ce sont quelques tristes lambeaux 
D'auteurs disgraciés, perdus dans les journaux. 

LE RENARD ENTRE DEUX AGES, ET LES POULETTES, 

FABLE. 

Délicatesse est louable et permise. 
Péché mignon, qu'on nomme friandise, 

Est un de ceux qui, de tout temps , 

Fut reçu des honnêtes gens. 

Je tiens donc pour très condamnable 

L'être désireux et gourmand; 



DIALOGUE IV. 6$ 

Et trouverais assez aimable 
Le tort léger d'être friand. 
Friand en tout, car dans la vie 
Tant de choses nous font envie , 
Et tant d'autres nous font plaisir, 
Que l'on aurait peine à choisir. 

Blotti dans un riant bocage, 
Un renard, près d'un ermitage , 
Voyait poulettes promener, 
Et mon drôle, de les lorgner. 
Courir les belles au jeune âge, 

N'est qu'un jeu; 
Mais un trop long pèlerinage, 

Lasse un peu. 
Guéri des erreurs de jeunesse , 

Des rendez-vous, 
Mon vieux galant, avec finesse, 
Se ménagea, pour sa vieillesse, 

Un sort plus doux. 
Dans le monde, il faut de l'adresse. 
Il se montrait très rarement , 
Et se conduisait prudemment, 
S'exprimait avec modestie ; 
En un mot, à force d'égards, 
Il détruisit l'antipathie 
Des poules pour les vieux renards. 
En cessant d'être redoutable , 
Bientôt il leur parut aimable. 
Il n'était pas de ces renards fâcheux 



MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Dont l'expérience et l'usage 
Eussent déconcerté d'un page 
Les amours et les tendres jeux; 
Des vieilles faisant la partie, 
Par une vive repartie 
Adroitement il détournait 
L'attention qui se portait 
Sur une démarche indiscrète; 
La timide et jeune poulette 
Lui souriait en rougissant. 
Quelquefois d'un regard perçant 
Il arrêtait la jalousie; 
Des coqs prévenait la fureur; 
D'une indiscrète frénésie 
Cachait les torts et le malheur. 
Par ses contes, les soirs d'automne. 
Tout le cercle était amusé. 
Mon égrillard eut épuisé 
Toutes les eaux de la Garonne. 
Sylphes, revenans, enchanteurs, 
Héros à large cimeterre , 
A sa voix sortent de la terre, 
Et d'effroi glacent tous les cœurs. 
Les jeunes poulettes émues, 
Et. tremblantes au moindre bruit , 

N'osent plus traverser les rues 

Notre galant les reconduit. 
Dans la route elles sont croquées. 
Le lendemain, grande rumeur! 
Par un vilain ours en fureur 



DIALOGUE IV. ùl 7r i 

L'on croit les unes suffoquées ; 
L'on a vu près d'un petit bois 
Un grand diable à la mine noire, 
En enlever deux à la fois; . 

Enfin chacun fait son histoire. 
Notre fripon , cachant son jeu , 
Va, vient, s'empresse, se désole, 
Court chez les mères , les console ; 
Promet de ramener dans peu 
Les objets chers à leur tendresse; 
Puis s'échappant avec adresse , 
Il fuit, et ne reparaît plus. 
On le cherche ; soins superflus. 
Notre galant, dans sa lanière, 
Avait emporté la dernière, 
Et la plus belle, m'a-t-on dit. 
Une vieille dans son dépit, 
Furieuse d'être moquée, 
Seule restée en ce manoir, 
S'écriait dans son désespoir : 
Pourquoi ne m'a-t-il pas croquée 1 

Femmes, ayez soin de tenir 
A respectueuse distance 
Les vieux apôtres du_plaisir; 
Craignez les gens sans conséquence. 



RABELAIS. 

Tout le monde applaudit ; l'accueil est obligeant 



y 2 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

M O IN T A 1 G TV F. 

Dans l'Elysée au moins l'on devient indulgent. 
Quand on a tout connu, les hommes et les âges, 
Admiré leurs succès, éprouvé leurs outrages, 
Lu des livres nouveaux j et goûte les anciens, 
L'esprit est trop heureux de rencontrer des riens : 
Sur ces riens à loisir parfois il se repose. 

RABELAIS. 

Et parfois il s'endort. 

MONTAIGNE. 

C'est toujours quelque chose. 
Souvent de sommeiller je rends grâce à l'auteur; 
Mais un sot impudent me donne de l'humeur. 

RABELAIS. 

Moi, je n'en prends jamais; la moindre bagatelle 
Me plaît, lorsque l'idée est piquante et nouvelle. 

MONTAIGNE. 

Eh! pour l'homme d'esprit est-il rien de nouveau? 
A ses yeux le vautour et l'humble vermisseau , 
Le pâtre et le héros, l'orgueilleux et le sage, 
Du fameux don Quichotte achèvent le voyage. 
Le cercle de l'esprit et le cercle des jours 
Roulent en même temps; tous deux ont même cours. 

RABELAIS. 

Mais convenez au moins que l'humaine nature 
Est, sans changer de mœurs, mobile de figure. 
Les ouvrages anciens ne sont pas sans attraits. 

MONTAIGNE. 

Vous croyez ? 



DIALOGUE IV. 7 3 

RABELAIS. 

De leur siècle ils conservent les traits. 

ÉSOPF. 

L'on nous promet un conte; amis, faites silence; 
Asseyons-nous* 

RABELAIS. 

L'auteur dans le cercle s'avance. 

MONTAIGIVfc. 

Aux regards languissans du gentil troubadour, 
Je pense reconnaître Edme de Ventadour. 

RABELAIS. 

Ce paladin galant disait dans son vieux style, 
Le baiser d'une belle est la lance d'Achille. * 
Sa blessure s'irrke encor par le plaisir. 
Celle qui fit le mal, seule peut le guérir. 

MONTAIGNE. 

Que n'ai-je été blessé ! 

RABELAIS. 

Sans craindre de querelles, 
Si de Montaigne alors j'eusse été médecin, 
Tous les jours chez le suisse un mauvais bulletin 

* Télèphe , fils d'Hercule et de la nymphe Auge , adopté par 
le roi des Myliens 5 allant au siège de Troie , fut blessé par 
Achille. Ne pouvant trouver de remède pour soulager la dou- 
leur de sa plaie, il apprit de l'oracle que le seul moyen connu 
était dans la main de celui qui l'avait blessé. Réconcilié avec 
Achille, il obtint de lui la rouille du fer de sa lance, dont il 
fit un emplâtre qui le guérit. 

DISTIQUE d'o VIDE. 
Vulnus in Hercnleo , quœ quondamfeçerat hasta. 
Vulneris auxilium , pèîias , hasta tulit. 

Remed. Amor. L. 1 7 v, 47. 



7 4 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Eût obtenu pour lui quelques faveurs nouvelles. 

MONTAIGNE. 

Ah, l'aimable fripon! mais l'auteur a toussé. 
Déjà le verre d'eau sur la table est placé. 

EDME DE VENT4DOUR. 

LES PETITES TACHES, 

CONTE. 

Je ne suis point de ces gens à la mode, 
Qui du vieux temps critiquent les plaisirs. 
De s'amuser tout âge eut sa méthode. 
Les préjugés, le.< goûts et les désirs, 
Sont les objets de notre idolâtrie. 
Aux jours brillans de la chevalerie, 
Où tout était tournois, chansons, amour, 
Où chaque belle avait son troubadour, 
Qui ne voudrait reporter sa pensée ? 
Avec le chiffre, une lettre enlacée, 
Quelques rubans à la lance liés , 
Furent les prix offerts aux chevaliers. 
Je ne dis pas qu'ordonnant le silence, 
Un doux baiser, joli cachet d'amour, 
N'ait clos la bouche à plus d'un, troubadour. 
Comme eux aussi j'eusse pris patience. 
Je ne dis pas qu'un amant indiscret, 
(Lorsque l'on aime, hélas! est-on bien sage ? ) 
N'ait par hasard obtenu davantage. 
Il est affreux de trahir un secret. 
L'esprit du voile du mystère 



DIALOGUE LV. 7 5 

Souvent lève un coin trop léger. 
Silence, l'heure du berger 
Pourrait sonner, il faut se taire. 



Un prince, à la fleur de son âge, 
Au fond d'un superbe palais, 
S'ennuyait fort , suivant l'usage : 
Bonheur n'est pas né sous le dais. 
Un essaim de femmes charmantes 
Prenait soin d'embellir ses jours ; 
Ce n'était que fêtes brillantes , 
L'on ne voyait que des Amours. 
Un seul l'eût enchanté ; 
Mais l'enfant de Cythère 

A dans ses traits tant de variété, 
Qu'il lui trouvait toujours un frère. 

Que dis-je, un seul? il en naissait partout: 
A la cour, leur troupe fourmille. 
Le prince délicat ne goûtait pas du tout 
Le plaisir de vivre en famille. 
Insensible aux plus doux regards, 
Affranchi des soins, des égards, 
Et tel qu'autrefois Hippolyte, 
Mélidor chassait tout le jour, 
Sans cesse blasphémait l'amour , 
Et venait s'endormir au gîte. 
Le désir , la crainte , l'espoir , 
Les grâces , la coquetterie , 
De l'esprit l'heureuse féerie, 
Rien sur lui n'avait de pouvoir, 



y 6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Quoi! cette triste indifférence 
Résiste à mon expérience ! 
Disait sa mère avec douleur , 
Il a des traits nobles, modestes , 
Des yeux, un visage, célestes , 
Et rien n'occupe encor son cœur. 
A son illusion fidèle, 
Sa froide imagination 
Met un nouveau Pygmalion 
A la place de son modèle. 
Qu'il parte, qu'un monde nouveau 
Dissipe et chasse sa tristesse; 
De la confiante jeunesse 
L'expérience est le flambeau. 
Elle dit , et sur un nuage 
Descendent gnomes , farfadets ; 
Ces diablotins ont du voyage 
En un clin d'œil fait les apprêts. 
Au bruyant éclat du tonnerre 
Un fier coursier sort de la terre, 
Et près de l'ardent destrier , 
Debout paraît un écuyer. 
Des monceaux d'or, dans la cassette , 
Naissent d'un seul coup de baguette. 
D'une ardeur nouvelle, animé, 
Le prince autrefois si timide , 
Au secret pouvoir qui le guide, 
Cède, et se montre tout armé. 
Mon fils , lui dit sa tendre inère , 
Abjure la vaine chimère 



DIALOGUE IV. 77 

Qui te fait croire à l'âge d'or; 
Cet âge est passé, Mélidor. 
De la triste philosophie , 
Dans ce siècle l'on se défie; 
Souvent la source de l'erreur 
Est la source de l'allégresse. 
Pour l'indiscret le charme cesse ; 
De Psyché ce fut le malheur. 
Quitte la vaine fantaisie 
De vouloir tout analyser : 
En amour, c'est une hérésie, 
Un grand tort de moraliser. 
Choisis Alcimandre pour guide; 
Ce vieil apôtre du plaisir, 
Mieux qu'un autre peut te servir, 
Il connaît les jardins d'Armide. 
Du plus fin de tous les gibiers 
L'on a peine à suivre la trace ; 
Rien de tel , pour garder sa chasse , 
Que le doyen des braconniers. 
Cette rose cache un mystère. 
Lorsque ton humeur trop sévère 
Voudra juger à la rigueur 
De la constance d'une belle , 
Approche d'elle cette fleur. 
D'une beauté tendre et fidèle 
Rien n'altérera la blancheur. 
Son teint, que l'amour idolâtre, 
Restera pur comme l'albâtre, 
Fidèle emblème de son cœur. 



\ 



78 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Mais si quelque belle étourdie 
Se permet une perfidie, 
Des taches, à chaque faux pas, 
Viendront obscurcir ses appas. 
Lorsque tu les verras paraître, 
Console- toi de ce malheur; 
De son cœur qui peut être maître ? 
Mon ami , j'ai quelque frayeur 
Que tu ne rapportes ta rose. 
Adieu , sous la métamorphose 
D'Antinous ou d'Adonis, 
Pars accompagné du mystère, 
Entouré des jeux et des ris, 
Deviens galant si tu veux plaire. 
A ces mots, le jeune écolier 
Fuit la leçon à tire-d'aile : 
A ses lois, le coursier fidèle 
Emporte au loin le cavalier. 

Sur les confins de la Hongrie , 
Dans une vaste hôtellerie 
Il arrive à la fin du jour. 
L'hôtesse était bonne et polie ; 
Une servante assez jolie , 
Proprette, leste, faite au tour, 
Sert les voyageurs avec grâce ; 
Ses yeux assurés sans audace, 
Sont caressans pour les vieillards, 
Obligeans pour les douairières , 
Attentifs pour les chambrières , 



* DIALOGUE IV. 

Pour les magnats remplis d'égards. 
Mais sous des paupières timides, 
Dardent à-plomb des traits rapides 
Sur notre jeune voyageur ; 
Et pour mieux le surprendre encore, 
Un vif incarnat la colore. 
De la vertu , signe trompeur ! 
Séduit, déçu par l'apparence, 
Le prince veut, pour son malheur, 
Essayer la triste puissance 
Du talisman qu'en son courroux 
Forgea le démon des jaloux. 
Ciel ! quel effet et quel prodige ! 
Que de taches en un moment 
Ont couvert cet objet charmant ! 
Il est flétri; plus de vestige 
De son éclat, de sa fraîcheur. 
Adieu plaisirs , adieu conquêtes ; 
Adieu ce qui tourne les têtes. 
Voilà le pauvre voyageur 
Rien détrompé. Belles , comptez ; et d'une. 
Remettons- le dans son chemin; 
Nous verrons si le lendemain 
Il aura meilleure fortune. 



7,9 



Il aperçoit non loin de lui 
Un magnifique monastère, 
Séjour de l'éternel ennui. 
C'était à l'heure où la tourière 
A coutume de parcourir, 



8o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
En revenant des saints offices, 
Le dortoir des jeunes novices. 
Du corridor, elle voit accourir 
Un chevalier dont la figure , 
L'air, le maintien et la tournure, 
Ressemble à l'ingrat qu'autrefois 
Elle crut soumettre à ses lois. 
C'est lui ( disait-elle en son âme ), 
Sans s'apercevoir que le temps 
Avait placé trente printemps 
Entre ce moment et sa flamme. 
Las ! elle était de ces nonains 
Qui , fuyant le monde et sa pompe, 
Séduites par le dieu qui trompe , 
Prennent en horreur les humains. 
Mais le temps et la solitude 
Ayant adouci son humeur, 
Elle demandait au Seigneur, 
Au moins, une béatitude, 
Et tâchait d'occuper son cœur. 
L'on frappe, et d'une voix tremblante 
La sœur a demande le nom. 
C'est Mélidor, roi de Thermante. 
Grand bruit alors dans la maison. 
L'on avertit la supérieure; 
Elle s'écrie : Ouvrez, ma sœur. 
Un roi, des filles du Seigneur 
Daigne visiter la demeure; 
Quel honneur pour notre couvent 
Voilà les têtes à 1 event. 



DIALOGUE IV. 81 

L'on court, on s'agite, on s'empresse 
Autour de lui; dans son ivresse, 
Le dévot essaim bourdonnait. 
Sans applaudir à leur folie, 
Des novices la plus jolie 
Ne disait mot, et le lorgnait. 
Mélidor sentit dans son âme 
Une divine émotion. 
Mais comment déclarer sa flamme? 
Comment tromper l'attention? 
L'Amour y pourvut, et la belle 
Eut son dortoir auprès du sien. 
Ce dieu dangereux et vaurien 
Toute la nuit fait sentinelle, 
Ouvre la porte, le conduit, 
Le mène en un petit réduit 
Où, sur un lit simple et modeste, 
Repose une beauté céleste 
Qu'Amour forma pour le plaisir. 
C'est Euphrosine qui sommeille. 
Sa bouche était fraîche et vermeille, 
Son sein respirait à loisir. 
Dieux ! à l'aspect de tant de charmes, 
Contre l'impatient désir 
Quel mortel eût trouvé des armes ? 
Un prince ! Ah ! savent-ils jouir ? 
Du sein il approche la rose, 
Et sur le bouton de la fleur 
Il croit voir errer quelque chose. 
Malheureuse et coupable erreur ! 

6 



8a MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

De la fleur ce n'était que l'ombre : 
L'Amour éteignit son flambeau. 

La Nuit quittant son voile sombre 
Repliait déjà son manteau, 
Et sur la demeura éternelle 
L'Aurore avançait à grands pas. 
Mélidor la trouve moins belle 
Que la novice entre deux draps. 
Il se dérobe en diligence, 
Presse ses gens avec humeur, 
Et sans dire un mot d'obligeance 
S'éloigne de l'aimable sœur. 
Une cité de superbe apparence 
Fixe bientôt ses yeux distraits; 
Des quais , et de vastes palais 
Annoncent sa magnificence. 
Sans savoir ce qu'il deviendra, 
Il poursuit sa marche incertaine, 
Et bientôt la foule l'entraîne , 
Où ? devinez : à l'Opéra. 
Il entre : soudain à sa vue 
Se présentent mille beautés. 
De plaisir son âme est émue. 
Ces lieux paraissent enchantés. 
L'Amour semblait, dans une fête, 
Offrir à ses regards surpris 
Les plus aimables des houris 
Promises par le saint prophète. 
Ah ! voilà , dit-il , le moment 



DIALOGUE IV. #3 

Qui doit fixer ma destinée; 
Et le sort, pour cette journée 
A réservé mon talisman. 
Bientôt, de sa vertu magique 
On reconnaîtra le pouvoir. 
Soudain la vapeur électrique 
Se forme, et d'un nuage noir 
Couvre la brillante assemblée. 
En vain, chaque belle troublée 
Des marques qui couvrent son sein , 
Cherche à les faire disparaître , 
Frotte son cou, cache sa main; 
Toujours on les voit reparaître, 
Et l'impatient spectateur, 
Au lieu de ces enchanteresses, 
Croyant voir autant de négresses, 
Maudit le prince dans son cœur. 
L'on assure que sans la fée 
'Qui souffla tous les lampions, 
L'objet de ses affections 
Eût partagé le sort d'Orphée, 
Il le prévit, et lestement 
Gagna la porte en diligence. 
Tout s'éclaircit en un moment, 
Et l'on s'apaisa; mais le doute, 
Depuis ce temps, flétrit le cœur, 

Et ce nuage du bonheur 

Trop souvent dérobe la route. 
L'on conçoit que notre étranger. 
Après sa fatale aventure, 



!4 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES, 
Bien averti par le danger, 
Eut soin de changer de figure. 

Devenu fat et pétulant, 

Il est reçu chez, les coquettes , 

Et dans un négligé galant 

Papillonne autour des toilettes. 

Là s'assemblent tous les Amours; 

Us président à la parure; 

L'un d'eux prend soin de la coiffure , 

L'autre la dérange toujours. 

Si le schall importun s'entr'ouvre, 

Et sert trop bien la volupté, 

Une pudeur feinte recouvre 

L'objet dont l'œil est enchanté. 

La recherche, la négligence, 

Et le bienfait, et la défense, 

Tour à tour agitent le cœur. 

Lorsqu'un air froid, triste et moqueur 

Fait présager une disgrâce, 

Le sourire qui le remplace 

Calme l'amant au désespoir. 

Déplorable abus du pouvoir! 

L'adroite et perfide coquette, 

Au chevalier vif et pressant, 

Donne quelque à-compte en passant, 

Sans jamais acquitter sa dette. 

L'on pense que le voyageur, 

Séduit par de feintes caresses, 

Crut un instant à leurs promesses , 



DIALOGUE IV. 85 

Et fît usage de la fleur. 
Errante , incertaine , indocile , 
Cette fois la tache mobile , 
Semblable au papillon léger, 
Ne savait où se diriger. 
Sur le menton et sur la bouche 
Le signe fatal se montrait; 
On l'apercevait, et la mouche 
Au même instant disparaissait. 
Dégoûté de l'expérience, 
Désabusé de la constance , 
Et d'un chimérique projet , 
Le prince devenu plus sage, 
Maudit l'amour et le voyage , 
Et tristement fit son paquet. 
Mais comment retourner au gîte 
Après ce fâcheux dénoûment? 
Il en était parti bien vite , 
Il y revint bien lentement. 
Mon fils, je sais tes aventures , 
Lui dit Mélite.... Amant disgracié, 
En riant de leurs impostures, 
Les Amours t'ont mystifié. 
L'ombre sur le sein de Lucrèce 
N'était qu'un nuage léger , 
Présage effrayant du danger 
De devenir bientôt professe ; 
Fugitive près d'Aspasie, 
Elle l'accusait de faveurs 
Qu'elle accordait par fantaisie , 



86 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Sans prétendre enchaîner les cœurs. 
Toujours une trompeuse image 
Abusa tes yeux et tes sens. 
Ce n'est jamais qu'à ses dépens 
Qu'on parvient à devenir sage. 

Fortune , esclave du hasard, 
A son caprice est asservie. 
Tous les hommes passent la vie 
A jouer à Colin-Maillard. 

RABELAIS. 

Aux dépens des humains le bienheureux s'amuse , 
Et donne, à mon avis, trop d'essor à sa muse. 

MONTAIGNE. 

Son tort est-il si grand ? L'on a vu plus d'un fou 
Courir quand la raison lui criait : «Casse-cou! » 
L'écoutent-ils jamais ? 

RABELAIS. 

La dame se querelle 
Avec les passions , qui parlent plus haut qu'elle. 

MONTAIGNE. 

Dans le monde , où peut-être on en a grand besoin , 
Laissons-la s'ennuyer, seule en un petit coin. 

R A B H L A I S. 

C'est bien dit; et demain, au lever de l'aurore, 
Avec nos troubadours nous viendrons rire encore. 



DIALOGUE V. 87 



CINQUIEME DIALOGUE. 



EWTRE 



MONTAIGNE ET LE SAGE IGNORÉ. 



LE SAGE IGNORE. 

De l'âge mûr heureuse enfance , 
Présent du ciel, douce ignorance; 
Déesse dont l'œil incertain 
Distingue à peine la lumière , 
Pourquoi le pauvre genre humain 
A ton joug veut-il se soustraire ? 
Les plaisirs naissent sous tes pas , 
Tu crois à tout, à la constance, 
A la fortune,... et l'espérance 
Te cache l'heure du trépas. 
Hélas ! la science cruelle 
A désenchanté l'univers ; 
Les dieux , adorés avant elle , 
Ont laissé leurs temples déserts. 
L'Hamadryade épouvantée 
Quitte nos bois, fuit nos coteaux, 
Et la Nayade tourmentée 
N'ose plus diriger ses eaux. 



F8 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Dans les cieux Diane est proscrite, 
Aux mers on ravit Amphitrite. 
Honneur du ciel, le Dieu du jour 
S'éloigne accompagné des Heures, 
Et loin des célestes demeures 
S'enfuit sans espoir de retour. 
Franklin enchaîne sur la terre 
Jupiter qu'il a détrôné, 
Et dit à l'homme prosterné: 
Lève-toi, tu tiens le tonnerre. 
Ah! quel caprice d'exiler 
Tous ces enfans de la folie ! 
La maison était trop jolie, 
L'on a voulu la démeubler. 

MONTAIGNE. 

Cet homme a bien raison. Une aveugle ignorance 

Berce plus doucement qu'une folle science. 

Au blé, dans son épi, je compare un savant; 

Sa tête, vide et fière, avec orgueil s'élance. 

Bientôt, plein et nourri, jouet du moindre vent, 

Son front humilié vers la terre balance. 

Le savoir, des humains triste et pesant fardeau, 

Étouffe le plaisir et trouble le cerveau; 

Je l'ai souvent pensé. Cet homme, ce me semble, 

(à l'inconnu. ) 

Est d'accord avec moi.... Le hasard nous rassemble 
Il faut en profiter. Ne pourrais-je, Monsieur, 
D'un moment d'entretien espérer la faveur? 

l'inconnu. 
Une faveur ! Pour moi ce désir en est une ; 



DIALOGUE V. 89 

Et certes je rends grâce à ma bonne fortune: 
Causer est le plus doux de nos amusemens. 

MONTAIGNE. 

Et de tous nos loisirs les plus heureux momens. 
Asseyons-nous ici. Me ferez-vous connaître 
Votre rang, votre état, le lieu qui vous vit naître? 
l'inconnu. 
Je fus de ces mortels heureux 
Qui comptent pour rien dans le monde , 
Et qui, sur la machine ronde, 
Passent sans qu'on s'occupe d'eux. 

MONTAIGNE. 

Qu'y font-ils? 

l'inconnu. 

Sur les grands théâtres 
Ils applaudissent les acteurs ; 
Du repos toujours, idolâtres, 
Ils jugent de tout sans humeur. 
A leurs yeux s'offrent sur la terre 
Les sots, les fous, les gens d'esprit; 
Ils les regardent du parterre, 
Et les laissent passer sans bruit. 

MONTAIGNE. 

Sans les siffler ! c'est beaucoup dire. 

l'inconnu. 
L'on peut se permettre un sourire 
Ou de plaisir ou de pitié ; 
L'on peut, lorsque l'on est à pied, 
En pestant contre une voiture , 
En esquiver l'éclaboussure ; 



9 o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Mais qui se fâche avec éclat 
Et sous l'échec... est bientôt mat; 
L'on se rit de son équipée. 
Que cet enfant en dignité 
S'amuse et pare sa poupée; 
L'homme dans sa maturité 
Laisse les sifilets à l'envie, 
Et gaîment traverse la vie 
En riant des jeunes désirs. 
Jouets de trompeuses étoiles, 
Ces flots, en déployant leurs voiles , 
Font chavirer la barque des plaisirs. 

MONTAIGNE. 

Au but rarement elle arrive ; 

Long-temps ballotté par le sort, 

Ce n'est qu'en côtoyant la rive 

Qu'on gagne doucement le port. 
l'inconnu. 
J'étais à la moitié du chemin de la vie 

Quand, du trajet un peu lassé, 
Je m'arrêtai : cédant à l'indiscrète envie 

De rappeler le temps passé. 

Ce temps condamné par le sage, 

Cet aimable temps du jeune âge, 

Si prompt, si gai, si négligé, 

Vint se reporter à ma vue.... 

Semblable à l'image imprévue 

D'un objet dans l'onde plongé. 

Je me disais: Ai-je su vivre? 

Dans mon printemps j'ai voulu suivre 



DIALOGUE V, 91 

La victoire et ses étendards ; 
Mais le méchant dieu des hasards 
Ne fit d'une aimable figure 
Qu'une affreuse caricature 
Que le sabre avait dessiné. 
Me voyant ainsi mal mené, 
Le tendre amour me fit la mine. 
Le jeu consommait ma ruine, 
Sans la perfide ambition. 
Elle me fit aussi faux bond. 
A qui faut-il donc qu'on se fie ? 
J'adorai la philosophie, 
Je l'encensai : ah, quelle erreur! 
Au lieu d'une divine flamme, 
Au lieu du suprême bonheur, 
Le vide affreux fut dans mon âme , 
L'esprit remplaça la raison, 
Et les sens la délicatesse. 
Des systèmes hors de saison 
Défigurèrent la sagesse. 
Le doute, prompt à me punir, 
Du culte fit une imposture ; 
Dieu ne fut plus que la nature , 
Et le néant mon avenir. 
Cessant enfin d'être enivrée , 
La raison consola mon cœur; 
Il rajeunit, et le bonheur 
Rentra dans mon âme égarée. 
Le scepticisme et son bandeau, 
Le philosophe et son manteau , 



92 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Furent proscrits de mon asile; 
Chez moi plus de meuble inutile, 
Plus de convives importans. 
Ma porte, ouverte aux bonnes gens, 
Était fermée aux parasites ; 
Et sans redouter les Thersites, 
L'abandon en joyeuse humeur 
Parla le langage du cœur. 
Partout le calme et l'innocence, 
Partout le bonheur et l'aisance , 
Et la tristesse nulle part. 

MONTAIGNE. 

Je ne doute plus de votre art : 
Ce bonheur est un vain fantôme 
Évoqué du sombre royaume 
A la voix du magicien. 

l'inconnu. 
Je devins un homme de bien, 
Et ce fut toute la magie. 

MONTAIGNE. 

De tant de gens c'est le désir : 
Que faut-il pour y parvenir ? 

l' i n c o n n u. 
Le vouloir avec énergie. 
Au sein des villes, dans les cours, 
Sous les armes, au fond d'un cloître, 
La vertu se trouve toujours; 
Mais difficile à reconnoître , 
A peine elle se laisse voir ; 
Et le voile épais qui la couvre 



DIALOGUE V. 9 3 

Ne tombe qu'aux cris du devoir, 

Ou du malheureux qui l'entrouvre. 

C'est aux champs qu'il faut la chercher. 

Vive et tendre, simple et modeste, 

C'est là que sa beauté céleste 

Ne cherche plus à se cacher ; 

Elle sait qu'elle est révérée 

Par les habitans du hameau; 

Elle règne sur la contrée, 

Et son temple est dans le château: 

Non cette retraite guerrière 

Séjour du faste et de l'orgueil, 

Dont la douleur ou la misère 

N'osa jamais franchir le seuil; 

Mais cette riante demeure , 

Où la constante charité 

Assise à la porte a toute heure 

Accueille la timidité. 

Point d'avant-cours, point de barrières, 

Encor moins d'insolens laquais, 

Singes du maître en son palais, 

Et caricatures grossières. 

Un vieux serviteur, doux, humain, 

Et l'ami de tout le village, 

Concierge aux grilles du jardin, 

Attend l'infortune au passage. 

Simple, bon, sensible et discret, 

Veut-on confier un secret, 

Il en est le dépositaire; 

Et, sûr de ne jamais déplaire, 



94 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Présente au maître généreux 

L'honnête vieillard qui chancelle, 

Et la timide jouvencelle 

Dupe d'un amour malheureux. 

Du vieillard, la douce espérance 

Veut exaucer les derniers vœux; 

Les pleurs de la reconnaissance 

S'échappent encor de ses yeux. 

La dot en main, la jeune fille 

Ramène ,au sein de sa famille 

La gaîté , la paix et l'honneur, 

Amis constans du laboureur. 

Tout fier des vertus de son maître, 

Par le bon exemple inspiré, 

Joseph, sans se faire connaître, 

Porte ses gages au curé; 

Ils sont doublés; mais le bon homme, 

Plus riche lorsqu'il a donné, 

Aperçoit un infortuné, 

Et partage avec lui la somme. 

Le père inconstant des beaux jours 

Altère les dons qu'il dispense; 

Mais l'astre heureux de l'indigence , 

La vertu, lui sourit toujours. 

MONTAIGNE. 

Du charme heureux de l'innocence 
Vous embellissez le bonheur; 
Vous nous peignez la bienfaisance, 
Et c'est la volupté du cœur. 
Tandis que le cœur se repose , 



DIALOGUE V. 9$ 

Les sens mutins inoccupés, 
Restent près du sage attroupés ; 
Il faut en faire quelque chose. 
Par votre magique pouvoir 
Enchaînez leur tendre folie , 
Occupez leur mélancolie , 
Placez-les clans votre manoir. 
Partout l'on voit le plan fidèle 
Du séjour d'un fou de bon ton; 
Mais l'on a perdu le modèle 
De la demeure de Caton. 

l'inconnu. 
Mon logis était sans parure , 
Et ma vie était sans éclat. 
Caton fut un homme d'état , 
Et moi celui de la nature. 
Il eut, m'a-t-on dit, de l'humeur, 
Et moi je ne me fâchais guère. 
A ses gens il était sévère ; 
Des miens je fus le bienfaiteur. 
Sans trop s'embarrasser du blâme, 
Il prêtait volontiers sa femme.... 
D'une beauté fidèle époux , 
Attentif sans être jaloux , 
J'usai des biens qu'amour nous donne, 
Sans en faire part à personne. 
Le sage , par entêtement , 
Sortit tristement de la vie ; 
Jamais il ne me prit envie 
De hâter mon dernier moment. 



9 6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Nos goûts ne furent pas les mêmes ; 
Toutes ces vertus du vieux temps 
Sont de magnifiques systèmes 
Trop abstraits pour les bonnes gens. 
Gontens du bien qui leur arrive, 
De leur jouissance naïve 
Rien n'altère la pureté. 
Ils ont des femmes accomplies, 
Leurs filles sont toutes jolies , 
Et leur logis est enchanté. 
De celui dont je fus le maître , 
Trop heureux qui se trouvait loin ! 
Jusqu'au dernier petit recoin 
De mon domicile champêtre, 
Tout était observé , montré , 
Et tout devait être admiré. 
Rien de bon comme mon laitage , 
Mes légumes, mon jardinier; 
Rien de beau comme l'espalier , 
Les bosquets et le paysage. 
J'en étais tellement épris , 
Qu'un jour à l'un de mes amis , 
Sur lequel j'avais fait main-basse , 
Je montrais ce brillant tableau. 
Le ciel pourtant fondait en eau ; 
Le malheureux demandait grâce, 
Et ne put jamais l'obtenir. 
Pour moi , transporté de= plaisir, 
Apathique et stationnaire , 
Je ne voyais pas les éclairs. 



DIALOGUE V. 97 

MONTA IGNE. 

Dieu garde d'un propriétaire , 
Ou d'un auteur qui lit ses vers ! 

l'inconnu. 
Ah ! quelle douce jouissance, 
Si dans un séjour enchanté 
Je retrouvais l'arbre planté 
Aux jours heureux de mon enfance ! 
En songe je le vis hier. 
Vainqueur du temps et de l'hiver, 
Son front se perdait dans la nue, 
Et son ombre était étendue 
Sur un essaim vif et nombreux 
D'enfans actifs et vigoureux. 
Un vieillard frais et vénérable 
( C'était le dernier de mes fils ) , 
Au pied de l'arbre était assis. 
Avec respect la troupe aimable 
Semblait interroger ses yeux. 
Enfans, dit-il, formez vos jeux; 
Venez sous l'abri tutélaire 
De cet arbre cher à mon cœur , 
Me rappeler mon tendre père , 
Et le printemps de mon bonheur. 
Vous voyez son ombre touffue ; 
Il fut un temps, je m'en souviens, 
Où dans mes deux petites mains 
J'enfermais sa tige menue. 
Témoin fidèle de mes jeux, 
Et protecteur de mon jeune âge, 



98 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
C'est à ses pieds, sous son ombrage, 
Que je formai mes premiers vœux. 
Il est l'ornement de nos fêtes. 
Ici l'hymen vient nous unir ; 
Et ses rameaux, pour nous bénir , 
Semblent s'étendre sur nos têtes. 
Entouré d'arbrisseaux naissans , 
Ce patriarche du bocage 
Me retrace l'auguste image 
D'un père aimé desçs-enfans. 

MONTAIGNE. 

Toujours l'affection chérie 
S'offre à nos sens pendant la nuit; 
Des illusions de l'esprit 
L'on voit la fantasmagorie. 
Nos amis en sont les acteurs ; 
Tour à tour Momus , Melpomène , 
Animent ou changent la scène, 
Appellent les ris ou les pleurs. 
Les femmes fraîches et jolies 
Semblent toutes dans leur printemps. 
L'on rêve de tendres folies ; 
Les souvenirs n'ont que vingt ans. 
Couronnes , victoires , trophées 
S'offrent sans cesse à vos regards. 
Dans un brillant palais de fées 
Vous suspendez vos étendards. 
L'aspect des lieux change, varie; 
Dans une fête on est porté ; 
Ou seul, on goûte en liberté 



DIALOGUE V. 99 

Les charmes de la rêverie. 

Sous vos pas s'échappe un ruisseau ; 

Il fuit , va se perdre dans l'ombre ; 

Conduit par une voûte sombre , 

L'on arrive jusqu'au château. 
l'inconnu. 

C'est ainsi que sous le feuillage, 

M'égarant sans guide et sans choix, 

Le hasard me fît autrefois 

Placer mon charmant ermitage. 
J'errais , désabusé d'un vain monde et du bruit : 

Une impulsion protectrice, 

En m'écartant du précipice, 
Dans un riant vallon soudain me conduisit. 
Deux monts , en s'écartant, offrirent à ma vue 
De champs et de cités une vaste étendue. 
La mer, dans le lointain, bornait cet horizon. 
A mes pieds s'étendait un tapis de gazon. 
Des flots tumultueux j'écoutais le murmure.... 
Quand soudain j'entendis la voix de la Nature : 
« Tu vois dans ce lointain l'image de ton cœur, 
« Dit-elle, et près de toi le tableau du bonheur. 
« Tout respire en ce lieu le calme et l'innocence ; 
« Tout annonce la joie et promet l'abondance. 
« De ces bons paysans sois l'heureux bienfaiteur, 
« Ami , rentre en mon sein, deviens cultivateur. 
« Brillante de beauté, de grâces, de jeunesse, 
« Je viendrai tous les ans accomplir ma promesse ; 
« Docile à tes désirs, ils seront prévenus, 
« J'éluderai du temps les ordres absolus; 



ioo MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

« Et si, malgré mes soins, tu me crois infidèle, 

« Après quelques rigueurs, je paraîtrai plus belle. » 

Elle dit, et soudain près d'un bocage épais 

S'élève à mes regards un grotesque palais : 

Des arbres couronnés de leurs vieilles racines, 

En colonnes rangés, rappellent les ruines 

D'un temple auguste et saint, h Mona consacré, 

Et d'un peuple ignorant autrefois révéré. 

Cet aspect imposant, cette mâle structure, 

De l'enfance de l'homme antique architecture, 

Attirait les regards par sa simplicité, 

Et conservait encore un air de majesté. 

Ceints d'arbrisseaux nombreux, leur riante verdure 

Rappelait du printemps l'éclat et la parure ; 

L'oiseau le saluait de ses tendres concerts, 

Le doux parfum des fleurs s'exhalait dans les airs. 

Rien n'annonçait enfin qu'en ce lieu solitaire 

L'homme eût osé jamais mettre un pied téméraire : 

Un gave, des rochers enfant impétueux, 

Seul troublait le silence et la paix de ces lieux; 

Son onde réunie en un miroir limpide, 

Offre un asile sûr à la beauté timide; 

Où Diane, à l'abri du chasseur effronté, 

Se couvrait tous les soirs de son voile argenté. 

Bientôt je devins roi de ces rians bocages. 

Les nymphes à ma voix couvrirent de feuillages 

Les réduits ignorés de tous les animaux. 

L'habitant des forêts, des bois ou des coteaux, 

Était admis partout. Mais celui de l'étable 

Ne se montrait jamais qu'en passant sur ma table. 






DIALOGUE V. 101 

L'on n'apercevait point ces frêles arbrisseaux, 
Des bosquets paternels parasites nouveaux. 
Je bannis avec soin ces plantes émigrées, 
Images du malheur, tristes, décolorées, 
Rachitiques enfans ravis à leur climat 
Pour vivre languissans et mourir sans éclat; 
De parens renommés, d'une beauté funeste, 
Un nom scientifique est tout ce qui leur reste. 
En vain, dans mon jardin, la rose du Japon 
Voulut porter le faste et l'orgueil d'un grand nom. 
J'éloignai la coquette altière et surannée, 
Doit le fard emprunté, sans éclat, sans odeurs, 
Prétendait insulter à la reine des fleurs; 
Jamais je n'ai souffert qu'elle fût détrônée, 
Et le sang de Vénus, avec soin respecté , 
Conserva dans sa fleur toute sa pureté. 
La laideur gagne seule à la métamorphose. 
Chez moi l'on ne vit point de taches à la rose; 
Mais l'œillet cultivé dans ce riant séjour, 
S'élevant auprès d'elle embellissait sa cour. 
La poire, en sa saison, doucement soulevée, 
Cédait à cette main qui l'avait cuitivée; 
Et l'ananas pompeux, esclave couronné, 
De son faste jamais n'offusqua le dîné. 
Le bonheur quelquefois habita ma retraite. 
Des épanchemens doux, une amitié parfaite , 
Quelques vieilles chansons et quelques coups de vin, 
Firent pendant quinze ans les honneurs du festin. 
Je jouissais gaîment de mon heureux automne, 
Indifférent nu temps qui toujours nous talonne, 



702 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Quand la Parque étourdie, et sans trop y songer, 
Dans ses vilaines mains cassa mon fil léger : 
L'on devrait bien savoir ce qu'on fait à son âge. 
Il fallut, malgré moi, plier soudain bagage, 
Et pour me consoler de sa fatale erreur, 
D'habiter ces beaux lieux on m'accorda l'honneur. 

MONTAIGNE. 

Cet honneur- là pour vous est de peu d'importance. 

l'inconnu. 
Mais si j'ose avec vous dire ce que je pense, 
Ces héros si vantés , fameux par leurs succès , 
Intéressent fort peu lorsqu'ils sont vus de près. 
Tous vos législateurs, vos savans et vos sages 
Sont dans l'intimité d'ennuyeux personnages; 
Un lointain favorable agrandit un objet; 
Les décorations se jugent à l'effet; 
Si notre œil curieux sans réserve en approche , 
Il y trouve toujours quelque chose qui cloche. 
Lorsque l'on est petit , il ne faut aborder 
Que les gens de sa taille; on peut les regarder 
Sans peine et sans effort. 

MONTAIGNE. 

Grâce pour Alexandre. 
D'admirer ce grand homme on ne peut se défendre; 
Il créa ses moyens, et tous les vieux guerriers , 
Sur son front jeune encor courbèrent leurs lauriers. 
L'ascendant du talent sut étouffer l'envie. 
Vainqueur du monde entier, en une demi-vie , * 
Ce génie étonnant, fécond, surnaturel, 
* Mot de Montaigne. 



DIALOGUE V. i<rf 

Fit plus qu'on ne pouvait attendre d'un mortel. 
Ah! s'il eût accompli le cours de ses années, 
Quelles eussent été ses hautes destinées! 
Il donne, en expirant, aux peuples dans les fers, 
Quatre de ses soldats pour régir l'univers. 
Et ces branches de rois, célèbres dans l'histoire, 
Sont autant de rameaux de l'arbre de la gloire. 
Tant de vertus, d'honneur, de magnanimité, 
Ont consacré son nom dans la postérité. 

l'inconnu. 
Du bûcher des Thébains une lumière sombre 
S'élève , et dans ces lieux inquiète son ombre. 
Sans respect pour leurs fers égorger les Persans, 
Punir les Gosséens dans leurs fils innocens; 
Insensible aux bienfaits d'une amitié constante , 
Au sein de son ami plonger sa main sanglante : 
Voilà des attentats, voilà de ces forfaits 
Que la postérité ne pardonne jamais. 

MONTAIGNE. 

La fortune , égarant son âme noble et pure , 

Altéra , corrompit les dons de la nature. 

D'un si grand mouvement les ressorts trop nombreux 

Blessèrent l'équité, firent des malheureux, 

J'en conviens ; mais est-il quelqu'un qui lui ressemble? 

Du règne d'un grand homme on ne voit que l'ensemble. 

l' i n c o n n u. 
Il a justifié les présages affreux , 
Précurseurs effrayans des vengeances des dieux. 
Sa mère, dans son sein , crut receler la foudre ; 
La vit se diviser sur les troues en poudre, 



ic>4 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Et le premier soleil levé sur son berceau, 

Du monde chancelant éclaira le tombeau. 

Sur ce temple fameux , objet de nos hommages , 

Un affreux incendie exerça ses ravages. 

L'on vit, plus d'une fois, un serpent en courroux, 

Du litd'Olympias éloigner son époux. 

MONTAIGNE. 

« Le serpent en courroux , disait cette princesse , 
« Est un conte insensé qui m'afïlige et me blesse. 
« La conduite des miens n'a vraiment pas de nom ; 
« Ils veulent me brouiller, sans doute , avec Junon. » 
Olympias savait qu'à plus d'une rivale 
La déesse en courroux avait été fatale. 
Mais soit que ce jour-là son cœur fût moins aigri, 
Ou soit qu'elle voulût s'amuser d'un mari, 
L'œil qu'il perdit bientôt dans une autre aventure, 
Fut celui, m'a-t-on dit, qu'auprès d'une serrure, 
Il avait appliqué pour guetter le serpent. 
D'être si curieux parfois on se repent. 

l'inconnu. 
Ce prince renommé, si l'on en croit l'histoire, 
Aplanit à son fils le chemin de la gloire. 
De tous ceux qu'elle a ceints d'un immortel laurier, 
Que l'on appelle grands, César est le premier. 
Au siècle de Caton, César régna dans Rome; 
Son talent triompha des vertus d'un grand homme. 
Quand Cicéron vivait , César fut orateur. 
Du grand Pompée enfin César fut le vainqueur. 
Alexandre dompta , sans art et sans adresse, 
Un peuple efféminé, vaincu par la mollesse, 



DIALOGUE V. io5 

Et vit humiliée, après quelques revers, 
La famille des rois se courber sous ses fers. 
Le Romain enchaînait au char de la victoire 
Les Gaulois généreux , fiers enfans de la gloire. 
Un succès obtenu lui créait des rivaux. 
D'un péril il volait à des périls nouveaux. 
Le Macédonien, moins habile que brave, 
Avec de vieux soldats soumit un peuple esclave. 
Et César asservit avec habileté, 
Des Romains courageux, fiers de leur liberté. 
Lorsque les légions aux plaines de Pharsale 
Montrèrent à leur chef une valeur égale, 
Lorsque Mars hésitait.... quel autre que César 
De ce dieu, vers son camp, eût dirigé le char? 

MONTAIGNE. 

Le dictateur, objet de votre idolâtrie, 
Avec lui, dans la tombe, entraîna sa patrie. 
Ce furent deux torrens , cruels, dévastateurs, 
Teints du sang des humains et grossis de leurs pleurs. 

l'inconnu. 
Hé bien ! sans rappeler leur fougue et leurs ravages, 
Laissons-les s'abîmer dans l'océan des âges. 
Là s'anéantira leur gloire et leur grandeur. 
Pour nous, suivons en paix la source du bonheur. 

MONTAIGNE. 

Cette source incertaine et souvent inconnue.... 
Est si faible qu'un rien la dérobe à la vue. 



l'inconnu. 



L'homme sobre en ses goûts, sage, calme, discret, 
La dirige aisément, et le moindre filet, 



io6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 
Avec soin ménagé, féconde sa demeure : 
Elle s'étend, s'accroît , s'embellit à toute heure , 
Et sans se détourner voit naître dans son cours 
Les innocens plaisirs et les jeunes amours. 

MONTAIGNE. 

Les amours î 

.l'inconnu. 
Je le sais ; de sa douceur éprise , 
La folâtre jeunesse en un instant l'épuisé. 
Mais elle reparaît dans une autre saison, 
Et revient, dirigée encor par la raison. 

MONTAIGNE. 

Fort bien : l'ambition à l'instant s'en empare. 
Sous sa brûlante main bientôt elle s'égare , 
Se dessèche, se perd, et ne reparaît plus. 
L'on fait pour la trouver des efforts superflus. 
Elle manque à nos vœux , et sa soif nous dévore. 

l'inconnu. 
Ah ! la religion nous la ramène encore. 
Non, cette vierge austère, ardente avec rigueur, 
Dont le front menaçant annonce un Dieu vengeur; 
Mais la Fille du ciel dont la bonté touchante 
Adoucit tous les maux, les calme et les enchante; 
L'espérance à sa voix s'approche, et dans le cœur, 
Goutte à goutte répand la source du bonheur. 

MONTAIGNE. 

Elle est intermittente , et son cours indocile 
Laisse l'hymen sans fleurs , et la vertu stérile. 

l'inconnu. 
Pouvez-vous le penser? les vertus et l'honneur 



DIALOGUE M. 107 

Près de l'homme en naissant ont fixé le bonheur. 
Du printemps de ses jours la plus belle journée 
Est celle qu'embellit un heureux hyménée ; 
Et d'un enfant chéri le rustique berceau 
Est d'un homme de bien le meuble le plus beau. 
Son heureuse maison, temple de l'innocence, 
Présente à tous les yeux l'aspect de l'abondance; 
L'ordre établi partout se dérobe avec art. 
Tout le monde est content , le glaneur a sa part. 
Le valet éveillé, quand le maître sommeille, 
A prévenu son ordre; un mot dit à l'oreille 
Suffit. De ses amis l'on prévient les désirs , 
Et rien d'auprès de lui n'éloigne les plaisirs. 
Celui qui , sans chagrin , sans trouble , sans envie , 
Poursuit modestement le chemin de la vie, 
Sait se presser à temps , s'arrêter quand il faut, 
Sur un terrain glissant ne pas grimper trop haut, 
Arriver doucement à l'auberge dernière, 

MONTAIGNE. 

Pourquoi ne pas rester toujours dans la première? 

L'on s'y trouve si bien ; la force et la santé 

Servent les voyageurs avec agilité. 

Les spectacles, les jeux, les amours, l'allégresse, 

Parent de leur éclat l'hôtel de la jeunesse , 

Où des chars élégans arrivent au galop. 

l'inconnu. 
De mon temps sur la porte on lisait rien de trop ; 
Enseigne regardée avec indifférence , 
Dont parfois cependant on gardait souvenance. 
Alors dans ce logis l'on passait de longs jours; 



îo8 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Et lorsqu'on le quittait à l'insu des amours, 
La raison, le devoir, ou la délicatesse, 
Vous menait à l'hôtel tenu par la sagesse. 

MONTAIGNE. 

Le voyageur est sûr d'y trouver un bon lit. 
Pour attirer la foule on y loge à crédit. 
L'Ennui fait tous les frais dans sa triste demeure. 
Ce vieux seigneur s'endort, ou bâille d'heure en heure. 

l'inconnu. 
Vous prenez, je le vois, la sotte dignité 
Pour la sagesse grave avec aménité. 
Indulgente aux défauts, aux torts , au ridicule, 
Assise sur le trône ou dans l'humble cellule, 
Contente de son sort, elle met à profit 
Les travers des humains.... Les talens et l'esprit, 
Sûrs d'être bien traités, bien reçus à toute heure , 
Fidèles compagnons , partagent sa demeure, 
Animent ses repas dont ils font les honneurs. 
L'on y voit la beauté sous la garde des mœurs , 
Et ces fous de plaisirs étonnés d'être sages , 
Par l'exemple séduits , cessent d'être volages. 

MONTAIGNE. 

Voilà, je l'avoûrai , des gîtes consolans. 
Mais quand vers le dernier l'homme arrive à pas lents, 
Quand la fièvre le tient, que la goutte l'assiège, 
De toutes les douleurs quand le triste cortège 
L'accompagne partout; quand ses valets sont las; 
Lorsque la vie enfin est pour lui sans appas, 
Qui voudrait accueillir sa pénible existence , 
Consoler ses vieux jours, l'aider? 



DIALOGUE V. 109 

l'inconnu. 

La patience. 
Sa femme , ses enfans lai donneront des soins. 
L'attentive amitié préviendra ses besoins : 
Cette tendre amitié dont les célestes flammes 
Sont des rayons divins qui pénètrent nos âmes; 
Honorable attribut, riche présent des cieux, 
Admirable bienfait de la bonté des dieux , 
Toi seul tu peux calmer les douleurs, la misère, 
La haine d'un tyran, et le cœur d'une mère. 

MON TA1GNE. 

Eh ! peut-on se flatter de vivre assez heureux 
Pour avoir un ami qui vous ferme les yeux? 
Au vieillard délaissé dans un désert immense, 
Que reste-t-il encore ? 

l'inconnu. 

Un trésor, l'espérance. 

MONTAIGNE. 

Du désir un enfant éprouvant l'aiguillon, 

La croit , et sur ses pas poursuit un papillon. 

Le certain oiseau dieu , de céleste plumage , 

Voletant devant lui , le soumet et l'engage. 

Le jeune adolescent, amusé de ses tours, 

Veut en vain l'enchaîner, il échappe toujours. 

La foi, la probité , jurent d'être fidèles ; 

Mais d'un monde trompeur les vertus ont des ailes. 

Suivez les vains honneurs , leur vol audacieux 

Prépare votre chute et vous perd avec eux. 

La valeur, de succès et de gloire affamée, 

Croit s'élever toujours avec la renommée ; 



no MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

Elle-même du temps éprouve les ciseaux , 
Et notre vie entière est la chasse aux oiseaux. 

l'inconnu. 
Vous fûtes bien heureux jadis de les atteindre ; 
Il serait trop ingrat aujourd'hui de s'en plaindre. 
Cher philosophe , adieu ; la raison m'avertit 
De préférer toujours le bon sens à l'esprit. 



DIALOGUE VI. us 

/ 



SIXIEME DIALOGUE. 



MONTAIGNE, ARISTOMÈNE ET DÉMOCRITE. 



MONTAIGNE. 

De nos premiers plaisirs, la douceur fugitive 
Au printemps de nos jours tient notre âme captive; 
L'homme , désabusé par de légers revers, 
Se livre à la fortune et demande des fers. 
Mais bientôt, indigné d'un brillant esclavage, 
Il rompt, en frémissant, la chaîne qui l'engage; 
De l'hymen, un instant, croit goûter les douceurs, 
Et voit les doux plaisirs passer comme les fleurs. 
Regrette-t-il des fils, objets de tant d'alarmes, 
La gloire l'éblouit, elle sèche ses larmes; 
Et nouveau Paul Emile , entouré de drapeaux, 
Orgueilleux, il triomphe au milieu des tombeaux. 
Pour l'homme il n'est donc plus de sentiment durable, 
D'intérêt renaissant, de charme inépuisable, 
D'astre pur et brillant, qui le voye en son cours 
L'adorer, le servir, et le suivre toujours ; 
Qui , ranimant en lui sa passion chérie , 
L'enflamme? 

ARISTOMÈNE. 

Il en est un. L'amour de la patrie. 



ii2 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

Ce noble sentiment nous saisit au berceau, 

Et nous soutient encor sûr le bord du tombeau ; 

De parens généreux c'est l'aUguste héritage; 

Il s'augmente , s'accroît, se transmet d'âge en âge. 

Tel le roi des forêts croît en dépit des ans, 

L'amour de la patrie a traversé les temps; 

Sa sève intarissable, agissante, féconde, 

De nombreux rejetons eût enrichi le monde , 

Si l'homme ingrat, pervers, lâchement orgueilleux, 

N'eût souillé ce bienfait de la bonté des dieux. 

MONTAIGNE. 

De gloire et d'infortune auguste et rare exemple ! 
Quelques instans permets qu'un citoyen contemple 
L'homme à qui la patrie érigea des autels, 
Et qu'Apollon nomma le plus grand des mortels. 
Comment les dieux ont-ils ordonné que le crime, 
Vainqueur audacieux, immolât sa victime? 

APISTOM EJNE. 

Ils m'ont aimé, ces dieux, en me donnant un cœur 
A l'épreuve du temps, plus grand que le malheur. 
Ah ! ce serait à vous , 6 filles de mémoire , 
A peindre ces beaux jours de grandeur et de gloire.... 
Mais les ans, loin de nous, rejettent les débris 
Des peuples généreux dans le malheur vieillis. 
Ainsi l'on voit les flots soulevés par l'orage, 
Renvoyer en grondant de l'abîme au rivage, 
Et ne faire entrevoir qu'au milieu des éclairs 
Les restes d'un vaisseau dominateur des mers. 
La paix depuis long-temps enchaînait ma patrie; 
Quelle paix, juste ciel ! la main d'une furie 



DIALOGUE VI. ii3 

Au joug de l'infortune, attachant la valeur, 
De l'esclavage encore aggravait le malheur. 
Courbé sous les travaux, dépouillé de ses armes, 
L'homme libre , en public n'osait verser des larmes. 
Mais forcé d'en répandre au tombeau des tyrans, 
Le fier Messénien léguait à ses enfans 
Ce tribut outrageant d'un exécrable culte, 
L'opprobre, la douleur, le désespoir, l'insulte. 
Dans ce malheur extrême, accablé par le sort, 
Le vieillard désolé n'invoquait que la mort, 
Et voyait sans plaisir, sans espoir, sans envie, 
S'ouvrir devant ses fils les portes de la vie. 
Je naquis en ces temps de trouble et de terreurs; 
Dans mon frêle berceau , baigné de trop de pleurs , 
Mon pays renferma sa dernière espérance, 
Plaça près de mon cœur la haine et la vengeance ; 
Mes yeux à peine ouverts aperçurent leurs feux , 
J'embrassai leurs vertus et j'invoquai les cieux. 
Sparte allait succomber: sa rivale irritée v 
Insulte à ses malheurs et lui donne Tyrtée. 
Admirable pouvoir des vers harmonieux ! 
L'espoir renaît soudain dans les cœurs généreux: 
Le prêtre d'Apollon ranime les courages, 
Les yeux sont éblouis de ses nobles images; 
Il leur peint le héros rentrant dans ses foyers, 
Entouré de respects, couronné de lauriers; 
L'honorable repos acquis à la vieillesse ; 
L'auguste autorité promise à la sagesse. 
Tendres et généreux , ses héroïques chants 
Rappellent le guerrier à la fleur de ses ans 

8 



I 14 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Expirant sans regret dans le sein de la gloire ; 
Les honneurs immortels rendus à sa mémoire; 
Tout un peuple à genoux arrosant de ses pleurs 
Et couvrant de lauriers la tombe des vainqueurs. 
Ces tableaux à leursyeux s'offrent en traits de flammes; 
Sa rapide éloquence à pénétré leurs âmes; 
Une ardeur inconnue a passé dans leurs sens. 
Séduite, la victoire écoute leurs accens , 
Conduit leurs bataillons, et plane sur leurs têtes ; 
La liberté mourante échappe à leurs co/iquêtes, 
Et sur Tira fameux plante ses étendards. 
Soudain sont ralliés tous ses soldats épars; 
Là , durant onze hivers leur valeur indomptable 
Tous les jours se montra constante et redoutable; 
De malheurs accablans ils ont porté le faix, 
Les saisons ont changé; leur courage , jamais. 
Nous paraissions aux Grecs, rassemblés sur leurs têtes, 
Comme un nuage épais précurseur des tempêtes, 
Dont le sein menaçant porte un foudre vengeur. 
Un jour, tu vas ouïr le comble de l'horreur, 
J'étais sorti suivi de ma troupe d'élite; 
Cette brave phalange avait sous ma conduite 
Terrassé nos vainqueurs fiers de quelques lauriers, 
Et porté la terreur jusque dans leurs foyers; 
Notre retraite au camp semblait être assurée, 
Quand soudain d'ennemis ma troupe est entourée; 
Leur nombre nous accable, et l'aile de la mort 
S'étendant sur nos yeux nous cache notre sort. 
L'on nous jette vivans dans une fosse impure, 
Tombeau des criminels, effroi de la nature, 



DIALOGUE VI. ïi$ 

Abîme de douleur où l'œil morne, entrouvert, 
Au séjour des vivans voit le Tartare ouvert. 
Quel réveil fut le mien ! une aveugle furie 
Avait anéanti l'espoir de la patrie ; 
Nous confondions nos maux, nos sanglots, nos adieux; 
Les cris du désespoir montèrent jusqu'aux cieux : 
Ils furent exaucés. De l'éternel silence, 
La prière appela l'éternelle vengeance. 
Un animal vorace, habitant du désert, 
Fut conduit par la faim dans ce gouffre entr'ouvert : 
A l'aspect imprévu dune abondante proie, 
Son œil étincelait d'une barbare joie; 
Ce flambeau me guida; j'approche, l'on me fuit, 
Le spectre lumineux m'entraîne et me conduit 
Après mille détours hors de ces lieux funèbres. 
Comme une ombre échappée au séjour des ténèbres, 
Je reparais aux yeux de mes soldats surpris, 
La montagne à l'instant tressaille de leurs cris; 
Au récit de mes maux , une fureur soudaine 
Ébranle tous les rangs, les émeut, les entraîne. 
Corinthe(5), tes enfans dignes d'un meilleur sort, 
Passent en un moment du sommeil à la mort. 
A l'aspect imposant de ces nobles victimes, 
Pluton même frémit au fond des noirs abîmes. 
Lacédémone en vain répandait la terreur, 
Et s'étendait sur nous comme un feu destructeur.... 
Moi seul je défiai sa lâche perfidie; 
Torrent impétueux j'éteignis l'incendie. 
Au comble de nos maux un pouvoir infernal 
De Messène bientôt marqua le jour fatal; 



1 1 6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
A mes yeux consternés apparut son génie, 
Pâle, en habits de deuil.... L'affreuse tyrannie 
Triomphe, me dit- il; mon fils, éveille-toi: 
L'Ira n'est plus qu'un champ de douleur et d'effroi. 
Vois tes guerriers mourans, entends ces cris d'alarmes! 
Je me lève et me jette à l'instant sur mes armes ; 
La foudre à mes côtés tombe.... et me laisse voir 
L'ennemi dans nos murs plein d'orgueil et d'espoir; 
Je l'attaque, et trois jours la fortune incertaine 
Respecta lé courage et protégea la haine. 
Nous avions entouré nos femmes, nos enfans , 
Résolus d'expirer sur leurs corps palpitans...» 
Notre valeur enfin étonna la victoire; 
Elle ouvrit librement un chemin à la gloire. 
L'infortune trouva des cœurs hospitaliers, 
Et, respirant tranquille a l'ombre des lauriers , 
Obtint dans l'Arcadie un asile honorable. 

MONTAIGNE. 

N'éloignâtes-vous point cet appui secourable? 

ARISTOMÈNE. 

Avec les bienfaiteurs mes guerriers confondus, 
Eussent perdu leur nom, oublié leurs vertus. 

MONTAIGNE. 

Quel pouvoir protégea ce peuple sans défense? 

ARISTOMÈNE. 

Je lui donnai mon fils, la gloire et la vengeance. 

MONTAIGNE. 

Et vous , Aristomène, en ce commun malheur 
Quels furent vos soutiens ? 



DIALOGUE VI. 117 

ARISTOMÈNE. 

L'espérance et mon cœur. 
Contre Sparte j'aurais armé l'Asie entière , 
Si la mort n'eût borné ma pénibie carrière. 
Du sein de mon tombeau sortirent des vengeurs. 
Sparte épuisa bientôt la coupe des douleurs; 
De son trident Neptune ébranla ses murailles, 
Et la terre irritée, entr'ouvrant ses entrailles, 
Engloutit dans son sein la fleur de ses guerriers. 
Les fiers Messéniens, par l'espoir ralliés, 
Accourent.... A leurs pieds s'écroule le Taygète. 
Leurs efforts sont trompés, l'honneur de leur défaite 
Sur l'Ithome fameux fut disputé dix ans. 
Victimes du destin, tristes jouets des vents, 
Chassés par le malheur de contrée en contrée , 
Leur constante vertu partout fut admirée. 
De ces cœurs généreux le courage indompté 
Conserva dans les fers toute sa pureté. 
Tel l'aigle humilié sous sa chaîne pesante, 
Cachant le noble instinct dont l'ardeur le tourmente, 
S'il parvient à briser ses liens odieux, 
D'un essor triomphant s'élance vers les cieux. 
Telle asservie au joug du tyran qui l'opprime , 
Des siècles et du sort malheureuse victime, 
Messène relevée à la voix d'un héros 
Sut retrouver ses dieux, sa gloire et son repos. 
Et le patriotisme, avec persévérance, 
Attendit en secret l'heure de la vengeance. 

MONTAIGNE. 

Ce démon inhumain, si long-temps- endormi, 



î 1 8 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 
De fléaux accablans frappa votre ennemi. 

ARISTOMENE. 

Terrible , et de serpens la tête hérissée , 

Des enfers avec lui la discorde élancée, 

Sur nos tyrans cruels secoua ses flambeaux. 

Parmi ses hurlemens je distinguai ces mots : 

« Toi qui pour tes amis es prodigue d'outrages, 

Sparte, tourne les yeux , vois ces champs de carnage ; 

Regarde ces guerriers la honte sur le front 

S'éloigner, résolus de venger leur affront. 

Naguère avec les tiens leur valeur indomptée 

A défait les Persans aux plaines de Platée; 

Cimon fut dédaigné. Tes fidèles amis 

Sont devenus pour toi de cruels ennemis : 

Et la reine des mers, de tes soupçons blessée, 

Ne peut te pardonner de l'avoir offensée. 

Que de peuples armés divisés entre vous 

Vont, en servant la haine, aigrir votre courroux! 

Sur terre et sur les flots, dangereuses rivales, 

L'on verra se heurter vos puissances égales , 

Comme l'on voit dans l'air les vents impétueux 

Se briser dans la nue et menacer les cieux. 

Une guerre finie enfantera la guerre , 

Et la trêve sera le bruit sourd du tonnerre. 

Marchant à votre tête une torche à la main , 

J'exciterai l'élan d'un orgueil inhumain. 

Tour à tour me jouant de vos haines perfides, 

Toujours à mes cotés seront les Euménides. 

Avec elles la faim, le désespoir, les maux, 

Du céleste courroux effroyables fléaux. 



DIALOGUE Vï. 119 

Oui , je me vengerai , superbes républiques , 
Du respect imposant de vos vertus antiques. 
Vos pertes , vos succès seront des jeux pour moi. 
Le sort a prononcé, vous recevrez sa loi. 
Orgueilleuses cités, toutes deux divisées, 
L'une sur l'autre enfin vous serez écrasées. 
Sur vos« débris obscurs paîtront de vils troupeaux , 
Et vous ne serez plus que de vastes tombeaux. » 
Elle dit.... et mon ombre à la fin apaisée, 
Pour la première fois se crut dans l'Elysée. 

MONTAIGNE. 

Ah! le patriotisme, en fascinant les cœurs, 
Les nourrit noblement de brillantes erreurs. 
Que de sanglots mêlés aux chants de la victoire ! 
Quelles scènes d'horreur obscurcissent la gloire ! 
Pouvez-vous sans frémir voir des peuples guerriers 
Poursuivis par le sort , chassés de leurs foyers, 
Mendier des secours refusés par la crainte ; 
Dans leurs sombres regards la douleur est empreinte. 
Peignez-vous ces guerriers, pauvres, mais généreux, 
Emportant dans leurs bras leurs pères et leur dieux. 
Des femmes à leurs pieds, faibles et défaillantes, 
Levant sur leurs enfans leurs paupières mourantes; 
Sur le sein maternel ces victimes du sort, 
Aux sources de la vie allant puiser la mort , 
Tout ce qu'ont d'effrayant le désespoir, les larmes, 
Et l'extrême douleur et les vives alarmes, 
Le silence muet, le calme des tombeaux, 
D'un exil prolongé trop pénibles tableaux. 



1 20 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

ARISTOM ÈNE. 

Rien n'est perdu pour l'homme au sein de la souffrance; 
Son cœur est consolé, s'il garde l'espérance. 

MONTAIGNE. 

Comment peut-il rêver un heureux avenir, 
Quand vous lui ravissez jusques au souvenir? 
Dans ces climats lointains, aux terres étrangères, 
Lui rendrez-vous, hélas! les cendres de ses pères , 
Son jardin, sa maison, ce modeste hameau, 
De ses dignes aïeux vénérable berceau? 
Ces prés fleuris, témoins des jeux de son enfance, 
L'armure qui reçut son premier coup de lance? 
De nos aïeux chéris la magnanimité 
Est un fanal brillant pour la postérité. 
J'aime à voir les héros sur nos places publiques; 
Leurs bustes réunis sous des voûtes antiques, 
Les rapprochent de nous, semblent les rajeunir. 
Ce qui leur appartient conserve un souvenir. 
Tout est leçon pour nous : l'homme encore au jeune âge 
Voit un bâton noueux, en demande l'usage.... 
Cet appui , d'un bon père aida les pas tremblans, 
(Lui dis-je.) «Le vieillard n'avait donc plus d'enfans?» 
Me répond le jeune homme. Une arme suspendue 
Au chevet d'un vieux lit, soudain frappe sa vue. 
« Que vois-je! » me dit-il. Ce fer est précieux ; 
Il appartint jadis à l'un de vos aïeux. 
C'est l'arme d'un héros dont la France s'honore. 
Trop long-temps oublié, la rouille le dévore. 
Gardez de l'effacer , c'est le luxe du temps. 
Ce voile obscur jeté sur tous les monumens , 



DIALOGUE VI. 121 

Consacre les hauts faits, les titres à la gloire. 
Sous cet épais manteau s'enveloppe l'histoire, 
Et la rouille attachée à la marque d'honneur, 
En altérant son or, augmente sa valeur. 
Attentif, il m'écoute; un noble orgueil l'enflamme. 
Cet objet vénérable a pénétré son âme, 
Et son émotion est peinte dans ses yeux. 

ARISTOMÈNE. 

D'un antique pays ces monumens pompeux , 

Offrent aux nations un exemple inutile , 

Et l'arbre de la gloire est trop souvent stérile. 

C'est en le transplantant qu il reprend sa vigueur; 

Il faut épurer l'homme au creuset du malheur. 

Que vos jeunes enfans gardent dans leur mémoire 

Les souvenirs profonds de leur funeste histoire ; 

Que cette impression dans leurs cœurs généreux , 

Germe, se consolide et grandisse avec eux. 

L'ennemi gardera les titres, la richesse; 

Eux, leur ressentiment, du fer et leur noblesse. 

L'un s'anéantira dans un honteux repos, 

L'autre reproduira la race des héros. 

Qui sait le devenir n'a pas besoin d'exemples. 

De tels hommes toujours les cœurs seront des temples 

Où se conserveront l'honneur, la probité , 

Et des dieux immortels l'auguste majesté. 



MONTAIGNE. 



La passion du bien trop souvent exagère ; 
J'estime comme vous un noble caractère; 
Mais je crains sa roideur : l'inflexibilité 
De tout temps fut l'effroi de la société. 



122 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Il faut que sur les mœurs l'esprit se modifie. 

ARISTOMÈNE. 

Et voilà les conseils de la philosophie ! 

C'est elle qui, toujours égarant la raison , 

Verse dans tous les cœurs son dangereux poison; 

La fausse tolérance appuyant sa faiblesse , 

Dans sa bouche bientôt prend un air de sagesse. 

Un culte est fatigant, il faut l'abandonner ; 

Un souverain puissant, il faut le détrôner; 

De ses affections se rendre toujours maître; 

Si l'on est franc et bon , craindre de le paraître. 

Sourire aux sots propos, flatter l'impiété ; 

Prendre l'or pour moteur, pour Dieu la volupté; 

Détromper les humains d'une lâche imposture, 

Enfin les rappeler à l'état de nature. 

Du philosophe adroit c'est le code complet ; 

Sa morale est facile, en voici le secret : 

Sous des dehors trompeurs qu'avec art l'on déguise, 

Le désordre s'accroît, s'affermit, s'organise. 

Les rangs sont confondus, l'artisan est soldat, 

Le guerrier orateur, l'orateur magistrat. 

En arrogant pouvoir s'érige la tribune ; 

Sur ses degrés sanglans l'on monte à la fortune, 

Et la philosophie, augmentant son trésor, 

Proclame insolemment les jours de l'âge d'or; 

Age de fer, de sang, d'attentats et de criines, 

Redoutable à l'honneur et fécond en victimes. 

Du cœur et de l'esprit , affreux égaremens , 

Que votre secte impie enfanta de tourmens ! 

L'on dirait que le ciel, au défaut du tonnerre, 



DIALOGUE VI. i23 

A déchaîné l'enfer pour dé> a ter la terre. 

MONTAIGNE. 

Dieu ! quel affreux tableau ! pourquoi la vérité 
Veut-elle se voiler de tant d'obscurité ? 
Indulgente pour nous la puissance divine, 
Des choses cependant nous cache l'origine ; 
Et d'elle, en nous donnant un mince échantillon, 
Nous défend d'en user avec ambition ; 
Prescrit à la raison des limites certaines 
Que ne peuvent franchir les désirs et les haines. 
Oui, la philosophie en usant, de ses droits, 
A pour but la vertu, pour bannière, ses lois; 
Non la vertu farouche, hautaine, inaccessible, 
Mais la vertu modeste, indulgente et sensible; 
Foyer d'une belle âme, où la sérénité 
Se peint avec douceur, s'annonce avec bonté. 
De crimes, de complots, courageuse ennemie, 
D'ordre et de loyauté sûre et constante amie; 
Fidèle à ses parens, à l'honneur, au devoir, 
Et le plus ferme appui du souverain pouvoir. 

ARISTOMÈNE. 

Que la philosophie , et si grande et si vaine , 
Dans un moule nouveau jette l'espèce humaine.... 
Et nous verrons alors de ce creuset fameux 
Sortir un peuple entier d'aimables demi-dieux. 
Philanthropes, savans, beaux diseurs, pacifiques, 
En tous lieux nous verrons naître des républiques , 
D'honnêtes citoyens entr'eux toujours égaux, 
Se partageant leurs biens, leurs femmes, leurs travaux. 
Les vieillards rajeunir , les fous devenir sages, 



124 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
La paix régner partout, même dans les ménages; 
L'égoïsme insensible aux plus justes douleurs, 
De sa main desséchée effacerait les pleurs, 
Et Jupiter séduit, oubliant son tonnerre, 
Viendrait en philosophe habiter cette terre. 
Mais ce prodige encore est loin de s'opérer , 
Et le monde à ce point ne pourra prospérer. 
Loin de jouir en paix de tant de biens suprêmes, 
Il sera le jouet d'extravagans systèmes. 
Tourmenté par l'amour, l'orgueil, les passions, 
Sortiront de son sein les révolutions ; 
Formidables volcans dont la lave brûlante 
Couvre un peuple égaré que sa flamme épouvante. 

MONTAIGNE. 

Quel présage effrayant ! vous me faites frémir. 
Nous verrions l'univers bientôt s'anéantir. 

AR1STOMÈNE. 

Non, le peuple qui garde un noble caractère, 

Par ce moyen puissant vit et se régénère. 

La Grèce s'endormit au sein des voluptés ; 

Admit les orateurs , perdit ses libertés ; 

Tout entière aux plaisirs, aux arts, à Melpomène, 

Négligea Phocion pour suivre Démosthène, 

Et parvenue enfin au comble du malheur, 

Crut dans Philopœmen retrouver un vengeur ; 

Mais la mort abattit de sa faux menaçante 

Ce dernier rejeton d'une sève mourante. 

MONTAIGNE. 

Que doit-on faire alors pour sauver ses états? 



DIALOGUE VI. i25 

ARISTOMÈNE. 

Chasser tous les rhéteurs, et garder les soldats. 

MONTAIGNE. 

Lorsqu'un peuple égaré vit dans l'ignominie, 
Qui peut l'en retirer ? 

ARISTOMÈNE. 

Le temps ou le génie. 
Des exemples récens frappent encor nos yeux. 
Regardez Albion; ce peuple généreux, 
Impatient du joug, honteux de l'esclavage, 
Sur ses vastes débris a marché d'âge en âge. 
Ces restes précieux, rassemblés par le temps, 
Forment le plus sacré de tous les monumens. 
La chaumière du pauvre, un sceptre, une couronne, 
Du règne féodal l'orgueilleuse colonne , 
Unis et cimentés offrent un front d'airain , 
Immuable rempart du pouvoir souverain. 
Là, semblables aux flots qui baignent ses rivages, 
Se brisent en grondant ces violens orages ; 
Enfans impétueux des folles passions , 
Sinistres pronostics des révolutions; 
Au nom sacré des lois qu'un seul homme prononce, 
La foule dissipée à ses fureurs renonce ; 
Le magistrat ordonne, et, saisis de respect, 
Tous les séditieux tremblent à son aspect; 
Tant chez ce peuple heureux est profonde et durable 
L'auguste autorité d'un titre respectable. 
Énergique vertu , dont le sublime éclat 
Fait la force du peuple et l'orgueil de l'état. 



1 26 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

MONTAIGNE. 

Quelles que soient les lois qui brident le vulgaire , 
C'est, nous a dit Platon, un outil nécessaire 
Pour tenir en respect les esprits vagabonds; 
J'observai de mon temps tous ces hommes féconds 
En plans désordonnés , en frivoles sciences; 
Hé bien, ils semblent tous débordés * en licence ; 
C'est miracle d'en voir en la verte saison 
S'attacher au bon sens , écouter la raison ; 
Et l'on ne saurait trop au progrès des lumières 
Opposer sagement les plus fortes barrières. 

ARISTOMENE. 

Un grand génie a seul le droit de les placer; 

Ainsi le fameux Czar entreprit de tracer 

Ce plan dont la durée éternise sa vie. 

Aux anciens préjugés la Russie asservie 

Se réveilla soudain à la voix d'un héros, 

Un peuple belliqueux est sorti du chaos ; 

Ce grand homme intéresse, attache, plaît, entraîne, 

C'est la gloire, l'honneur de la nature humaine; 

Grand prince, matelot , législateur, soldat, 

Le guerrier disparaît devant l'homme d'état. 

MONTAIGNE. 

Sur un vaste terrain , un architecte habile 
Peut tracer un beau plan et construire une ville. 
Si les matériaux sont grossiers , imparfaits , 
Son talent les polit, en règle les effets; 
Les ornemens et l'or qu'avec art il dispose, 

* Mot de Montaigne. 



DIALOGUE VI. 127 

Permettent à son gré d'arranger toute chose; 
Mais lorsqu'à vos regards s'offre l'amas confus 
Des restes délabrés d'un peuple qui n'est plus, 
Que les mœurs et les lois deviennent un système ; 
Quand la religion passe pour un problème , 
Lorsque les citoyens unis à leurs bourreaux 
Sans remords avec eux dansent sur les tombeaux; 
Qu'il n'est plus de pouvoir , de frein , d'obéissance , 
Quels moyens reste-t-il à la vaine prudence? 

AR1STOMÈ1VE. 

Tous ceux qu'un esprit vaste a droit de s'arroger 
Sur un peuple inconstant qu'on ne peut corriger. 

MONTAIGNE. 

Cet exemple inouï de fortune et de gloire 

Est, de nos jours au moins, inconnu dans l'histoire. 

Peut-être.... Mais je crois entendre quelque bruit. 

L'on écoutait.... Eh ! c'est Démocrite qui rit. 

De nos discours je crois que le fripon se moque. 

ARISTOMÈNIÏ. 

Je m'éloigne à regret ; mais cet homme me choque. 
Adieu; je ne puis voir le cynique indolent, 
Inutile à la terre et railleur insolent. 

DÉMOCRITE. 

Arrêtez!.... Il me fuit.... Hé quoi ! dans son délire 

Ce rigide censeur ne permet pas de rire ! 

Je voudrais qu'on me dît si tant d'exploits fameux 

Ont, plus que la gaîté, rendu le monde heureux. 

Il fît couler des pleurs, et moi je les essuie; 

Je distrais les héros que sa douleur ennuie. 

En tuant les humains, il se fît un grand nom ; 



1 28 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES, 
En les divertissant , j'obtins quelque renom. 
Au moins je n'ai jamais fait de mal à personne, 
Et le grave penseur, qui sans cesse raisonne, 
En fait souvent beaucoup. Vous dissertiez tous deux 
Sur les moyens puissans de rendre l'homme heureux; 
Moi, je riais de voir le citoyen austère, 
Et l'aimable Montaigne embrouillant la matière, 
Ne décider jamais et discuter sans fin. 
Le monde, croyez-moi, n'a point de médecin. 
Aussi, plus ioin que nous, il prolonge sa vie. 
Une nation meurt, d'une autre elle est suivie. 
Nature, qui jamais n'a connu de repos, 
Tient un grand magasin de princes, de héros. 
D'hommes propres aux arts , aux armes, aux sciences, 
Qu'elle habille de neuf, suivant les circonstances; 
Affranchit les talens retenus dans ses fers , 
Quelquefois d'un beau siècle embellit l'univers, 
Et s'amuse de voir un grave politique 
Montrer au genre humain la lanterne magique. 

MONTAIGNE. 

L'histoire la fait voir dans un riche appareil , 
Quand prenant pour flambeau le disque du soleil, 
Et de la vérité faisant passer le verre , 
Vous voyez tour à tour paraîlre sur la terre 
L'ombre de Périclès, d'Auguste et de Louis ; 
Quand des objets divers offrent à vos esprits, 
Le crime sous le dais, la vertu sous le chaume, 
La discorde inhumaine ébranlant un royaume, 
Les Gracques malheureux, leurs illustres erreurs. 
Coriolan aux pieds de Véturie en pleurs. 



DIALOGUE VI. 1*9 

DEM OC RI TE. 

Avec le globe, ami, tout s'organise et roule, 
Les révolutions sortent du même moule. 

MONTAIGNE. 

Quoi ! nous verrons toujours l'univers tourmenté! 
De brouillons dangereux en tous lieux infesté? 

DEMOCRITE. 

Quand pour se divertir Jupiter fit le monde , 
Après avoir fini notre machine ronde, 
Des rognures sans nombre il fut embarrassé, 
Et les fit mettre en tas dans un coin amassé , 
Pensant qu'on ne pouvait en faire rien qui vaille. 
Le Destin lui cria : Faites-en la canaille , 
Et s'il en reste encor , créez les courtisans. 
Il le fit; et de là ces êtres malfaisans, 
Dont l'humeur turbulente, indocile, hautaine. 
Attaque ou pervertit la grandeur souveraine. 
De là les charlatans, les sectes, les fâcheux, 
Les sots questionneurs, les bavards ennuyeux ; 
Enfin tout ce qui nuit, déplaît, fatigue ou lasse. 
Mais de peur d'être aussi rangés dans cette classe. 
Séparons-nous; je vois les élus s'endormir; 
Cher Montaigne , à demain. 

MONTAIGNE. 

Adieu , fils du plaisir. 



i 3o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
SEPTIÈME DIALOGUE. 

ENTRE 

EMMA ET MONTAIGNE. 



MONTAIGNE. 

JLa curiosité, souple, active, importune, 

Dans la société fait rarement fortune. 

Son œil vif, indiscret, épouvante à la fois 

Et la beauté timide , et l'amour aux abois. 

Offre-telle au mystère une oreille furtive , 

Un groupe au même instant retient l'autre captive. 

Auprès d'une fenêtre, attentive et debout, 

Sans se faire connaître, elle examine tout. 

Au bureau d'un commis rôde sans conséquence, 

Dans le coin d'un salon se blottit en silence, 

Où l'on n'annonce pas s'introduit lestement, 

Flaire tout, fouille tout, se glisse adroitement. 

EMMA. 

Pour de petits pécbés voulez-vous la proscrire, 
Et de vos passe-temps faire ainsi la satire ? 

L'âge a-t-il banni les amours, 

Par elle on sait encor leurs tours. 

Dans la gazette elle dévoile 

La politique du moment, 

De l'avenir lève la toile. 

Le secret du gouvernement 

Remplace celui des grisettes; 



DIALOGUE VII. t3i 

L'on voit ministres et coquettes 
Tromper le monde à qui mieux mieux; 
Encor vit-on une heure ou deux. 
Un manuscrit s'offre à sa vue : 
Soudain elle passe en revue 
Les chansons des hons troubadours, 
Que l'on rhabille tous les jours; 
Nous replace au temps de nos pères , 
Nous fait converser avec eux , 
Et regretter des anciens preux 
Les franches et nobles manières. 
Bientôt s'agrandissent ses plans.... 
Les siècles passés vont renaître; 
Ambitieuse, elle pénètre 
Et perce dans la nuit des temps. 
De l'histoire, en ouvrant le livre, 
Avec les héros on croit vivre, 
Voir leurs succès et leurs revers. 
Les mœurs de ce vieil univers, 
Avec le nôtre en harmonie , 
Se ressemblent dès le berceau. 
L'antique vertu, le génie, 
Paraissent dans un jour nouveau ; 
Les formes ne sont point cachées 
Sous de vaines illusions ; 
Par de honteuses passions, 
Les âmes ne sont point tachées; 
Cette simple et franche candeur 
Du monde dans sa bonhomie, 
L'amour pour le roi , pour sa mie-, 



i3a MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Ravissent et charment le cœur. 

MONTAIGJN E. 

La curiosité de découvrir les choses 

Est un fléau caché qui nous attaque tous. 

Notre esprit scrutateur veut connaître les causes 

Quand les effets sont encor trop pour nous. 
Nos aïeux, leurshauts faits, leurs riches, grandes âmes, 
Envahissent soudain l'imagination; 
Rapetissé près d'eux, subjugué par leurs femmes, 
Mon cœur est commandé par l'admiration. 
Qui pourrait mieux que vous faire l'apologie 
D'un temps oii de régner , on connut la magie ? 
Tout était grand alors, les peuples et la cour : 
Emma fut elle-même héroïne en amour. 
Après des jours oisifs et perdus pour la gloire, 
Dont les hommes à peine ont gardé la mémoire, 
La nature, plongée en un morne repos , 
S'éveille.... et l'univers reconnaît son héros. 
De la fable à l'instant renaissent les prestiges ; 
Des siècles écoulés s'assemblent les prodiges ; 
Un empereur paraît, dont le long souvenir 
Efface le passé, s'étend dans l'avenir. 
Ses lois, du vieux Nestor retracent la sagesse; 
R.oland est son Achille, et l'égale en prouesse. 
Nouvel Agamemnon, plus grand par ses exploits, 
Il paraît, entouré d'un cortège de rois: 
A la France, qui fut son glorieux partage, 
Se joint des nations le magnifique hommage; 
L'Arabe est à ses pieds; l'Anglais reconnaissant 
Yeut qu'il serve de père à son Alfred naissant. 



DIALOGUE VIL i33 

Un rayon de sa gloire, écartant les nuages, 
Des enfans de Fingal attira les hommages ; 
La liberté mourante appelait un vengeur; 
Le trône fut pour lui le prix de la valeur. 

EMMA. 

République guerrière, et de la gloire éprise, 

A ses druides * saints la Gaule fut soumise; 

Un souvenir profond, tendre et religieux 

Resta long-temps empreint aux cœurs de nos aïeux. 

Ainsi que leurs vertus, leur mémoire était chère. 

MONTAIGNE. 

Comment de leur crédit expliquer le mystère ? 

EMMA. 

Au suprême ascendant de la Divinité 

Ils durent leur puissance et leur autorité ; 

Par eux l'homme saisi dès sa tendre jeunesse , 

Adepte obéissant, marchait à la vieillesse, 

Les yeux toujours couverts d'un céleste bandeau , 

Sans distinguer l'instant de la vie au tombeau. 

MONTAIGNE. 

La faiblesse, au pouvoir aisément asservie, 
Cède aux extrémités des âges de la vie. 
L'homme est-il agité de grandes passions . 
Son cœur tumultueux bat d'inspirations ; 
Gloire, fortune, amour, arborent leurs bannières, 
Et le désir renverse ou franchit les barrières. 
Qui peut en arrêter l'impétuosité ? 

* Voyez, à la fia des Dialogues, la note 6, relative aux 
Bardes et aux Druides. 



1 34 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

EMMA.. 

Cet ascendant vainqueur acquis à la beauté, 
La persuasion, heureux talent des femmes, 
Qui bannit la raison et s'empare des âmes ; 
Cet attrait du plaisir, doux et mystérieux, 
Secret de la nature et charme de nos yeux. 
La prêtresse inspirait à leur âme attendrie, 
Des faux dieux et du cœur la double idolâtrie. 

MOJNTAIGNE. 

Je conçois aisément ce pouvoir séducteur, 
De tant d'illusions le prestige enchanteur. 
Qu'une Gauloise aimable opère des miracles, 
Rien n'est plus naturel.... Mais croire à ses oracles, 
Etre docile au point de suivre aveuglément 
Les ordres souverains d'un ministre charmant, 
Des hommes de nos jours ce n'est plus la méthode, 
Et la crédulité cesse d'être à la mode. 
Et puis, nous n'avons plus que de petits minois , 
Bien fins, bien éveillés : les dames autrefois, 
Aux grâces du maintien alliaient la noblesse : 
Le lot de la suivante était la gentillesse, 
C'étaient colifichets bons pour les écuyers. 
Il est vrai, l'on a vu nos brillans chevaliers 
Leur jeter, en passant, coup d'œil de bienveillance; 
Mais elles n'avaient pas l'honneur du coup de lance. 
De plus dignes objets occupaient nos aïeux, 
Et l'amour jusqu'au trône osait lever les yeux. 
De quel charme éclatant devait être parée 
L'adorable prêtresse à leurs dieux consacrée ! 



DIALOGUE VII. i35 

EMMA. 

Rien n'égalait ses traits , sa taille, sa blancheur; 
De la fleur du matin elle avait la fraîcheur. 
Ses blonds cheveux épars en boucles ondoyantes , 
Décelaient les trésors de ses formes charmantes. 
Le tissu le plus fin formait son vêtement, 
Qu'une ceinture d'or nouait négligemment. 
Sous ses doigts délicats naît un philtre magique; 
Son sein semble agité d'un souffle prophétique; 
L'on dirait que sa bouche est l'oracle des dieux, 
Et l'azur d'un ciel pur reflète dans ses yeux. 

MONTAT GNE. 

Le charme décevant d'une belle apparence 
Etaie., à mon avis, le poids de la puissance; 
Il dispose le cœur, commande le respect; 
Un souverain se montre.... il faut que son aspect 
Annonce, en le voyant, toute sa renommée. 
Virgile a peint Turnus le plus grand de l'armée; 
Et Platon, faisant trêve à son austère humeur, 
Dans ses républicains veut un air de grandeur. 
Rien n'est moins avenant qu'une mince figure. 
Si les héros avaient toujours belle tournure, 
Une vieille n'eût pas, en dépit des lauriers , 
Choisi Philopœmen parmi tous ses guerriers 
Pour aider sa servante à faire le ménage. 
Nature , en me formant un petit apanage , 
Dans le monde autrefois m'a bien contrarié. 
Tel qui venait chez moi saluait mon barbié, 
Le croyant du logis le seigneur et le maître. 
A bon droit, le coquin aurait pu le paraître : 



1 36 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Avec un air ouvert, il était fait au tour. 

Moi, j'étais gauche en tout, assez replet et court; 

Timide, et dépourvu de cette noble aisance 

Qui d'un homme du monde annonce la naissance, 

Mais.... tout en bavardant, et je ne sais pourquoi, 

Je m'avise trop tard que je parle de moi. 

Jadis on me faisait ce reproche sur terre. 

Je n'ai point même ici changé de caractère. 

Je prise mes défauts comme une qualité; 

Et, toujours importun par curiosité, 

J'ose vous demander de vouloir me conduire 

Vers les sombres forêts de votre vaste empire. 

Ne puis-je rencontrer ces Bardes tant vantés, (6) 

Entendre leurs concerts, voir leurs solennités? 

EMMA. 

Par de brillans récits, votre âme électrisée 
S'enflamme , et leur renom pour vous est un aimant 
Dont la seule puissance est dans l'éloignement. 

MONTAIGNE. 

Emma, sans la patrie est-il un Elysée? 

Nous n'avons de bonheur, nous autres vieux Gaulois, 

Que dans notre pays, sous le sceptre des rois. 

EMMA. 

Vous cachez, je le vois, avec beaucoup d'adresse, 

Le penchant qui vous mène aux pieds de la prêtresse. 

Il sera satisfait; gardez de la choquer. 

De son dieu Teutatès n'allez pas vous moquer; 

Soyez bien recueilli, surtout point d'ironie : 

Toujours de persifler vous eûtes la mauie; 

Ce défaut, Benjamin, réussirait très mal. 



DIALOGUE VIL i3 7 

MONTAIGNE. 

Dans le monde j'ai pu sembler original, 
Me rire des humains, de la philosophie, 
Des cultes qu'enfantait sa jactance bouffie, 
Et comparer gaîment sa folle vanité 
Au plaisir que ressent un enfant enchanté 
De trouver dans sa part, adroitement cachée, 
La fève qu'avec soin il a long-temps cherchée. 
Mais l'on ne m'a point vu sur la Divinité 
Lancer les traits mordans de l'immoralité. 
L'Eternel est partout, sous la pierre, en un chêne; 
Et Paul le reconnut adoré dans Athène. 
Comptez sur moi. 

EMMA. 

D'honneur? 

MONTA IGNE. 

J'agirai prudemment. 

EM M A, à part. 

Puisque mon philosophe est dans un bon moment, 
Je veux en profiter, (à Montaigne.) Avançons en silence. 

MONTAIGNE. 

Tout prend autour de nous un air de pénitence. 
De nuages épais les cieux semblent couverts; 
L'œil mesure à regret ces immenses déserts; 
Les vents sont enchaînés, a peine je respire ; 
La nature est muette, et craint de nous sourire. 
Jamais homme, je crois, n'approcha de ces lieux. 
Quelle épaisse forêt! Ou sommes-nous, grands dieux! 

EMMA. 

Ce bois , qu'avec respect ont épargné les âges , 



i38 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

De ses rameaux noueux forme d'épais ombrages; 

Il ose du soleil repousser les rayons , 

Et garder de l'hiver les éternels glaçons. 

Pan fuit, Sylvain frissonne ; et , tremblante à sa vue, 

D'une sainte terreur la nymphe est éperdue. 

Là, des dieux infernaux les barbares autels 

Sont arrosés du sang des malheureux mortels. 

L'oiseau craint d'approcher de cette voûte sombre; 

Le tigre s'en éloigne et redoute son ombre; 

Autour d'elle les vents restent silencieux ; 

La foudre, à son aspect, s'arrête dans les cieux. 

Ce bois est de l'horreur le vaste sanctuaire, 

Epouvantable, affreux, redouté du vulgaire. 

Tout se tait dans ces lieux; les indolens ruisseaux 

Traînent, sans murmurer, leurs languissantes eaux; 

La feuille, sur sa tige à jamais délaissée, 

Veuve du doux zéphyr, n'en est plus caressée ; 

Et d'informes rochers, simulacres hideux, 

De leur masse sauvage épouvantent les yeux. 

L'esprit est effrayé du culte qu'il ignore; 

Une pierre sacrée est l'être qu'on adore. 

Au comble est la terreur; prêtre , atmosphère, dieu, 

Néophyte ou guerrier, tout est pâle en ce lieu. 

MONTAIGNE. 

Ce vieillard , quel est-il ? Son aspect vénérable 
Me rappelle du Temps l'image redoutable. 
L'hiver est sur son front et l'été dans ses yeux : 
Une branche de chêne enlace ses cheveux. 

E M M A. 

C'est des Bardes sacrés le pontife suprême; 



DIALOGUE VI T. i3o 

A. la nature seule il doit son diadème, 
Au respect des mortels , sa noble autorité ; 
Tout ce peuple l'écoute avec docilité. 

MONTAIGNE. 

Quel céleste concert ! 

EMMA. 

C'est l'hymne révérée, 
Chère aux guerriers gaulois , au dieu Mars consacrée. 
Ah! du Bardit (y) bientôt, la prophétique ardeur, 
Va d'un souffle divin enflammer leur valeur. 

BARDIT. 

« Pourquoi t'enorgueillir d'une triste victoire ? 
« Ces Gaulois généreux, fiers enfans de la gloire, 

« Sont tombés au poste d'honneur. 
« Leur visage de mort est farouche et terrible ; (et) 
« A la crainte, aux revers , leur âme inaccessible , 

« S'envole au séjour du bonheur. 

« Par le nombre accablé, vaincu par la nature, 
« A ce guerrier, couvert d'une noble blessure , 

« César ose donner des fers ; 
« Ils pourraient se briser rompus par la vengeance. 
« Entre Rome et nos fils, sa jalouse puissance 

« A mis l'immensité des mers. 

« Dans la terre d'exil, deviendront-ils esclaves? 
« Non,lahonteetl'oublin'atteignentpointlesbraves; 

« Ils étonneront l'univers. 
« Le Bosphore verra ces guerriers intrépides 



1 4o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

« Fendre le sein des flots , sur leurs vaisseaux rapides, 
« Plus grands encor que leurs revers. 

« Voyez-vous ces héros, ces maîtres de la terre, 
« Enrichir leurs palais des moissons de la guerre , 

« Étinceler des feux d'amour ? 
« Tout cède à leurs transports ; viens, fille de Mémoire, 
« Saisis ta lyre d'or; aux trompettes de gloire 

« Unis le luth du troubadour. 

« Quel jour pour ce Gaulois 1 sa redoutable épée , 
« Au sang des ennemis avec gloire trempée, 

« Se plonge au cœur du fier lion. 
« Jamais le sein brûlant de sa jeune maîtresse 
« Ne fit naître en son cœur une plus douce ivresse , 

« Une plus vive émotion. 

« Des champs siciliens, reine antique et superbe, 
« Tes palais imposans vont se cacher sous l'herbe , 

« Le Sycambre a conquis tes dieux. 
« Syracuse n'a plus de vases, de statues , 
« Et la coupe d'hymen , aux femmes éperdues , 

« N'offre qu'un breuvage honteux. 

« L'Océan orgueilleux de vous montrer au monde , 
« Prête à vos bataillons le secours de son onde ; 

« A votre aspect tremblent les rois. 
« Les flambeaux du retour éclairent le rivage, 
« Et les Bardes sacrés, arbitres du courage, 

« Célèbrent en chœur vos exploits. » 



DIALOGUE VIL 14 1 

MONTAIGNE. 

Jamais prédicateur, si j'ai bonne mémoire, 
N'eut un succès pareil dans un vaste auditoire. 
Combien des plus huppés, perdant tout leur crédit, 
Sont par l'ingrat public quittés à petit bruit ! 
Au rebours celui-ci, loin que le flot s'écoule, 
Voit à chaque verset croître et grossir la foule. 
Je me sens entraîné, toute ombre que je suis. 
De quel train nous allons !,.. 

EMMA. 

Montaigne , je vous suis. 

MONTAIGNE. 

Quel changement subit , ah ! le charmant bocage ! 
L'air devient plus léger, le ciel est sans nuage; 
Sur un tapis de fleurs se dirigent nos pas; 
Une douce chaleur a chassé les frimas. 
D'une sombre terreur mon âme intimidée, 
Par l'attrait du plaisir semble être affriandée. 
Tout rit autour de moi. 

EMMA. 

Connaissez les secrets, 
Qui de l'expérience assurent les projets. 
La sensibilité confond dans ce qu'elle aime 
Les chimères de l'homme; et le devoir suprême 
Vainement à son aide appelle la terreur ; 
La volupté prépare et promet le bonheur. 
Ce qu'a prescrit le Barde en son humeur farouche, 
La prêtresse l'ordonne.... En passant par sa bouche, 
Son âpre austérité semble se radoucir ; 
La règle du devoir est la loi du plaisir. 



1 42 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 

, MONTAIGNE 

En peignant Velleda , votre récit fidèle, 

Ne traça qu'un tableau dont voici le modèle. 

EMMA. 

Comment la trouvez-vous? 

MONTAIGNE. 

Je crois, en vérité, 
Voir descendre des cieux une divinité. 

EMMA. 

Au prestige des yeux , loin de vous laisser prendre , 
Songez que de ses chants il faudra vous défendre. 

MONTAIGNE. 

A triompher ainsi, le cœur ne gagne rien. 

EMMA. 

Dans l'Elysée au moins soyez homme de bien. 

CHANT DE VELLEDA. 

« Approchez, enfans de la gloire! 
ce Les hauts faits , dignes de mémoire , 
a Que ma voix se plaît à chanter , 
« Sont les parfums de l'autre rive , 
« Que sur son aile fugitive 
« Le Zéphyr vient de vous porter. 

« Des dieux la parole sacrée 
« S'entend sur la cime inspirée 
« Du chêne, vieillard des forêts; 
« Elle gronde avec le tonnerre. 
« Veut-elle consoler la terre.... 
« Le cygne annonce ses décrets. 



DIALOGUE VIL 143 

« Sur le bouclier de l'épreuve, 
« Ah ! pourquoi confier au fleuve 
« Cet enfant dont tu crains le sort ? 
« Dieu , des mères est l'espérance. 
« La nacelle de l'innocence 
« Sans péril gagnera le port. 

« Venu d'une terre étrangère , 
« Vers ta demeure solitaire , 
« Si l'inconnu porte ses pas , 
« Qu'il trouve un abri tutélaire; 
« Cours à lui , rassure ton frère ; 
« Qu'il se console dans tes bras. 

« Rends grâce aux écueils , aux naufrages ; 

« Pythagore apprend de nos sages 

« A discerner la vérité. 

« Dans ces lis que nos mains arrosent, 

« Les âmes des justes reposent; 

« Reconnais l'immortalité. 

« O toi , dans ton âme charmée , 
« Des avis de ta bien-aimée 
« Garde toujours le souvenir. 
« Son esprit aux conseils préside , 
« Et le sentiment qui la guide 
« Pénètre le sombre avenir. 

« OEuvre d'amour et de mystère, 
« Des douleurs baume salutaire, 
« Et du malheur unique espoir ! 



i44 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
« Femme, à la fois cruelle et tendre, 
« L'on te voit , et l'on croit t'entendre ; 
« L'on t'écoute, et l'on croit te voir. 

« Quand, par les accens du génie, 
« Les doux accords de l'harmonie , i 
« Ton être est séduit et charmé ; 
« De plaisir, ton âme oppressée , 
« Dans le vague de la pensée, 
« Retrouve encor l'objet aimé. » 

MONTAIGNE. 

Ses accens m'ont charmé. Quelle voix éclatante! 
Comme elle est à la fois sonore et séduisante ! 
Foyer d'amour, de gloire et d'inspirations , 
Ses yeux, dans tous les cœurs , dardent les passions. 
Fière en ses mouvemens, et noble sans audace, 
Elle a d'une immortelle et le port et la grâce. 

EMMA. 

Le peuple est entraîné. 

MONTAIGNE. 

Messagère des dieux, 
Elle part en traçant sa route dans les cieux. 

EMMA. 

Philosophe amoureux, ta tête est dérangée. 

MONTAIGNE. 

Ne croyez pas qu'ainsi je morde à la dragée. 
Petit poisson, je crains de trop brillans appas. 
En tournant, j'examine, et je ne m'y prends pas. 
Pour être heureux , mieux vaut une femme discrète, 
Gentille ménagère , assez douce, et proprette, 



DIALOGUE VIL 145 

Dont la paupière longue, et modeste parfois, 

Cache un œil grand et noir, ouvert en tapinois; 

Accueillante aux amis , aux amans incommode , 

Étrangère au bon ton des dames a la mode; 

Contente de trouver, au sein de sa maison, 

Du bonheur fugitif le tranquille horizon. 

J'ai beaucoup de respect pour les grandes prêtresses; 

Mais je me lasserais de ces enchanteresses. 

Il faut petit régime à petite santé. 

Par sa femme, en un mot, tous les jours mieux traité, 

L'on arrive gaîment à la fin de l'année , 

Sans avoir tout usé dans la même journée. 

EMMA. 

Et tout meurt avec vous, jusques au souvenir. 

MONTAIGNE. 

Oui, mais l'on a vécu. Pour ce vaste avenir 
Que sert de s'échiner? Est bien fou qui s'y fie. 

EMMA. 

Voilà donc les conseils de la philosophie ! 
Elle dessèche l'âme, elle affaiblit les mœurs; 
Dans un froid égoïsme elle engourdit les cœurs , 
Fait un jeu de l'état, et de la gloire un rêve; 
Des générations, débilite la sève; 
Contraire à l'Eternel, qui toujours reproduit, 
Dans ses perfides mains l'homme s'anéantit. 

MONTAIGNE. 

C'est faire trop d'honneur au dangereux système 
Qui mit notre origine et sa fin en problème. 
Nature, ainsi que nous, naît, s'affaisse et vieillit. 
Tandis que l'homme meurt , nature rajeunit ; 

10 



i/*6 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

Elle prend en pitié notre humaine impuissance, 
Et sans nous consulter, agit dans le silence. 
Laissez l'aigle planer au-dessus des éclairs, 
Et l'humble moucheron voltiger dans les airs. 
Laissez le fou courir après la renommée , 
Et l'homme simple et bon, croire à sa bien-aimée.... 
Peut-être, également s'abusent-ils tous deux. 
Ils vivent cependant, en se croyant heureux. 
L'un s'agite en son lit, et l'autre s'y dorlotte. 
Sur le globe, chacun court après sa marotte; 
Les empires sur lui tombent avec fracas : 
Tout cela, de tourner, ne l'empêchera pas, 

EMMA. 

De la fatalité vous suivez le système. 

MONTAIGNE. 

Non, mais je reconnais la volonté suprême; 
C'est elle qui d'Emma me fit le chevalier, 
Pour la suivre , lui plaire, et la contrarier. 

EMMA. 

Hé bien , pour vous punir, en ces lieux je vous laisse. 

MONTAIGNE. 

Il neige à gros flocons.... Avec quelle vitesse 
Elle s'est éloignée.... Ah ! je vois ce que c'est. 
La dame de ces lieux part et fuit comme un trait , 
Pour gagner d'Éginard la retraite amoureuse. 
Que vais-je devenir? Suivons la trace heureuse 
Que ses pieds ont marquée; et vous, jeunes Amours, 
Volez : vos pas furtifs vous trahissent toujours. 



DIALOGUE VIII. i4 7 



HUITIEME DIALOGUE. 



PUBLIUS ET MONTAIGNE. 



Astre consolateur dont la douce lumière 

Éclaira tous mes pas dans ma longue carrière; 

Toi qui des vains honneurs, déchirant le rideau, 

Me montras l'homme heureux dansla paix du hameau: 

D'Horace et de Montaigne , aimable et tendre amie, 

Ne m'abandonne pas, douce philosophie. 

Ma muse fut docile à tes sages leçons; 

A sa lyre timide accorde quelques sons. 

Les vers, je le sais trop , sont proscrits en cet âge : 

L'esprit indépendant en rejette l'usage, 

Et dédaigne une loi qui le force à rimer. 

Né dans un temps heureux, où l'on savait aimer, 

Cette règle jamais ne me fut importune; 

Permets-moi donc encore une bonne fortune; 

Ce sera la dernière.... ou du moins je le crois. 

Serment de troubadour est fragile parfois. 

Souvent il ne faut rien pour déranger sa tête; 

Un regard décevant, l'espoir dune conquête, 

Ce caprice d'amour qu'on nomme trahison , 

Un tendre souvenir, rival de la raison , 

Tout ce qui plaît, séduit, engage, attire, entraîne ? 



M8 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 
Le sentiment vainqueur dont le pouvoir enchaîne , 
Tel que doit l'inspirer un prince révéré , 
Par sa grâce attachante, en tous lieux adoré, 
Auguste avec bonté, actif avec prudence, 
Ami des gens de bien, soutien de l'indigence, 
Vertueux sans effort, sévère avec douceur, 
Ne disant pas un mot qui ne parte du cœur. 
Tel enfin que Philippe.... au jour où sa présence 
Annonça le bonheur , rappela l'espérance , 
Et rendit aux désirs des Français attendris 
Le premier chevalier de l'empire des lis. 
Par ce noble sujet, ma muse rajeunie , 
Forte de sentiment, à défaut de génie, 
Pourrait trouver encor quelques accens heureux, 
Chants de gloire et d'amour chéris de nos aïeux. 
Mais tant d'honneur sied mal à ma lyre débile. 
Pour bien peindre Philippe, il faut être Delille. 
Notre œil le cherche en vain dans la nuit des tombeaux, 
Et les Grâces en pleurs ont brisé ses pinceaux. 
Peut-être en reste-t-il quelques riches parcelles , 
Teintes de ces couleurs tendres et naturelles , 
D'un talent tout divin , douce inspiration , 
De l'esprit et du goût aimable invention. 
Soudain je les saisis d'une main indiscrète; 
Ce trésor précieux enrichit ma palette ; 
D'elle naîtront bientôt les tendres souvenirs, 
Fantômes du passé , vieux enfans des plaisirs ; 
Du trouble et du bonheur l'intéressante image ; 
L'espoir de l'avenir, les erreurs du jeune âge; 
De la nature en deuil les secrets mouvemens ; 



DIALOGUE VIII. i% 

Les signes précurseurs des grands événemens; 
D'une trop douce erreur, la beauté détrompée, 
Toutes les fictions qu'enfante l'épopée.... 
Arrête , auteur chétif , maladroit palfrenier , 
Au poète tu peux présenter l'étrier, 
Amadouer Pégase, encourager son guide; 
Mais crains de le monter.... de son lourd invalide 
On le verrait bientôt s'affranchir sans pitié. 
Ton allure, mon cher, est de rejoindre à pied 
Montaigne et ses amis, grands diseurs de sornettes, 
Et de glisser ton mot, en lisant les gazettes. 

MONTAIGNE. 

Oui, je veux désormais jouir modestement. 

Emma me conduisit, hier, trop lestement. 

Il faut être, à vrai dire, un peu mince en sagesse, 

Pour suivre étourdîment une grande princesse , 

Romanesque à l'excès, pétillante d'esprit, 

Dont la tête bouillonne, et que le cceur conduit. 

Quelle honte de voir un philosophe, un sage , 

Cajoler galamment dame du haut parage ! 

Lui qui, dans ce bas monde, ennemi des grandeurs, 

Au second rang placé , négligea les honneurs 

Par inclination autant que par adresse ; 

Jadis, des grands seigneurs sut éviter la presse, 

Et la laisser se fendre en adoration 

Devant l'homme du jour et de l'ambition. 

Pour étayer grandeurs, richesse , haute fortune, 

Il faut tenir du ciel une âme peu commune; 

La mienne, rétrécie en sa timidité, 

Craindrait de Régulus l'auguste majesté. 



1 5o MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSEES. 
De l'honnête Balbus mieux vaut l'obscure vie: 
Beau, vaillant, sans reproche, il mourut sans envie. 
Le temps, négligemment, a soufflé sur son nom. 
Celui de Béguins. . . . l'épargnera-t-il ? non. 
Tous les jours il le gratte , ennemi de la gloire ; 
Sa main l'effacera des pages de l'histoire. 
En cela, d'Otanès j'admire le bon sens; 
Appelé, par le sort, au trône des Persans , 
Le sceptre l'effraya : snns maître et sans partage , 
Il choisit d'être roi d'un petit héritage, 
Où, libre sous les lois, il pût, à son loisir, 
Exempt de commander, vivre sans obéir. 
Lorsque des préjugés l'homme n'est plus esclave, 
Quand des grandeurs du monde il a brisé l'entrave, 
Son esprit confiant, se développant mieux, 
Avec facilité trouve des tours heureux, 
El ne ménage plus ces légères nuances 
Qu'ordonnent trop souvent d'austères convenances. 

De ce doux abandon le charme me séduit 

Quelqu'un porte ses pas vers cet obscur réduit; 
En mots entrecoupés sa tristesse s'exprime. 
D'un rigoureux destin, malheureuse victime, 
Peut-être avant le temps, dans la tombe endormi, 
Pour épancher son cœur, cherche-t-il un ami. 
Ah! s'il en est ainsi , qu'il s'approche , qu'il vienne; 
Mon âme tout entière a volé vers la sienne. 

pub l rus. 

Vous le savez, grands dieux, il est de ces malheurs 
Dont la trace jamais ne s'efface des cœurs. 



DIALOGUE VIII. i5i 

MONÏiUG\ F. 

Le souvenir des maux dont y< ire a me est blessée 
Peut-il, jusqu'en ce- lieux, troubler votre pensée? 

PUBLIUS. 

Ne m'interrogez pas. 

MONTAIGNE. 

La sensibilité 
Est un présent du ciel fait à l'humanité. 

PUBLIUS. 

Je vais vous affliger. 

MONTAIGNE. 

Mon cœur vous le commande; 
Et le malheur appelle une âme qui l'entende. 

PUBLIUS. 

Né dans le beau pays des arts et des talens , 
Mon berceau fut placé près d'un foyer brûlant , 
Volcan mystérieux, dont la chaleur puissante 
Prévient du laboureur, et surpasse l'attente. 
Cicéron, en ces lieux, se croyant oublié, 
Consolait la vieillesse et charmait l'amitié. 
Et Salluste avouait, frappe de leur parure, 
L'impuissance de l'art, rival de la nalure. 
Tous nos guerriers, heureux d'un glorieux repos, 
Venaient y déposer l'orgueil de leurs faisceaux. 
Cette terre, en jardin par Flore transformée, 
Riche de bien, l'était encor de renommée. 
L'on eût dit que Phébus, en éclairant ces lieux, 
Ralentissait le cours de son char radieux. 
Là, des Émiliens, une jeune héritière, 
Commençait avec moi sa funeste carrière. 



1 5a MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 

De toutes les vertus, ce modèle enchanteur, 

Avant l'âge de plaire, avait fixé mon cœur. 

Trois lustres assemblés sur sa tête charmante 

Annonçaient les trésors d'une taille élégante ; 

Son regard était doux, son front toujours serein; 

Le sort avait voulu que cet être divin 

Surpassât en beauté la gloire de ses pères. 

Orgueil de ses parens, la plus tendre des mères, 

Aux portes du trépas, de sa tremblante main, 

En bénissant sa fille , assura mon destin ; 

Et sa tombe resta triste dépositaire 

De nos sermens reçus à son heure dernière. 

Nos cœurs , long-temps plongés au sein de la douleur, 

Entrevoyaient enfin l'aurore du bonheur, 

Les heures, à pas lents, ramenaient la journée 

Brillante des flambeaux d'un heureux hyménée 

Quand l'amour, m'éveillant au milieu de la nuit, 
S'empare de mes sens, m'égare et me conduit 
Au sommet du Vésuve.... à l'heure où 1 atmosphère 
Semble éclaircir le voile étendu sur la sphère ; 
Et la terre et les flots paraissaient confondus, 
Les crêpes de la nuit sur le monde étendus ; 
Rien n'était séparé. Une douce nuance, 
Du matin, jeune et frais, annonça la présence. 
Je crus voir l'univers , après un long repos, 
S'animer, s'agrandir, et sortir du chaos. 

Les astres de la nuit s'éteignirent les ombres 

Couvrirent le mystère, au sein des forêts sombres; 
La forme et la couleur, la vie et la beauté, 
S'offrirent à la fois à mon œil enchanté. 



DIALOGUE VIH. i53 

De moment en moment s'agrandissait la scène ; 
Delà création, le pompeux phénomène, 
Par un nouveau miracle, en tous lieux répété, 
Loin de moi , s'étendait avec rapidité. . . . 
Le temple du soleil s'ouvre, et du sein de Fonde, 
Ses coursiers généreux s'élancent sur le monde. 
Tout s'anime soudain, tout est enchantement; 
Les sens sont suspendus ; un long ravissement 
Semble avoir placé l'homme au-dessus d'un nuage, 
Pour contempler des dieux le magnifique ouvrage. 
Mes regards éblouis d'un spectacle si beau , 

Incertains et charmes, erraient sur ce tableau 

Par une inconcevable et puissante magie, 
Des objets éloignés la forme et l'effigie , 
Partant de l'horizon, semblaient se détacher, 
Se reporter vers moi, me joindre et m'approcher. 

Pompeia (8) se présente en sa vaste étendue, 

Le palais d'Emilie a seul frappé ma vue ; 

Je ne cherche que lui , d'accord avec mon cœur, 

Un rayon du soleil en marque la splendeur. 

Je m'élance; l'amour, le désir, l'espérance, 

Me cachent le chemin, et trompent la distance. 

La terre disparaît sous mes pas diligens : 

En sa rapidité je devance le temps; 

Et, semblable à l'oiseau qui plonge dans le vide, 

Je voudrais l'égaler en son essor rapide! 

Mais la nature, enfin , rebelle à mes efforts, 

De mon corps épuisé ralentit les ressorts, 

Et, des illusions dissipant les mensonges, 

Me place sous un myrte entre les bras des songes. 



id4 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Non loin d'un mausolée où , craignant pour ses jours, 
Aria vint d'un père implorer le secours. 

MONTAIGNE. 

Par le grand ouvrier notre horloge montée, 
Sous le doigt du sommeil est souvent arrêtée. 
De la divinité, ce consolant bienfait 
Rend le fou raisonnable, et le bavard discret; 
Au tyran soupçonneux dérobe sa vengeance, 
Accorde au criminel la paix de l'innocence; 
Calme l'emportement des dangereux amours, 
Et des pleurs d'une mère ose arrêter le cours. 
Aux jeunes gens surtout son baume est salutaire; 
Eh! que deviendraient-ils sans ce dieu tutélaire ! 
Vous en êtes la preuve.... Avouez qu'il est fou 
D'aller un beau matin gravir je ne sais où, 
Voir sortir de son lit la nature endormie; 
Tandis que le soir même une adorable amie 
Dans les bras de l'hymen promettait un réveil 
A vos yeux languissans plus doux que le soleil. 

PUBLIUS. 

Les clepsydres marquaient notre première veille... (9) 
Un son harmonieux vient frapper mon oreille; 
Mes yeux s'ouvrent ; je vois aux portiques d'Isis 
Le peuple prosterné sous les sacrés parvis. 
Au temple d'Esculape une amante éperdue 
Embrasse de ce dieu l'insensible statue ; 
Et sur des traits aimés qu'efface la pâleur, 
Rappelle par ses vœux la vie et la couleur. 
Plus loin, vers le théâtre, une foule innombrable, 
De spectacles nouveaux toujours insatiable, 



DIALOGUE VIII. i55 

M'enveloppe, m'entraîne.... et, malgré moi lancé, 
J'entre, comme un esquif par la vague poussé. 
Devant les spectateurs s'ouvre une vaste scène, 
Asile des héros, palais de Melpnmène. 
L'on voit au premier rang nos graves sénateurs, 
Les chevaliers, de Rome augustes défenseurs; 
Et le peuple honorant ce noble privilège, 
Sur des gradins assis leur servir de cortège. 
Cet aspect imposant, riche de majesté; 
L'attachant intérêt qu'inspire la beauté; 
Le plaisir, cet agent dont la subtile flamme, 
En s'emparant des sens, se glisse jusqu'à l'âme; 
Le tumulte, les cris, l'éclat, le mouvement, 
Me tenaient absorbé.... De cet enchantement 
Mon cœur redoutait peu la frivole puissance : 
Du grand théâtre au bain je franchis la distance; 
Les bains, où. les parfums, l'espérance et l'amour 
Dissipèrent bientôt les fatigues du jour. 
La tête de festons et de fleurs couronnée, 
Je cours chez Emilie.... Enfant de lhyménée, 
M'écriai-je en entrant, allume ton flambeau; 
Amis, veillez sur lui. 

IONT\lGNF. 

Dans ce frêle roseau, 
Comme vous, j'aurais eu bien peu de confiance. 
L hymen est doux, craintif, facile en apparence; 
Toujours au moindre bruit prêt à s'effaroucher, 
El faussement , sans doute , accusé de tricher. 
Socrate interrogé quel était le plus sage, 
De fuir 1 hymen, ou bien de se mettre en ménage.... 



1 56 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Des deux , quoi que Ton fasse, on doit se repentir, 
Dit -il. Ah! sur son compte à quoi donc s'en tenir? 
De lui, depuis long-temps, à tort on se méfie; 
Il fait le désespoir de la philosophie. 
Si la sagesse même eût voulu m'épouser, 
J'eusse été, je vous jure, homme à la refuser. 
Hé bien , malgré mon air d'humeur d'indépendance, 
Comme un autre avec lui j'osai courir la chance : 
Je trouvai dans ses bras une sainte amitié, 
Le commode bonheur d'un bénéficié. 
Toutefois, cependant, l'homme qui se hasarde, 
A cet enfant distrait fait bien de prendre garde. 
Des Romains, en ce point, j'admire le bon sens; 
Mais c'est de ce sujet s'occuper trop long-temps. 
Pardon ; en devisant je m'égare , et j'oublie 
Que l'amour vous avait conduit vers Emilie. 

PUBLIUS. 

Les présens de Cérès étaient offerts aux dieux , 
Et les dons mutuels, échangés sous leurs yeux. 
Le pontife , à nos vœux , en les rendant propices , 
Flattait notre avenir des plus heureux auspices. (10) 
Brillante des habits que sa main a tissus, 
Emilie est Pallas sous les traits de Vénus. 
Les yeux baissés , craintive , elle avance avec peine , 
Le front couvert d'un voile enlacé de verveine. 
Derrière elle on tenait la laine et les fuseaux, 
Et de jeunes enfans portaient les cinq flambeaux , 
Emblème révéré de nos dieux tutélaires, 
Usage antique et saint respecté de nos pères : 
Des gouttes d'eau lustrale humectent ses cheveux. 



DIALOGUE VIIÏ. i5 7 

En voyant cette fleur , il semble que les dieux 
Sur elle ont fait tomber la céleste rosée ; 
Ils l'avaient fait mortelle.... ils l'ont divinisée. 
Désormais, ce n'est plus cette austère beauté, 
C'est la grâce modeste unie à la gaîté. 
L'aurore du bonheur se peint sur sa figure; 
Elle marche au milieu des fleurs, de la verdure, 
Aperçoit mon palais ^ et sans toucher le seuil, 
En s'écriant, Caia s'élance en un clin d'œil ; 
Du feu, de l'eau, des clefs, elle se rend maîtresse, 
S'asseoit sur la toison, et le chant d'allégresse 
Annonce à nos amis la fin de ce beau jour, 
Consacré par l'hymen, précieux à l'amour. 
Le festin est servi, une vive jeunesse 
Entraîne des vieillards la docile sagesse. 
Bacchus unit sa voix au son des instrumens , 
Therpsicore auprès d'elle appelle ses enfans ; 
Us se lèvent, soumis à sa douce influence. 
Les âges confondus se mêlent en cadence; 
Tout est bonheur, ivresse, enjoûment et désir : 
Silène et les Amours enchaînent le plaisir. 
Un bruit sourd et confus soudain se fait entendre ; (e) 
Tout se tait , et d'horreur on ne peut se défendre. 
L'horizon, obscurci de sinistres vapeurs, 
Laisse à peine échapper quelques pâles lueurs; 
Dans l'air, avec la vie, on respire la flamme : 
L'effroi glace les sens, le trouble égare l'âme; 
Entre mille projets l'esprit flotte incertain; 
L'on s'agite, l'on fuit, et l'on espère en vain. 
Je sors. Autour de nous la foule se rallie. 



1 58 MONTAIGNE AUX CHAMPS-ELYSÉES. 
Sans crainte sur mon cœur je pressais Emilie.... 
Dans les cieux s'offre à nous un prodige effrayant; 
Il s'élève , et paraît un arbre étincelant 
Qui balance dans l'air sa tête menaçante, 
Et lance des éclairs de sa tige mouvante. 
Ce spectre de la mort, d'abord sans mouvement, 
S'étend et s'agrandit de moment en moment. 
Il gronde, éclate, et tombe à l'égal du tonnerre; 
L'enfer semble entrouvert pour engloutir la terre. 
D'Eole épouvanté les dangereux enfans, 
Fougueux et décbaînés, s'élancent de ses flancs. 
De ce gouffre effrayant, l'implacable Euménide 
Précipite un torrent destructeur et rapide , 
Dont le flot bouillonnant s'approche, nous poursuit, 
Et menace, en grondant, un peuple qui le fuit. 
Il atteint du vieillard la marche chancelante , 
Et d'une mère en pleurs la famille expirante. 
Les temples, les palais bientôt sont engloutis; 
Les chefs-d'œuvre des arts restent ensevelis ; 
Le fléau destructeur, dans sa course rapide, 
D'une riche cité fait un désert aride ; 
Triste et vaste tombeau dont l'affreux souvenir 
Ira se perdre un jour dans l'immense avenir. 
De la brûlante lave échappés avec peine , 
Sur un site élevé, épuisés, hors d'haleine, 
Notre expirante voix appelle nos amis ; 
D'un océan de feu l'on répond à nos cris. 
L'impitoyable nuit, jetant son voile sombre, 
Des désastres du jour vient accroître le nombre. 
Une clarté douteuse environnait nos pas, 



DIALOGUE VIII. i5 9 

Et , descendus vivans au séjour du trépas , 
Notre œil n'osait lever sa brûlante paupière. 
Environné de feux , de cendre et de poussière , 

J'avais sur Emilie étendu mon manteau 

L'éclair brille, et ses feux découvrent un tombeau. 
A cet aspect je sens chanceler mon courage. 
Dieux justes! m'écriai-je, écartez ce présage! 
Non, je l'accepte, ami, dit Emilie en pleurs; 
Il finira nos maux , sans désunir nos cœurs. 
Ah ! je te reconnais, auguste sanctuaire, 
Asile de la paix.... Je te rejoins, ma mère ; 
Cache-nous dans ton sein : mânes de nos aïeux , 
Sur vos tristes enfans daignez jeter les yeux. 
A la voix du malheur, que ces portes terribles 
Nous ouvrent le chemin des demeures paisibles. 
La jeunesse et l'amour, dignes d'un meilleur sort, 
S'offrent en holocauste à l'autel de la mort. 
A ces mots, sous nos pas la terre est ébranlée ; 
Nous entrons, et soudain du sombre mausolée 

La porte se referme avec rapidité 

Et l'écho du trépas répète : Éternité. 



i6o IMITATION DE NICÉTAS. 



LA STATUE D'HÉLÈNE 

RENVERSÉE LORS DE LA PRISE DE CONSTANTINOPLE 
PAR LES CROISÉS. 

IMITATION DE NICÉTAS. 



(jelle qui fut l'ouvrage de l'amour , 
L'ornement du monde, sa gloire, 
Hélène, prix de la victoire, 
Aux yeux disparut sans retour. 
Cette beauté, que sous les murs de Troie, 

Réclama la Grèce en courroux , 
Qui vit le Nil et Sparte à ses genoux, 
Des Barbares devint la proie. 
L'art avait fait passer sur le bronze animé 
Ce charme dont le cœur pare l'objet aimé , 
D'une molle langueur la grâce enchanteresse , 
Et d'heureux mouvemens l'élégante souplesse. 
Le voile dont son front auguste était orné 
Semblait rivaliser le tissu d'Arachné. 
Un diadème d'or retient sa chevelure, 
Qui, flottante, agitée, et jouet du zéphyr, 
Montre, cache, ou trahit les dons de la nature, 
Trésors que devinait l'œil perçant du désir. 
Image du bonheur, calice d'une rose , 
Sa lèvre est une fleur où le plaisir repose. 






IMITATION DE NICETAS. 16 1 

L'on croit entendre encor ses aecens enchanteurs. 
L'aimant d'un doux sourire attire tous les cœurs : 
Et l'arc de ses sourcils , dessiné par les Grâces , 
Laissait à son regard sa tendre expression. 
Le cœur plein d'une aimable et douce émotion, 
Le spectateur semblait se presser sur ses traces. 
Prodige de la terre, et merveille des cieux, 
Enfin, mes yeux ont vu la fille de Tyndare, 
Holocauste immolé par la main d'un barbare , 
Revivre sur le bronze, et périr dans les feux, 



1 f 



i62 PORTRAIT D'ISS A. 



PICTURA ISS M. * 



Issa est passere nequior Gatulli. 
Issa est purior osculo columbœ. 
Issa est blandior omnibus pueilis. 
Jssa est carior Indicis lapillis. 
Hanc tu, si queritur, loqui putabis. 
Sentit tristitiamque, gaudiumque. 
Collo nixa, cubât, capitque somnos, 
Ut suspiria nulla sentiantur. 
Et desiderio coacta ventris, 
Gutta pallia non "fëféllït, ulla : 
Sed blando pede suscitât , toroque 
Deponi rogat, et nionet levari. 
Gastae tantus inest pudor catellae : 
Ignorât venerem : nec invenimus 
Dignum tam tenerâ virum puellâ. 
Hanc ne lux rapiat suprema totam 
Pictâ Publius exprimit tabellâ, 
In quâ tam similem videbis Issam, 

* Martialis Epigrammata cum notis Farnabii et vario- 
rui» . etc. Lugd. Batavorum , 1661. 



ÊORtRÂiT DISSA. i63 






PORTRAIT "D'ISS A, 



CHIENNE DE MARTIAL. 



Vous connaissez le moineau de Lesbie, 
Hé bien ! Issa, plus mutine que lui, 
Non moins légère, est encor plus jolie. 
De la colombe à l'amant qui la suit, 
Le becqueté, l'innocente caresse, 
N'est pas plus doux, plus tendre, et plus flatteur, 
Que ses baisers à ma jeune maîtresse. 

En agrément, grâces, candeur, 

D'une belle elle est la rivale ; 

Mon Issa surpasse en valeur 

Et le diamant et l'opale. 

Le chagrin vient-il me saisir, 

Il semble qu'elle me console. 

Son regard est une parole 

Ou d'intérêt, ou de plaisir. 

Etendue avec négligence, 

Elle dort ; et ce doux sommeil , 

Sans soupir, comme l'innocence , 

Est sans désordre à son réveil. 

Propre, soigneuse, diligente, 

Elle étend , pour me prévenir, 

Sa pâte douce et caressante, 

Et me demande de sortir. 

Vierge chaste , de la pudeur 



i64 PORTRAIT D'ISS A. 

Ut sit tàm similis sibi nec ipsa. 
Issam denique pone cum tabellâ : 
Aut utramque putabis esse veram , 
Aut utramque putabis esse pictam. 






PORTRAIT DTSSA. 
Issa se montre le modèle. 
Brûlant d'une nouvelle ardeur, 
Où serait l'époux digne d'elle ? 
Aussi pour ravir au destin 
Cette Issa , si bonne et si chère , 
De Publius l'habile main 
L'enlève à la parque sévère. 
Voyez Issa de ce côté ; 
De l'autre, mettez sa peinture. 
L'art sublime , avec la nature , 
Vous paraît en rivalité. 
Prestige étonnant du génie ! 
Aux yeux que trompe le pinceau , 
Ou les deux Issa sont sans vie , 
Ou respirent dans le tableau. 



65 



NOTES 

SUR LES DIALOGUER 



(0 Page 4- 

« Les immortels, dit Protée à Ménélas , vous conduiront 
« aux Champs-Elysées, placés aux extrémités de la terre. 
« C'est là que le sage Rhadamanthe donne des lois; les 
« hommes y mènent une vie douce et tranquille. Les neiges, 
« les pluies, les frimas, n'y désolent jamais les campagnes; 
« en tout temps on y respire un air tempéré : d'amiables 
« zéphyrs qui s'élèvent de l'Océan rafraîchissent sans cesse 
« cette délicieuse contrée. » (Pindare, Olymp. , Ode II; 
Homère, Odys., Liv. IV.) 

Les sentimens sont partagés sur la question de savoir en 
quel endroit du monde se trouvait cette demeure fortunée. 

Les uns établissent l'Elysée au milieu des airs; d'autres, 
comme Plutarque , dans la lune ou dans le soleil, et d'au- 
tres, au centre de la terre. Platon le met aux antipodes. 
Homère semble placer les Champs-Elysées au pays des 
Cymmériens , que M. Le Clerc croit être l'Epire. Virgile 
veut qu'ils soient en Italie. Les modernes entendent, par 
les îles Fortunées, celles que nous appelons aujourd'hui les 
Canaries. Mais elles n'étaient pas connues des anciens, qui 
n'osaient passer le détroit, et ne perdaient pas les côtes de 
vue. 

Si l'on en croit quelques autres, l'Elysée était l'ancienne 
Bétique (aujourd'hui la Grenade et l'Andalousie). Tout 
s'y rapporte, selon Bochart, à la description des poètes. 
On ne peut douter que la première description de l'Elysée 
ne nous vienne des Egyptiens. 



NOTES SUR LES DIALOGUES. 167 

Diodore de Sicile dit que la sépulture commune des 
Egyptiens était au-delà du lac appelé Achérusie ; que le 
mort était apporté sur le bord de ce lac, au pied d'un 
tribunal composé de plusieurs juges qui informaient de ses 
vie et mœurs. S'il n'avait pas été fidèle aux lois, l'on jetait 
son corps dans une fosse ou espèce de voirie appelée Tartare; 
s'il avait été vertueux, un batelier conduisait le corps au- 
delà du lac, dans une plaine embellie de prairies, de ruis- 
seaux et de bosquets. Ce lieu se nommait Elysout, ou les 
Champs-Elysées ; c'est-à-dirè pleine satisfaction , séjour de 
repos et de joie. ( Hist. du Ciel, tome I , pag. 124 et 1 26.) 

(2) Page 17. 

Michel- Ange vivait en 1 564- Le mari de sa nourrice était 
sculpteur. Saint-Pierre de Rome eût suffi pour l'illustrer. 
Voici les noms de quelques uns de ses contemporains : 
Rabelais, Fracastor, qui naquit la bouche cousue. On 
lui doit l'invention du télescope. Sa mère, le tenant dans 
ses bras, fut écrasée d'un coup de tonnerre qui ne le toucha 
point; le connétable de Montmorency, Nostradamus, Beau- 
vais, gouverneur d'Henri iv, et qui fut tué à la Saint-Bar- 
thélémy; Jodelle, poète du xvi° siècle, connu par des tragé- 
dies , notamment par celle intitulée les Contre- Amours ; Am- 
broise Paré, «hirurgien un peu libre, sauvé par Charles ix; 
Marguerite, reine de Navarre; Annibal Caro, Pierre Ramus, 
Louis de Camoèns , Paul Yéronèse, le Titien. 

(3) Page 44- 

« Les Apothéoses, qui plaçaient les héros dans l'Olympe, 
« aux vastes demeures, se mêlaient , se confondaient et s'en- 
a lassaient par générations dans cette enceinte ouverte à tous 
« les genres d'illustration et de gloire. Mais tant d'éclat était 
« loin, cependant, d'égaler le Jupiter auquel Phidias avail su 
« donner l'éclat de la puissance , la profondeur de la sa - 



168 NOTES 

« gesse et la douceur de la bonté. Voilà ce que nous appren- 
« nent les Dithyrambes de Pindare, et les récits des écrivains 
« qui avaient vu la splendeur d'Olympie; splendeur à la- 
« quelle on refuserait d'ajouter foi, en considérant la déso- 
« lation où je la trouvais réduite. Si l'hippodrome et le stade 
« m'avaient retracé quelques souvenirs du passé, l'Altis aux 
« beaux oliviers ne m'offrait, au contraire, qu'un vignoble 
« négligé. (Pouqueville , Voyage dans la Grèce.) 

(4) Page 4y. 

La sculpture antique compte plusieurs procédés qui se 
sont succédés avant d'atteindre le degré de perfection qui en 
a immortalisé le souvenir. 

Les premiers dieux furent sculptés en bois. Cette manière 
de sculpter fut nommée polycrone. A Sicyone il existait une 
statue d'Apollon en buis; à Ephèse, celle de Diane était de 
cèdre. 

On entendait par plastique l'art de sculpter l'argile. 

La sculpture des métaux fut désignée sous le nom de 
teurotique. 

El l'on appelait cryselcphantine l'art de mélanger l'or et 
l'ivoire dans les statues antiques. 

Les plus belles productions de cryselephanline sont dues 
à Phidias. 

On a peine à concevoir à présent la richesse des statues 
colossales de ce temps. Le fameux Jupiter olympien était 
exécuté en cryselephanline. Il avait soixante pieds de haul , 
y compris la base. Le corps était d'ivoire , et les ornemens 
et les draperies d'or massif. La Minerve du Parte non était 
également sculptée en or et en ivoire. Il y entra quarante- 
quatre talens d'or pesant (environ i32,oooliv.).Un envieux 
accusa Phidias de n'avoir point employé tout l'or qui lui 
avait été confié. Phidias, pour toute réponse, fit détacher 
de la statue toutes les parties faites de ce métal ; on les pesa : 
les quarante-quatre talens se trouvèrent dans la balance. 



SUR LES DIALOGUES. 169 

Un trait peu connu , qui ajoute encore à la gloire de ce 
grand homme, mérite d'être cité. 

Après la journée de Marathon, les Perses laissèrent sur 
le champ de bataille un bloc de marbre destiné par eux à 
rappeler la gloire dont ils espéraient se couvrir dans cette 
journée. Phidias l'aperçoit ; l'amour de la patrie réveille 
celui de son art , et ce bloc , destiné au trophée des Perses, 
devient , sous sa main , l'image de Nemésis , déesse de la 
Vengeance , qui consacre à jamais la gloire de ses conci- 
toyens. 

(5) Page 11 5. 

«La Corinthie , d'après les anciennes limites, s'étendait 
au-delà de l'isthme; et une colonne placée en -deçà de la 
palestre de Cercyon indiquait de ce côté les frontières de 
la Mégaride. En redescendant vers Cenchrée , elle se pro- 
longeait jusqu'au cap Spirée ,"et les montagnes de Cléones, 
ainsi que la rivière de Némée, la bornaient au midi et à 
l'occident. 

« L'Argolide s'étendait au nord , depuis le défilé du Trété 
jusqu'aux monts Arachné et Artemisius qui la séparaient , 
le dernier de l'Arcadie, et le premier de la Laconie. Vers le 
golfe Saronique, elle comprenait l'Epidaurie, la Trézenie et 
l'Hermionide. Tels étaient les états héréditaires d'Agamem- 
non , auxquels plusieurs géographes ajoutent Egine , Ca- 
laurie, Hydréa, Typarenus , Éphyre, Pytyouse , et l'écueil 
de Halionsa. 

« Au revers des monts Parnon et Borée commençait la 
Laconie, province montneuse. Enveloppée au nord-ouest 
par la chaîne du mont Cronius , qui donne naissance à 
l'Alphée et à l'Eurotas, elle était bornée à l'occident par le 
Taygète, et baignée par les mers de Cythère et de Myrtos. 

« La Messénie, bornée par la Laconie, l'Arcadie et l'Elide, 
riche d'un territoire fertile, maîtresse d'un golfe spacieux, 
de ports vastes et bien abrités, eût été la province la plus 



170 NOTES 

favorisée du Péloponnèse, sans le voisinage des Lacédémo- 
niens, jaloux de toutr prospérité étrangère. * 

<c La Sainte-Elide avait pour limites la Messénie, l'Achaïe 
et la mer Ionienne. 

« Enfin , 1' Achaïe à jamais célèbre par sa ligue , qui fut le 
dernier boulevard de la liberté des Grecs, terminait au 
nord celte presqu'île , que la mer des Alcyons séparait de la 
Locride et de la Phocide ; et la Sicybnie , située à son extré- 
mité orientale, était à peine aperçue entre son territoire et 
celui de Corinthe. 

« Au centre de ces provinces brûlantes s'élevait, comme 
la coupole d'un vaste édifice , la pastorale Arcadie. Cou- 
ronnée de hautes montagnes ombragées de forêts , par- 
semée de villes florissantes et de villages romantiques , 
arrosée par les urnes inépuisables du Stymphale, de l'Ol- 
bios , de l'Alphée , du Ladon, de l'Erymantbe , du Cra- 
this, orgueilleux de devoir son origine au Styx , et de mille 
sources vivifiantes, la Mythologie, pour ajouter à ses char- 
mes , l'avait animée de la présence de ses divinités cham- 
pêtres. Les habitans des autres contrées du Péloponnèse 
trouvaient dans ses vallées un printemps perpétuel, des 
eaux froides , et une température d'autant plus délicieuse, 
qu'elle contrastait éminemment avec celle des plaines de 
l'Elide et des contrées voisines. 

« Tels étaient dans leurs circonscriptions les royaumes et 
les républiques du Péloponnèse, riche de cent onze villes 
régies par des institutions tellement sages, que quelques unes 
passaient pour être l'ouvrage des dieux. Une sorle d'inspi- 
ration les avait adaptées au génie des habitans de chacune 
de ses régions. Sparte, placée dans un pays agreste, en 
repoussant les arts sans les réprouver, avait établi pour 
principe de sa législation, l'orgueil et le fanatisme de la li- 

* Les Spartiates n'aimaient e* n'estimaient qu'eux seuls. Euripide, 
qui les connaissait, leur reproche d'avoir toujours des desseins perfides , 
et d'être les plus grands ennemis du genre humain. 



SUR LES DIALOGUES. i 7 i 

berté. L'Elide , au contraire., était le sanctuaire des arts et 
de la paix. Ses riches campagnes , et les bords verdoyans de 
l'Alpliée , ne voyaient que des peuples amis qui déposaient 
les armes, comme inutiles et sacrilèges, en entrant sur son 
territoire aimé de Jupiter. La ]}'îessénie rappelait, dans ses 
élégies, le bonheur fugitif d'un peuple trop peu nombreux, 
dont la valeur n'avait pu défendre ses fertiles campagnes 
contre le féroce Spartiate. L'Achaïe , placée sur l'avant- 
scène de la presqu'île, du côté où les Romains devaient 
paraître pour asservir la Grèce , citait ses triomphes et la 
sagesse de ses conseils. Corinthe, maîtresse du commerce des 
deux mers , vantail son luxe , son opuience et ses courtisanes. 
L'Argolide revendiquait ses rois, dont la trompette épique 
et les poètes avaient célébré h s exploits, la gloire, les mal- 
heurs illustres et les forfaits. L'Arcadie, ïjière des fleuves 
nourriciers, s'attribuait l'honneur d'avoir vu naître des 
dieux dans son sein , et d'être le berceau des Pélasges qui 
avaient préparé la. civilisation de -la Grèce, en rassemblant 
dans des villes murées les hommes jusqu'alors errans et 
vagabonds. La Sicyonie brillait d'un éclat incomparable en 
toutes ces autonomies par la célébrité de ses écoles de pein- 
ture et de sculpture, dont les chefs-d'eeuvre, répandus dans 
toutes les villes, appelaient tour à tour les hommes à l'amour 
de la patrie , à l'enthousiasme, de la vertu , et au culte de la 
divinité, sans lequel il n'y a ni société ni bonheur durable 
sur la terre ». ( Voyage àans la Grèce par Pouqukville.) 

(f>) Page i'56. 

Bardes, ministres de la religion chez les anciens Gallois. 
Ils habitaient dans l'Auvergne et la Bourgogne. Leur prin- 
cipale occupation était d'écrire en vers les actions des héros 
de leur nation , et de les chanter accompagnés d'un instru- 
ment à peu près semblable à la lyre. 

Les Druides différaient des Bardes, en ce que ceux-Jà 



i;i NOTES 

étaient les prêtres, les docteurs de la nation; tandis que 
ceux-ci n'étaient principalement que poètes et chanteurs. 

Strabon compte trois sectes parmi les Gaulois : les Drui- 
des , les Bardes et les Évates. Ces derniers étaient prêtres et 
philosophes; mais Hormius réduit ces sectes à deux classes, 
les Bardes et les Druides. 

Bochart fait dériver ce nom de parât, chanter. Candème 
en tire l'étymologie du mot celtique bard , qui signifie 
chantre. Cette version est plus satisfaisante. D'autres tirent 
ce nom de. Bardus , ancien druide , fils de Drys , cinquième 
roi des Celtes. 

(7) Pa g e l3 9- 

Bardit , ancien chant des Germains , par lequel ils s'exci- 
taient au combat. 

(8) Page i53. 

Pompeïa était une ville maritime comme Herculanum , 
mais plus célèbre qu'elle. Située sur la route qui conduit à 
Salerne , à douze milles de Naples , et à huit de Portici , 
cette ville était, au rapport de Strabon , l'entrepôt commun 
de Nola , de Morcera et d'Acerra. Les marchandises y étaient 
transportées de la mer sur le fleuve Sarno. On ignore le fon- 
dateur de Pompeïa ; mais on sait que ses habita ns furent les 
mêmes que ceux d'Herculanum ; savoir : les Asques , les 
Étrusques, les Pélasges et les Sanînites. Ces derniers furent 
chassés par les Piomains l'an 63 de l'ère chrétienne. Elle 
éprouva , ainsi qu'Herculanum , un terrible tremblement de 
terre. Ensuite , par la funeste éruption du mont Vésuve de 
l'an 70, , cette ville resta ensevelie sous les cendres. Elles 
n'ont pas été converties en tuf comme celles qui ont couvert 
Herculanum ; mais elles sont détachées , et à une bien moin- 
dre hauteur , ce qui rend les fouilles beaucoup plus aisées 
qu'à Herculanum. 

On ignorait quelle était la situation de cette ville ce- 



SUR LES DIALOGUES. i 7 3 

Jèbre, lorsqu'en 1689, selon M. Bianchini, en creusant la 
terre pour faire une plantation d'arbres, on en fit la dé- 
couverte ; mais ce fut le roi don Carlos m qui fit faire , en 
1750, les premières fouilles régulières pour rechercher les 
restes de cette malheureuse cité. Ce n'est donc que de cette 
dernière époque que l'on peut dater l'excavation de Pom- 
peïa et des objets précieux d'antiquité qui y avaient été 
enfouis pendant tant de siècles , lesquels, réunis à ceux qui 
ont été trouvés dans les fouilles faites à Herculanum et à 
Strabia, ont formé le Musée royal de Naples, l'unique du 
monde par la prodigieuse quantité de peintures qui y sont 
renfermées, ainsi que de statues en marbre et eu bronze, 
de pierres gravées, de médailles, d'inscriptions, de manu- 
scrits en papyrus , d'instrumens et d'ustensiles propres aux 
arts, ou inventés par le luxe, dont on n'avait jusqu'alors 
aucune idée. Une académie fut instituée pour recueillir ces 
précieux restes d'antiquité, et en faire la description. Cette 
société a déjà publié à ce sujet plusieurs volumes. 

Des trois villes anciennes que nous venons de nommer , 
Pompeïa est la seule qui ait été exhumée et exposée aux 
regards des curieux. Il faut avoir visité cette ville pour con- 
cevoir le plaisir qu'on éprouve en parcourant les rues , les 
places, les temples, les théâtres et les maisons habitées il y 
a dix-sept siècles par les plus grands hommes de l'antiquité. 

On a observé , lors des premières fouilles faites dans plu- 
sieurs maisons de Pompeïa , que les cendres volcaniques 
dont elles étaient remplies, ne se trouvaient pas placées 
dans l'ordre naturel que l'on avait remarqué dans les autres 
parties de la ville; c'est-à-dire telles qu'elles avaient été 
vomies par le Vésuve. Cette circonstance paraît indiquer 
que les malheureux habitans avaient essayé, après l'érup- 
tion de l'an 79, de déterrer leurs maisons pour en retirer les 
richesses , ce qu'ont fait les habitans de la Torre del greco , 
ensuite du désastre de 1794 •> lesquels eurent un travail bien 
plus pénible à faire; car ils furent obligés de travailler, non 



i; 4 JNOTES 

cl^tis la cendre, qui est une matière friable et facile a péné- 
trer, mais dans des masses énormes de lave plus dure que 
la pierre, qu'il fallut percer avec le fer. 

Il existait sur la colline qui se trouve près de la ville un 
bourg ou village appelé" ' Jdgustus-Feli.v , dont une maison 
a été entièrement déterrée : elle appartenait à M. Arrius 
Dïomède, affranchi. On y trouva le squelette de ce parti- 
culier, tenant dans'ûhé main des clefs, divers colliers, des 
, ièces de monnaie , et dans l'autre différens bijoux en or : 
derrière lui marchait un domestique chargé de plusieurs 
vases d'argent. 1! paraît qu'ils furent tous deux étouffés 
par la cendre au moment où ils se disposaient à s'enfuir. 
On voit dans la partie souterraine de cette maison un cor- 
ridor à trois côtés, qui correspond avec le portique supé- 
rieur; on y remarque des vases de terre cuite, destinés a 
iv, -fermer le vin. C'est dans cet endroit que l'on découvrit 
les squelettes d'environ dix-sept infortunés, qui s'y étaient 
réfugiés, et parmi lesquels se trouvait sans doute la maîtresse 
de la maison. Au milieu de l'édifice est une cour entourée de 
quatorze colonnes de brique revêtues de stuc, et qui for- 
maient un portique couvert, dont le pavé était en mosaïque. 
Au milieu de cette cour on a trouvé une citerne , ainsi que 
dans toutes les maisons de Pompeïa. Le côté droit de l'étage 
supérieur subsiste encore, à l'exception du toit qui manque 
à tous les édifices de cette ville qui ont été déterrés jusqu'à 
présent. 

A peu de distance de cette maison on voit le sépulcre de 
la même famille Arria ; il est surmonté dé deux têtes en 
marbre , l'une d'homme , et l'autre de femme. 

En gagnant le haut de la colline on jouit d'une vue éten- 
due et pittoresque. C'est en cet endroit que devait être située 
la maison de campagne de Cicéron, qui était avec Tusculum 
ie séjour favori de ce célèbre orateur, ainsi qu'il le dit dans 
une de ses Epîtres à Atticus : Tusculum etPompcianum imldè 
me délectant. Un grand édifice souterrain qu'on y trouve, 



SUR LES DIALOGUES. i 7 5 

d'ouvrage réticulaire , avec un portique soutenu par des 
pilastres très hauts , paraît appartenir à la même maison de 
campagne. 

On voit divers monumens sépulcraux et des maisons de 
particuliers sur la voie Consulaire qui traversait Pompeîa 
dans sa longueur. Cette voie est pavée de gros blocs de 
pierre volcanique, et large de onze pieds et demi; mais dans 
la ville elle est plus étroite : elle est bordée des deux côtés 
d'un trottoir pour les piétons, large d'environ deux pieds 
et demi, et haut d'un pied sept pouces, ainsi que ceux des 
voies Appienne et Latine. On voit encore les ornières for- 
mées par les chars dans la voie du milieu. 

En suivant la voie Consulaire , on arrive à là porte de la 
ville , où l'on remarque , dès que l'on y est entré, les mai- 
sons et les boutiques placées en ligne droite des deux côtés 
de la rue. Toutes les habitations sont distinguées par une 
inscription qui indiquait le nom du propriétaire; ce qui 
remplace le numéro dont on se sert pour le même objet. 
Beaucoup de maisons ne présentent que des ruines , et pa- 
raissent avoir été détruites par le tremblement de terre qui 
arriva seize ans avant le désastre de l'an ycj. Les maisons 
n'ont pour la plupart qu'un seul étage avec des chambres 
fort petites, qui sont pavées en mosaïque ou en marbre, 
ainsi que les boutiques. Les murs intérieurs étaient couverts 
de peintures qu'on appuyait sur un enduit très dur. Les 
peintures les mieux conservées et les plus belles ont été 
sciées avec beaucoup d'art , et placées dans le Musée royal. 
Un des plus beaux édifices est la maison de Caius Salluste. 
On voit dans les différentes rues un grand nombre de bou- 
tiques de toutes sortes d'arts et métiers. 

Outre les maisons des citoyens l'on aperçoit les restes de 
plusieurs grands édifices destinés aux établissemens qui pou- 
vaient avoir rapport à là religion, aux juridictions, à la 
gymnastique, à l'économie publique, aux sciences et beaux 
arts. Ces restes d'antiquités sont remarquables ; car on sait 



i 7 6 NOTES 

que les anciens avaient l'usage de montrer leur grandeur et 
leur magnificence dans leurs édifices publics. 

On remarque d'abord sur la colline un grand portique 
formé par cinquante-six colonnes de tuf, où les citoyens se 
rassemblaient pour éviter la pluie, l'ardeur du soleil, ou 
pour se promener , ainsi que faisaient les Romains sous les 
grands portiques de Pompée, d'Octavie, de Constantin, et 
autres, qui se trouvaient à Rome. 

Près de ce portique se trouvent les restes d'un temple 
grec, le plus majestueux et le plus ancien de Pompeïa. Il 
est de forme carrée, avait quatre-vingt-onze pieds de long, 
et soixante-trois de large, entouré de colonnes avec base et 
chapiteau La façade de neuf gradins , et cinq sur les parties 
latérales. 

Les anciens murs de la ville se trouvent à droite de ce 
temple , ainsi que les restes d'une maison de trois étages , 
dont le dernier n'existe plus. 

En retournant un peu en arrière on voit, toujours sur la 
droite, un nouveau mur bâti de la même manière que l'an- 
cien. On trouve dans cet endroit un grand escalier par où 
l'on descendait au Forum , situé sur la droite , et au théâtre 
tragique, placé du côté opposé. Comme ce théâtre était 
presque détruit, il a été refait tel qu'il existait anciennement. 

Ensuite , un édifice quadrilatère se présente découvert , 
long de soixante-douze pieds , et large de cinquante-deux, 
entouré d'un portique composé de vingt -deux colonnes de 
peperin cannelées, que l'on croit avoir été la curie ou le 
tribunal du Forum. On y remarque encore la chaise oratoire 
qui est de peperin, avec un degré pour y monter 

En sortant de la curie on découvre du même côié, sur la 
voie publique, le temple d'Isis,long de soixante-huit pieds, 
large de soixante, et entouré d'un portique cou\ert, sou- 
tenu, sur chacun de ses longs côtés, par bujt colonnes de 
stuc, et sur la façade, par six pareilles colonnes, toutes 
d'ordre dorique. L'édifice e^.t construit en briques, revêtues 



SUR LES DIALOGUES. 177 

d'un enduit très dur. Au fond de ce temple est le sanc- 
tuaire, isolé, où l'on monte par sept gradins de marbre. 
Ce sanctuaire consiste en un petit temple carré, couvert 
d'une voûte, et orné de trois niches. Un vestibule petit, 
mais élégant , soutenu par huit colonnes , conduisait à l'au- 
tel , sur lequel ont été trouvés les débris de la statue d'Isis. 
On voit encore, sous le même autel , une très petite cham- 
bre , où l'on suppose que se cachait le prêtre qui rendait les 
oracles au nom de la déesse. On voit deux grands autels sur 
les côtés du temple découvert. Comme cet édifice était le 
principal temple de Pompeïa, on a trouvé une grande quan- 
tité d'objets précieux et rares, entre autres les fameuses 
Tables Isiaques, deux cistres, beaucoup de peintures, di- 
verses statues, et une infinité d'ustensiles de bronze, à l'usage 
des sacrifices. Tous ces objets se voient au Musée royal. 
La maison où logeaient les prêtres est contiguë au temple. 

Un peu plus loin on rencontre un petit temple dédié à 
Esculape , au milieu duquel est un grand autel de tuf. 

Après avoir passé diverses maisons et boutiques, on en 
voit une qui appartenait à un statuaire, laquelle est un des 
édifices les plus précieux découverts à Pompeïa, parce qu'on 
y trouve des statues de marbre; les unes presque finies , et 
d'autres seulement ébauchées, ainsi que beaucoup d'usten- 
siles et d'outils de l'art, que l'on conserve aussi au Palais- 
Royal. 

En suivant le même chemin on arrive au théâtre tragique, 
près duquel il en existe un plus petit, que l'on croit avoir 
servi pour la comédie et les pièces satiriques. Ce qu'il y a 
de plus remarquable dans ce dernier théâtre, c'est qu'il était 
couvert , contre l'usage des anciens, qui n'avaient pas l'ha- 
bitude d'éclairer ces édifices pour les représentations théâ- 
trales. 

Le théâtre tragique est le plus beau et le plus vaste édifice 
de Pompeïa. Ce qui en reste démontre assez la perfection de 
l'architecture et la richesse des ornemens qui le décoraient. 

12 



i 7 3 NOTES 

11 est tellement conservé dans toutes ses parties, qu'on le 
regarde comme Je monument le plus propre à nous donner 
une idée complète de la construction des théâtres anciens. 

Ces deux théâtres communiquent ensemble par un grand 
portique quadrilatère, que l'on croyait d'abord avoir été le 
quartier des soldats ; mais qui , ayant été mieux examiné , 
fut reconnu pour le Forum de Pompéia, bâti d'après les 
règles de Vitruve. Il a la forme d'un parallélogramme ; sa 
longueur est d'environ cent pas , et sa largeur de soixante. 
Il est entouré de plusieurs colonnes octogones d'ordre do- 
rique, sans base, et supportant leur entablement: elles sont, 
comme la plupart de celles que l'on voit à Pompeïa, de tuf 
volcanique , et recouvertes de stuc d'une couleur qui tient 
du rouge et du jaune. Tout autour de ce Forum, sont de 
plain pied des boutiques qui servaient de magasins et de 
retraite pour les marchands. 

Enfin il existait près du Forum un magnifique amphithéâtre 
qui fut en partie déterré. Cet édifice ayant ensuite été recou- 
vert, on n'en distingue aujourd'hui que la circonférence. 

(9) Pa g e l5 4- 

La ville dTthome, dans la Messénie, avait une hydro- 
phorie qu'elle célébrait sans faire aucune mention du dé- 
luge. Les habitans appelaient clepsydre ou eau cachée, la 
fontaine où ils allaient puiser de l'eau pour en faire l'effu- 
sion le jour de la fête de Jupiter Ithomathe. Les premières 
horloges se nommèrent clepsydres , parce que la chute de 
l'eau cachée leur imprimait le mouvement. 

Ce mot vient de klepto, dérober, cacher, et de hudor, eau. 
Il y a aussi des clepsydres de mercure. 

Les Égyptiens mesuraient par cette machine le cours du 
soleil. 

Ticho-Brahé en a fait usage de nos jours pour mesurer le 
mouvement d:s étoiles, et Dudley dans toutes les observa- 
tions qu'il a faites à la, mer. 



SUR LES DIALOGUES. 179 

L'on a vu en France, sous Clovis, sous Pépin et sous 
Charlemagne, des horloges ou clepsydres qui sonnaient les 
heures. Le moine Gerbert, Tan 999, a renouvelé, dit-on, ce 
prodige d'une autre manière , au moyen de roues et d'une 
mécanique industrieuse. Enfin, dans les Usages de l'ordre de 
Cîteaux, compilés vers l'an 1120, il est fait mention d'une 
horloge sonnante. Cependant, cette belle et utile invention 
ne s'était point multipliée, et l'on ne connaissait d'autre di- 
vision du temps, que celle de douze heures pour le jour, 
et douze heures pour la nuit , à la manière des anciens. On 
conçoit aisément qu'avec une pareille division les heures ne 
pouvant être comme les nôtres, invariables et isochrones, 
elles devenaient nécessairement entre elles un peu plus lon- 
gues ou plus courtes, selon les saisons. La première horloge 
qu'on ait vue à Paris, est celle qu'en 1370 Charles v plaça 
dans une des tours du Palais, que l'on nomme pour cette 
raison la Tour de l'Horloge. Elle fut faite par un Allemand 
nommé Vicq, que le monarque attira en France, et qu'il 
logea dans la tour, avec six sols parisii d'appointemens par 
jour. 

(10) Page i56. 

La cérémonie du mariage se faisait de plusieurs manières , 
par le sacrifice d'un gâteau de froment que le souverain 
pontife et le prêtre de Jupiter offraient aux dieux , et dont 
ils faisaient manger aux nouveaux mariés, ou par le don 
mutuel que l'ou se faisait l'un à l'autre d'une pièce de 
monnaie, avec promesse de vivre ensemble du consen- 
tement des parens. Mais avant toutes choses, on con- 
sultait les auspices pour savoir si le mariage serait heu- 
reux ; et lorsque la réponse était favorable, le mariage se 
faisait. 

Le jour de la cérémonie on n'oubliait pas de parer la 
mariée de tous ses ornemens. On lui couvrait la tête d'un 



i8o NOTES 

voile, et l'on mettait dessus un chapeau de fleurs de ver- 
veine, et. d'autres plantes qu'elle cueillait elle-même. 

Sur le soir l'on feignait d'entraîner par force la mariée 
chez son nouvel époux. Néanmoins , elle était précédée de 
joueurs de flûte, et par une troupe de jeunes gens, dont 
cinq portaient des flambeaux en l'honneur des cinq divinités 
sous la protection desquelles on se mettait en se mariant : 
Jupiter, Junon, Vénus, Suada, et Diane ou Lucine. Un 
petit enfant portait un flambeau particulier qu'on appelait le 
flambeau d'hyménée, auquel on attribuait de grandes vertus. 
Les parens et les amis des mariés veillaient avec grand soin 
sur ce flambeau, de peur qu'il ne fût enlevé, et qu'on ne s'en 
servît pour quelque maléfice capable d'abréger la vie de l'un 
d'eux. 

On portait derrière la mariée une quenouille garnie de 
laine, un fuseau , du fil, des bijoux , et autres petits meu- 
bles à son usage. En approchant du logis , on jetait sur la 
mariée de l'eau lustrale , afin qu'elle entrât pure dans la 
maison de son mari. La porte était ornée de fleurs et de 
verdure. Là, on demandait à la mariée qui elle était ; elle 
répondait qu'elle se nommait Caïa , pour faire entendre 
qu'elle se proposait de marcher sur les traces de cette ver- 
tueuse princesse, qui se nommait Caïa Cœcilia Tanaquil. 

La mariée, avant que d'entrer dans le logis, attachait aux 
deux côtés de la porte des rubans de laine, et après quel- 
ques autres cérémonies, elle sautait par-dessus le seuil de la 
porte , ou on la portait , afin qu'elle n'y touchât pas , ce 
qui aurait été regardé comme de mauvais augure. 

Lorsque la mariée était entrée, on lui donnait les clefs de 
la maison , et on la faisait asseoir sur une toison de brebis, 
pour l'avertir qu'elle devait prendre soin de la maison, 
employer au travail les heures de loisir, et ne pas faire con- 
sister son mérite dans la magnificence de ses habits, puisque 
les premiers hommes , qui valaient bien ceux venus depuis, 
n'étaient habillés que de peaux de bêtes. Ensuite l'époux lui 



SUR LES DIALOGUES. 181 

ayant présenté du feu et de l'eau , pour marquer qu'elle 
entrait en société de tous les biens, la conduisait, avec ses 
compagnes , dans la salle du fcslin. La musique et les sou- 
haits accompagnaient toutes ces cérémonies. Ensuite le marié 
jetait des noix aux jeunes gens de la noce , pour marquer 
qu'elle renonçait aux amusernens de l'enfance. On condui- 
sait ensuite la jeune épouse dans la chambre qui lui était 
destinée ; on invoquait les dieux , et on chantait des vers à 
la louange de l'époux et de l'épouse. Enfin, on prenait congé 
d'eux , et on se retirait. Le lendemain le marié donnait un 
repas ; les parens et les amis faisaient leurs présens , et l'on 
offrait un sacrifice aux dieux. 

AUTRES NOTES. 

(a) Page 10. 

Montaigne , qui parle de tout , et dont, les Essais 
semblent plus particulièrement le répertoire anecdotique et 
littéraire de l'antiquité, n'a jamais parlé de Sapho. Cette 
omission peut étonner. Il aimait tant à conter, et il aimait 
tant la poésie ! A ce double titre , le nom et les chants de la 
jeune fille îeolienne, comme l'appelle Horace, devaient inté- 
resser son souvenir. Sapho, animée par l'amour et le ciel 
de la Grèce, fut un des plus beaux génies poétiques qui 
aient existé. Chose singulière, et pourtant facile à expliquer, 
c'est dans les inspirations brûlantes de cette âme passionnée 
que les deux plus habiles critiques des temps anciens so;;l 
allés chercher les modèles de la perfection et le sublime de 
l'art ! On ne connaît généralement de Sapho que les deux 
pièces conservées par Longin et par Denys d'IIalycarnasse. 
Tout le monde a lu la célèbre imitation qu'a donnée Boileau 
de l'une de ces pièces : 

Heureux qui près de toi pour toi seule soupire ! 

Le temps a dévoré d'ailleurs toutes ces poésies de Sapho 



i&d NOTES 

auxquelles Horace prometrait une juste immortalité. Il faut 
en excepter seulement sept ou huit fragmens de quelques 
vers , que les savans ont recueillis. Ils sont sur un ton plu- 
tôt libre que passionné, et Ton remarque même dans le 
nombre , une épigramriie badine contre une femme riche , 
mais sans esprit et sans beauté. Ovide a fait parler Sapho 
dans Tune de ses héroïdes. Mais le bel esprit de la cour 
d'Auguste n'a pas retrouvé cet élan , ce désordre , ces tour- 
mens de l'âme qui ravissaient le rhéteur Longin à la lecture 
des poésies originales de Sapho. La pièce d'Ovide est élé- 
gante et spirituelle. Semblable lettre d'amour n'est pas datée 
du rocher de Leucate. 

(b) Page 24. 

Aspasie est célèbre presque à la manière d'une femme 
moderne. Aussi, pour la connaître, il faut lire une notice 
écrite sur elle par l'auteur de Corinne. O > verra comment 
deux espriîs de femmes se rencontrent et se devinent à vingt 
siècles de distance En Grèce , on dirait en principe : Le si- 
lence est l'ornement d'une feinine. Cependant Asnasie,par 
le privilège des grâces et du génie , se fit admirer dans 
Athènes, en parlant de tout, et s'il est peunis de le dire, 
en tenant une sorte de salon politique et philosophique. 
Platon lui-même célébra son éloquence, et il a mis dans sa 
bouche un éloge funèbre des guerriers morts pour la pa- 
trie. Heureusement ce n'était, pas celui de Léonidas. 

(c) Page 60. 

Montaigne est l'interlocuteur naturel de ces Dialogues. 
N'a-t-ilpas, dans son ouvrage, conversé avec tous les 
génies de l'antiquité? N'est -il pas l'homme qui travaille le 
plus sur les idées d'autrui , en restant toujours original? 
Il s'est comparé lui-même aux abeilles « qui vont deçà, 
« delà , pillottant chaque fleur pour en composer le miel 



SUR LES DIALOGUES. i83 

« qui est tout leur. »Un écrivain dont il n'a parlé nulle part, 
c'est Rabelais, le seul écrivain français de génie qui lui soit 
antérieur en date. Pourquoi ce silence? était-ce scrupule, 
dédain ou jalousie? Jalousie! Montaigne n'élait poini au- 
teur. Quant aux autres points, Montaigne devait singuliè- 
rement estimer cet étonnant Rabelais, source de tant de 
contes amusans , de tant de fines satires , de tant de situa- 
tions comiques ; ce Rabelais auquel Swift , Molière et Le 
Sage ont beaucoup emprunté , et que Ton peut appeler 
l'Homère de la plaisanterie. 

(d) Page J39. 

Cette énergie militaire des peuples germaniques a été 
célébrée dans l'antiquité. Un poète, Sidonius Apollinaris , 
a dit des Gaulois morts plutôt que vaincus , 

« Animoque superstant 
Eampropè post animam. » 

Qu'il nous soit permis de remarquer que ce froid jeu 
de mots, cette misérable subtilité est bien au-dessous du 
sujet. Gray, dans ses belles Odes, l'auteur allemand d'Jr- 
menius , dans les chœurs de sa tragédie, et M. de Chateau- 
briand , dans les Martyrs , ont dignement reproduit la con- 
stance mêlée d'enthousiasme, la vie tout à la fois sauvage 
et poétique, et les morts courageuses de ces nations du 
Nord qui , suivant l'expression de Tacite, T^itam sine artnls 
nullam esse putant. 

(e) Page 157. 

La plupart des accidens physiques retracés dans cett<: 
description, sont empruntés à la lettre célèbre où Pline 
raconte les détails du fléau dont il avait été témoin, et qui 
coûta la vie à Pline le naturalisée. Les images sont fidèlement 



184 NOTES SUR LES DIALOGUES. 

imitées, les expressions quelquefois traduites. Pline le jeune, 
en adressant cette lettre à Tacite, ne voulait que présenter 
des matériaux à l'éloquence de son ami. Le temps nous a 
ravi les passages que Tacite avait dû consacrer à la peinture 
de ce fléau. Mais le récit de Pline est lui-même aussi élo- 
quent que fidèle; et jamais la perte d'un passage de Tacite 
ne fut adoucie par un tel dédommagement. 



FIN DES NOTBS, 



C L'IMITATIO 



ON. 

ti'envient pas de 
toi qui penses tout connj 

X£tJT<e puissance orgueilleux g 

/"ojéros, qu'est-ce que le né^ s geais croassent 

Mw 6 or tel, sais-tu quel est tori 

être n'est qu'un astre trot> on d e en vaines 

, ui se perd dans la nuit pi 



<. ~ „ans le néant , maîtres du i 



ht 
Kptty 



^sparaîtra votre grandeur. 



^ 0( emblable à la mer en furi< 



osée pâle l'arbre 



nourri aussi de 



i 



mort engloutit dans son , ,,« , 

, ° , i » et sont célèbre* 

destructeur du genre hi 

**|t l'homme utile à sa patri 
M A 9o r i omp i iez> sons harmonief s obéissent à ton 

^ désarmez sa faux meurtrîèf c «œur. 
A;t|Dc Sns les divins accens d'H<tl S) sen t assoupir 

«> n ]ue serait Ulysse à nos ye 



LES 

SOIRÉES DE CAMPAGNE 

CONTES EN VERS. 



LES 

SOIRÉES DE CAMPAGNE 

CONTES EN VERS. 



PARTENOPE, 



CONTE ROMAN, 






Au temps heureux de l'aimable féerie.... 
Ah , quel début ! mais c'est pour en mourir 1 
Votre dessein est de nous endormir, 
Y pensez-vous? s'écria Voltairie. 
Si vous avez pour nos petits enfans 
Force guerriers, nains ou géans, 
Dites, soudain je vais sonner la bonne; 
Au moindre mot tout son être frissonne; 
Votre récit aura son plein effet, 
Vous obtiendrez un triomphe complet..., 
J'ose prétendre encore à plus de gloire: 
Mille pardons , mais tout me porte à croire 
Que nos plaisirs ne sont que visions, 
Et nos succès, pures illusions. 



188 PARTÉNOPE. 

Esclave heureux d'une douce magie , 
J'ai toujours cru, madame, à la féerie; 
Que font les jeux, les arts et les plaisirs, 
Et l'espérance et les jeunes désirs , 
Si ce n'est d'éblouir, d'attirer, de surprendre? 
L'éclat de la beauté doit séduire un cœur tendre. 

L'ardente imagination 

Enfante de brillans prestiges, 

Et l'orgueilleuse ambition 

Ne rêve que de vains prodiges. 

Quel est ce monde tant vanté ? 

Que votre esprit en vain combine 

Un théâtre vaste, enchanté, 

Dont vous ignorez la machine; 

Si vos yeux s'élèvent parfois 

Sur moi, pauvre et mince poète, 

Ne voilà-t-il pas que je crois 

A la vertu de la baguette! 

Dans mon sein palpite mon cœur, 

J'aperçois l'ombre du bonheur; 

Des courts instans de notre vie , 

L'amour n'est-il pas la féerie ? 

Vous qui de ses philtres puissans 

Connaissez si bien le mélange , 

Et qui sous la forme d'un ange 

Savez l'art de charmer nos sens ; 

De cet aimable sortilège 

Vous avez beau dire du mal, 

L'homme , ce docile animal, 

Se prendra toujours dans le piège. 



PARTÉNOPE. i$ 9 

Vous souriez, et j'aperçois 
Dans vos beaux yeux plus d'indulgence ; 
Ils disent, au moins je le crois, 
Je te pardonne, allons, commence: 

De mon héros la généalogie, 
Dans l'ancien temps aurait eu de l'éclat; 
Mais aujourd'hui, l'on en fait peu d'état, 
Grâces aux soins de la démagogie. 

Sans ennui, comment écouter 

L'important qui vient vous conter 
Que Parténope avait de la naissance , 
Qu'on le disait neveu d'un roi de France ; 
Et que ce roi, qu'on nomme Cléoner, 

Prouvait qu'il descendait d'Anchise, 

Et sans qu'on pût le chicaner, 

Sans reproche de bâtardise. 

Hélénus et Marcoméris, 

Du vieux Priam enfans chéris , 

Egarés en fuyant de Troie, 

Prirent tous deux divers chemins; 

Hélénus des Grecs fut la proie , 

Marcoméris, dont les destins 

Guidèrent les pas vers la Gaule, 

Fut législateur et guerrier; 

D'un roi remplit l'auguste rôle, 

Obtint ce titre, et le premier 

Fonda la tige glorieuse 

Dont Cléoner fut un rameau. 

Lorsqu'en un si noble berceau 



190 PARTÉNOPE. 

Un jeune seigneur prend naissance, 
L'on peut avec quelque raison 
Affirmer en toute assurance 
Qu'il est né de bonne maison. 
Mais je l'ai dit , si peu de chose 
Aujourd'hui serait sans effet; 
Un héros frais comme la rose 
Inspirera plus d'intérêt : 
Cheveux châtains, bouche charniante, 
Regard perçant, taille élégante; 
Voilà pour faire son chemin 
Ce que lui donna la nature; 
Et pour assurer son destin , 
Au charme heureux de la figure 
Elle joignit un noble cœur , 
Loyal, sensible et plein d'honneur; 
L'audace, élan des grandes âmes, 
La douceur qui plaît tant aux dames, 
L'esprit, ce dangereux aimant, 
Agirent si bien sur les belles, 
Qu'il en trouvait peu de cruelles, 
Tant le prince était séduisant ! 
Cependant gardez-vous de croire 
Qu'au culte de Vénus livré , 
Il eut en jeune évaporé 
Perdu tout le soin de sa gloire ; 
Au fond des épaisses forets 
L'autre déesse du jeune âge, 
Diane, à son jeune courage 
Offrait de plus brillans succès; 



PARTÉNOPE. 19 1 

Cherchant dans sa course rapide 
Les dangers, plaisirs des grands cœurs, 
Jamais au cerf, tendre et timide, 
Il ne fit répandre des pleurs. 
De Calydon l'hôte terrible 
Craignait l'atteinte de ses traits; 
Le vieil ermite des forêts 
Dans sa retraite inaccessible 
Lui présentait un front armé, 
Et sa redoutable défense 
Excitait la noble vaillance 
De ce cœur de gloire affamé. 
Un soir, renversé sur la terre, 
Il tenait, percé de sa main, 
Son épouvantable adversaire ; 
Près de lui, s'élance soudain 
Une gazelle poursuivie 
Par de lourds bassets; à la voix, 
Ils semblent menacer sa vie ; 
Le prince la croit aux abois, 
Monte à cheval, court après elle, 
Et, dans l'espoir de la sauver 
Écarte les chiens; mais la belle, 
Maîtresse alors de s'esquiver, 
Devant lui folâtre et badine, 
Et semble à ses pas s'attacher ; 
Veut-il la saisir , la lutine 
Ne lui permet pas d'approcher; 
Ce jeu l'anime et l'intéresse, 
Elle en profite avec adresse 



i9* 



PARTÉNOPE. 

Pour le séparer de sa cour. 

Sans écuyer, sans équipage, 

Le prince à la chute du jour 

Se trouve égaré sur la plage, 

Et ne sait plus que devenir. 

Au fond des bois épais et sombres 

Il entend les monstres rugir; 

A l'effroi qu'inspirent les ombres, 

La solitude des déserts 

Fait succéder un long silence; 

Et le sein orageux des mers 

S'ouvre seul à son espérance. 

Tandis qu'en cet état réduit, 

Le prince égaré se désole, 

D'un rayon , l'astre de la nuit 

Perce la nue et le console. 

Un vaisseau par le vent poussé 

S'offre à ses yeux vers le rivage, 

Sur son ancre, et le pont baissé, 

Il présente un libre passage. 

Parténope y court, dans l'espoir 

Que cette côte et ce rivage 

Étant connus de l'équipage, 

Le pilote pourrait savoir 

Les passages où les issues 

Qui, de ces plages inconnues, 

Conduiraient au royal séjour; 

Car il regrettait de la cour 

Les plaisirs, le charme et l'aisance, 

La fatigue, l'isolement, 



PARTÉNOPE. l9 3 

Avaient lassé sa patience. 
Mais quel est son étonnement, 
Lorsqu'en entrant dans la galère 
Aucun être ne vient à lui! 
Il appelle, se désespère, 
Parcourt jusqu'au moindre réduit, 
Ecoute, regarde, examine; 
Personne ne se montre à bord. 
Il remonte , et voit loin du port 
Se diriger à pleines voiles 
Le vaisseau par l'onde entraîné , 
Et par le hasard gouverné, 
Sans guide autre que les étoiles, 
Et sans pilote que les vents. 
L'on sent qu'en ces tristes instans 
L'innocente et pauvre gazelle, 
Et la flottante citadelle, 
Furent maudits en même temps. 
Du sort l'injuste tyrannie 
Le transportait.... quand de ses sens 
Une tendre et douce harmonie 
Vient calmer le désordre affreux. 
Loin de lui de tristes présages : 
Les bancs, les mâts et les cordages 
Semblent à l'instant lumineux; 
Sur les voiles d'or et de soie 
Brillent des chiffres amoureux, 
Des emblèmes mystérieux, 
Que Zéphire en jouant déploie; 
Sur les vergues, nombre d'oiseaux, 

i3 



i 9 4 PARTE NOPE. 

Au chant divin, au beau plumage, 
Egayent ce nouveau bocage 
Qui se promène sur les flots. 
Partout une douce lumière 
Brille, se dérobe à ses yeux, 
Suit ses pas, le guide et l'éclairé. 
Nombre de vases précieux, 
Placés de distance en distance, 
Exhalent des parfums exquis; 
Un divan, de riches tapis, 
Disposés avec élégance , 
Semblent l'inviter au repos. 

Les bottes gênent, à propos 
Un singe a l'instant les enlève. 
Sa tête est basse, en un moment 
Le même singe, doucement, 
Glisse un coussin, et le soulève : 
Ses yeux se ferment. Le Zéphyr 
Guide le brillant météore, 
Et le songe heureux du plaisir 
Charme ses sens jusqu'à l'aurore. 

Les premiers rayons du soleil, 
Du prince marquent le réveil. 
Au même instant la nef arrive; 
Des édifices somptueux 
Des deux cotés bordent la rive. 
Au centre, et dominant sur eux, 
S'élève une tour imposante; 
Le prince descend, se présente: 



PARTENOPE. 

La porte s'ouvre avec fracas. 
Sous une voûte large et sombre, 
A peine a-t-il fait quelques pas, 
A peine a-t-il franchi son ombre.... 
Un spectacle délicieux 
Vient à l'instant frapper ses yeux. 
Tout ce que l'art et le génie 
Peuvent produire d'enchanteur, 
Tout ce qu'une heureuse magie 
Peut inventer de séducteur, 
Attire et captive sa vue. 
Non, les jardins d'Alcinous, 
Ceux qui se perdaient dans la nue , 
Et les bosquets de Lucullus , 
N'ont pu , dans leur magnificence , 
Égaler le goût, l'élégance 
De ceux qui charment ses regards. 
Nature , même en ses écarts, 
Partout se montre intéressante , 
Et de sa forme séduisante 
Les sens demeurent enchantés. 
Mais de tant de rares beautés 
Bientôt disparaît le prestige; 
La soif, l'abattement, la faim , 
A nos sens savent mettre un frein; 
Et ce serait un vrai prodige » 
Que de voir un héros à jeun 
Courant toujours les aventures, 
Sans qu'un estomac importun 
Ne murmurât de ses allures. 



J9D 



iq6 PARTENOPE. 

Aussi, lorsque pour son bonheur, 

Du palais la porte entrouverte 

Attire notre voyageur; 

Enchanté de la découverte, 

Il y court; et furtivement, 

Après l'avoir un peu poussée, 

Il entre dans l'appartement... 

La table se trouve dressée; 

Il s'asseoit, et dans le moment 

Elle est abondamment servie : 

Des mets exquis et délicats 

Du prince préviennent l'envie. 

Le goût préside a ce repas, 

Et se cache sous la richesse. 

Les soins et la délicatesse, 

Pour le charmer semblent s'unir. 

Aussi vive que le désir, 

(Veut-il boire,) une mafn charmante 

Lui présente une coupe d'or; 

Est-il un gibier qui le tente, 

Une main plus agile encor 

L'approche, coupe, et sa fourchette 

Trouve les morceaux délicats. 

Le service fini, les plats, 

Les cuillères et les serviettes 

Disparaissent et fendent l'air. 

Plus vifs et plus prompts que l'éclair, 

D'autres mets reprennent leur place. 

De ces aimables farfadets 

Jamais le zèle ne se lasse : 



PARTENOPE. igy 

Sur la terre point de valets, 
De maître d'hôtel aussi preste. 
Veut-il de table se lever , 
S'essuyer les doigts, se laver, 
Il fait un signe; au moindre geste, 
Brillant de rubis, de saphirs, 
Un bassin s'offre à ses désirs : 
Sur les mains le vase s'incline; 
Des flots argentés d'eau divine 
Répandent leurs douces odeurs; 
Sur la table naissent des fleurs. 
Du moka la vapeur légère, 
Un instant voile leur orgueil : 
Tout disparaît en un clin d'œil; 
Et, par un faisceau de lumière, 
Le vide soudain est rempli. 

Dans ses pensers enseveli 
Le prince restait immobile. 
Un flambeau s'ébranle , il le suit. 
A ce nouveau guide docile , 
Soumis au sort qui le conduit , 
Dans une chambre magnifique, 
Sur des piliers de marbre antique, 
Il découvre un dais de velours 
Chargé d'or et de pierreries. 
A son approche les Amours 
En soulèvent les draperies. 
Dans une corbeille de fleurs 
Un lit paraît ; sa couverture 



i 9 S PARTENOPE. 

Est une élégante fourrure; 
Brillantes de riches couleurs, 
Du phénix les plumes légères 
Forment un couvre-pied charmant. 
Près de lui, l'une des bergères 
S'approche; il s'asseoit.... Un moment 
Suffit au pouvoir invisible 
Pour lui dérober ses habits; 
Résigné, soumis et paisible, 
Il laisse faire les esprits. 
C'est plaisir de voir comme un gnome, 
Sans hésiter, d'un tour de main, 
Sur-le-champ déshabille un homme. 
Il se veut aider, mais en vain; 
Et Parténope au lit se trouve 
Dépouillé de son vêtement, 
Sans savoir par où ni comment. 
Qui peut narrer ce qu'il éprouve? 
Comment n'en pas devenir fou? 
Quand des lumières éclatantes 
Cèdent la place tout à coup 
A des ténèbres effrayantes, 
Il croit que l'enfer en gaîté 
A ses dépens a voulu rire, 
Et, dans le dessein de lui nuire, 
A produit cette obscurité. 
Stupéfait, et dans le silence, 
Figurez-vous sa contenance, 
Lorsqu'en sa chambre il entendit 
Quelqu'un marcher à petit bruit! 



PARTENOPE. 199 

PREMIÈRE NUIT. 

Ramassé dans une encoignure, 
Le prince se faisait petit : 
L'on s'avance; la couverture 
Est soulevée , et dans le lit 
L'on entre sans cérémonie: 
Le frisson lui prend. Le génie 
Jusqu'alors doux et bienfaisant. 
Peut être un très mauvais plaisant, 
Se disait-il. C'était la fée , 
Reine du palais enchanté, 
Qui venait dans l'obscurité 
Goûter les douceurs de Morphée. 
Que ce fût son unique objet , 
Sans doute l'on pourra le dire. 
Avait-elle un autre projet? 
Je me tais de peur de médire. 
Quoi qu'il en soit, notre tendron 
Sentant près d'elle un compagnon, 
Lui reproche d'un ton sévère 
L'excès de sa témérité, 
L'abus de l'hospitalité; 
Affecte une grande colère ; 
Du lit veut le faire sortir ; 
Et s'il persiste en son offense, 
Le menace de violence 
Pour le forcer de déguerpir. 
« Oui, mes chevaliers, lui dit-elle, 
Touchés de ce cruel affront , 



?oo PARTENOPE. 

De toi vont me faire raison ; 
Insolent ! crains que je n'appelle. » 
Quand une femme est en courroux , 
Laissez-lui bien chanter sa gamme, 
Sachez à propos filer doux ; 
Tout ira bien. « Ma belle dame, 
Dit-il, avouez franchement 
Que votre aimable seigneurie 
Me fait querelle d'Allemand. 
Eh ! qui de nous deux , je vous prie , 
En ce beau lieu m'a fait venir? 
Qui de nous, pour se divertir, 
M'a décoché cette gazelle 
Aussi perfide qu'elle est belle; 
Et ce vaisseau silencieux, 
Qui, me faisant traverser l'onde, 
M'a mené dans un nouveau monde, 
Moi qui ne suis pas curieux ? 
J'arrive dans la matinée, 
Et durant toute la journée 
L'on m'égare dans le jardin. 
Il est vrai qu'un brillant festin , 
De mes tourmens me dédommage: 
Aussi j'ai mangé comme un page. 
Je doute que l'on reçût mieux 
Le souverain des trois royaumes. 
Vos farfadets, lutins, et gnomes, 
Sont alertes, gais et soigneux; 
Dans un instant, je vous le jure, 
Par eux pris et déshabillé , 



PARTENOPE. 201 

Ils m'ont lestement dépouillé 
Et laissé dans cette posture ; 
Sans doute pour se divertir , 
Et c'est un reproche à leur faire , 
Ils ont soufflé sur la lumière , 
Et m'ont privé d'un grand plaisir. 
Sans eux j'aurais connu les charmes 
De celle à qui , sans le vouloir , 
J'ai pu causer quelques alarmes. 
Quel bonheur ! j'aurais pu la voir ! » 

Ces mots allèrent jusqu'à l'âme; 
Car tel est le cœur d'une femme , 
Que sous le ciel rien n'est si bon. 
Puisse-t-il à toutes les belles 
D'amour accorder le guerdon , 
Et surtout les rendre fidèles ! 
C'est le souhait que tous les jours 
En rêvant je fais pour ma mie ; 
Et mon cœur avec bonhomie 
La croit , et veut l'aimer toujours. 
Du prince la simple défense , 
Pleine de sens et de raison, 
Fut reçue avec indulgence; 
C'était accorder le pardon. 
Pour obéir à la décence , 
On lui tourna pourtant le dos. 
Feindre de chercher le repos 
Était au moins de convenance ; 
Le prince aisément la comprit : 



202 PARTÉNOPE. 

( A la cour on a de l'usage. ) 
Convenez qu'il faut du courage 
Pour rester ( sage dans un lit, 
Auprès d'une femme jolie, 
Sans qu'il prenne la fantaisie 
D'avancer la jambe , une main. 
Ah! c'est un effort plus qu'humain ! 
L'imagination lutine 
Vous représente mille appas ; 
La peau douce comme l'hermine, 
Un sein tel que l'on n'en voit pas. 
L'on s'en approche, on vous repousse, 
Et la plainte , au bout d'un instant, 
Echappe d'une voix si douce 
Que l'oreille à peine l'entend. 
De l'esprit l'heureuse chimère , 
Délire de la volupté, 
Pour lui ne fut point mensongère, 
Mais une aimable vérité. 
<t Es-tu satisfait? lui dit-elle, 
Laissant échapper un soupir; 
Gage d'amour et de plaisir 
N'a-t-il pas fait un infidèle ? 
Sans égard, pourquoi me presser, 
Surprendre un moment de faiblesse, 
Et dérober à ma tendresse 
Le soin de te récompenser ? 
Je crains. — Calmez votre frayeur. 
Vos bontés pénètrent mon âme. 
Oui, vous serez toujours ma Dame 



PARTÉNOPE. àèi 

L'amour le promet à l'honneur. — 
Mon doux ami , j'aime a le croire, 
Puisse un douloureux repentir 
Ne point troubler mon souvenir 
Du fol abandon de ma gloire. 
N'accable pas de ton mépris 
La victime de ta tendresse; 
Une maligne enchanteresse 
Au même piège nous a pris. 
D'une indiscrète fantaisie 
Parténope n'est point l'objet; 
Dès long-temps je fis le projet 
De l'unir à moi pour la vie. 
(A ces mots un baiser brûlait , 
Fermant la bouche de la belle, ) 
Sois sage, soumis et galant , 
Ou je me fâche , lui dit-elle. 

« Mélior est mon nom , et je tiens sous mes lois 
Des nations, un peuple immense; 

Nombre de chevaliers, de barons et de rois 
Rendent hommage à ma puissance. 
Trop jeune pour les gouverner, 
Mes chevaliers, dans leur sagesse, 
Pour époux m'ont voulu donner 
Un grand prince, dont la prouesse 
Fût l'honneur d'un illustre sang, 
Et justifiât d'un haut rang 
Le pouvoir auguste et suprême. 
Ils ont, avec un soin extrême, 



504 PARTÉNOPE. 

Parcouru différens pays. 
Leurs recherches et leurs avis 
Vous ont , par un commun suffrage , 
Choisi pour être mon époux. 
N'entendant parler que de vous, 
De France je fis le voyage. 
Le pressentiment du bonheur 
Qui nous captive et nous enchaîne 
A soudain entraîné mon cœur. 
La fée Aimable est ma marraine, 
Et jamais son enfant chéri 
N'eût osé choisir un mari 
Sans l'aveu de sa bonne mère. 
. Sous son égide tutélaire, 
Invisible dans votre cour, 
Le bonheur marquait chaque jour. 
Revenez, heures fortunées, 
Fugitives dans son palais ; 
Sans cesse soyez sous ce dais , 
Par le doux plaisir ramenées. 

Le temps fuyait et le devoir 
Rappelait la dame invisible. 
S'éloigner et ne plus te voir 
Était un effort impossible. 
En aimables expédiens 
Ma compagne toujours fertile 
Osa, par une ruse habile , 
Loin de toi fourvoyer tes gens. 
Suivant les lois de la décence, 



PARTÉNOPE. ao5 

Et fidèle à la convenance , 
Près de moi, mais loin de ma cour ? 
J'avais indiqué ton séjour, 
Dupe de la folle manie 
D'un mauvais sujet de génie 
Qui ne fait pas ce qu'on lui dit. 
Je vous ai trouvé dans mon lit : 
Jugez de ma juste colère! 
Mais renvoyer mon doux ami 
Me parut aussi trop sévère. 
Moi, le traiter en ennemi, 
Hélas ! quand je suis sa captive! 
Ah! si Parténope me prive 
D'un cœur qui doit m'appartenir; 
Si le prix de ma complaisance 
Doit être une lâche inconstance , 
Amour puisses-tu l'en punir ! — 
Non jamais, jamais mon amie 
Ne pourra se plaindre de moi ; 
Je t'aimerai toute ma vie , 
Parténope en donne sa foi. 
Mélior! en ces doux momens, 
Pourquoi dérober à ma vue 
L'aspect de ces charmes puissans ? 
La nuit, dans ces lieux épandue, 
Est jalouse de mon bonheur : 
Je ne demande à vos génies , 
Qui soufflent si bien les bougies, 
Qu'une imperceptible lueur. — 
Crains qu'une perfide lumière, 



2o6 PARTÉNOPE. 

Ami, ne vienne dissiper 
L'heureuse nuit dont le mystère 
A voulu nous envelopper. 
Nos jours et notre destinée , 
L'espoir d'un heureux hyménée 
Dépendent d'un charme secret. 
Sois soumis, prudent et discret, 
Avant deux ans , si tu m'as vue , 
Pour toi Mèlior est perdue. 
D'un grand et noble chevalier 
Tu ne peux revêtir les marques; 
Tu le sais, un simple écuyer 
Ne peut commander aux monarques. 
Durant le temps, mon doux ami, 
De ce noviciat pénible , 
A tous les humains invisible , 
L'univers te sera soumis ; 
Le silence est ta loi suprême, 
A tes désirs l'on se rendra : 
Seul avec la femme qu'il aime 
L'ami se dédommagera; 
Toujours à lui plaire empressée , 
Elle viendra toutes les nuits 
Charmer et chasser ses ennuis; 
Mais qu'il éloigne la pensée 
D'éluder l'ordre du destin; 
Le cœur indiscret et mutin 
Peut l'entraîner.... et cette envie 
Injurieuse à mon amour, 
En nous séparant sans retour , 



PARTÉNOPE. 207 

Ferait le malheur de ma vie. » 
Elle dit : des plaisirs nouveaux 
Appesantissent les paupières 
De mon héros ; leurs mains légères 
Sur lui répandent des pavots ; 
Notre belle dame en. profite 
Pour échapper au jeune amant; 
Et dans le trouble qui l'agite 
Couvre ce visage charmant 
D'ardens baisers et de caresses. 
Du cœur trop aimables faiblesses ! 
Lorsqu'il est d'amour éperdu, 
Entraîné, complaisant et tendre, 
Il ne peut s'empêcher de prendre 
Ce que lui-même a défendu. 

Du ciel sous les doigts de l'Aurore 
La porte était prête à s'ouvrir, 
La belle avant qu'il se colore, 
S'arrache des bras du plaisir; 
Ce ne fut pas sans un soupir : 
Du lit doucement elle glisse, 
Au risque de se refroidir; 
Puis à pas de chat, la novice 
Parvient enfin à s'échapper. 
Trop heureux de cette aventure ! 
Si j'avais pu l'envelopper, 
Ah ! c'eût été, je vous le jure, 
Sans malice ou mauvais dessein, 
Mais par amour pour le prochain : 



2o8 PARTENOPE. 

« Toutes servir, pour l'amour d'une,» 

Est ma devise, et ce moyen 

De tous les temps a fait fortune, 

Je m'en suis toujours trouvé bien. 

Apollon, l'on n'en peut douter, 

Autrefois par cajolerie, 

Pour plaire au seigneur Jupiter, 

Tint ses chevaux à l'écurie ; 

S'il eût pour notre jeune amant 

Tant soit peu rallenti leur marche, 

Dans le monde, cette démarche 

Eût réussi parfaitement. 

Sans s'informer si l'on s'éveille, 

Et sans égard, dès le matin, 

Il pousse ses chevaux grand train 

Sur le monde entier qu'il éveille: 

Du char un rayon éclatant 

Darde sur le lit et l'éclairé; 

Ses feux embrasent l'atmosphère, 

Le prince s'éveille à l'instant; 

Il cherche en vain ce qu'il adore, 

Et craint de perdre sans retour 

Ces dons heureux d'un tendre amour 

ipont le souvenir dure encore.; 

Cependant, son œil inquiet, 

Conduit de prestige en prestige, 

Ne peut fixer un seul objet 

Sans apercevoir un prodige : 

Ses vêtemens n'existent plus, 

Et pendant la nuit disparus, 



PARTÉNOPE. 209 

A d'autres habits ont fait place ; 
Aussi somptueux qu'élégans. 
L'or, les rubis, les diamans 
Couvrent celui qui les remplace; 
Il se lève , on le met au bain , 
Pour sa toilette tout s'apprête; 
Il sent une petite main 
Qui de parfums frotte sa tête. 
Même luxe dans le festin. 
Un coursier fougueux à sa porte 
Hennit, impatient du frein, 
Et tout fier du fardeau qu'il porte 
L'entraîne à travers les guérets , 
Sur les monts, au fond des forêts; 
Et notre aimable Parténope 
Parcourant ces lieux enchantés , 
Croit distinguer à ses côtés 
Le bruit d'un cheval qui galope; 
Inquiet de ce qu'il entend , 
Et dupe du nouveau prestige, 
Il s'arrête; mais, 6 prodige! 
Le bruit s'interrompt à l'instant; 
C'était l'aimable et tendre fée, 
Amoureuse par-dessus tout, 
Vive et jalouse fieffée 
Qui suivait son amant partout. 
Si nos aimables demoiselles 
Pouvaient ainsi s'escamoter, 
Et près de leurs amans trotter, 
Quel plaisir ce serait pour elles! 

i4 



aïo PARTÉNOPE. 

("elle qui comble mon espoir 

Ne partage point leurs alarmes, 

Elle compte trop sur ses charmes, 

Elle connaît trop son pouvoir. 

Comment lui serait-il possible 

De craindre un seul moment d'erreur? 

Ses traits sont gravés dans mon cœur, 

Pour moi, peut- elle être invisible? 

De Parténope le coursier, 

Moins dupe que son écuyer, 

Suivait constamment sa compagne; 

Il n'était pas dans la campagne 

De lieu, de site intéressant 

Qu'il ne fît connaître en passant. 

Vers une grotte solitaire 

Souvent il dirigeait ses pas , 

Et semblait trouver des appas 

Dans la retraite et le mystère. 

A cet aspect, il s'arrêtait 

Et doucement s'agenouillait; 

Son œil caressant semble dire : 

Descends; Ce paisible séjour, 

Et cette solitude obscure , 

Est l'asile que la nature 

A formé pour le tendre amour. 

Soit douceur ou vertu magique, 

Le prince obéit au cheval. 

Il ne s'en trouva pas trop mal, 

Si l'on doit croire la chronique. 

A mesure qu'il s'avançait, 



PARTENOPE. 

Plus clairement il entendait, 

Non pas l'allure accoutumée 

D'un vif et fringuant destrier, 

Mais la marche agile, animée, 

D'un jeune et leste cavalier. 

Il s'approche. Dans la nuit sombre 

S'éteignent les rayons du jour. 

Parténope, égaré dans l'ombre, 

Se perd de détour en détour. 

Que devenir? L'incertitude 

Précipite et retient ses pas.' 

Dans cette affreuse inquiétude 

Quelqu'un le saisit par le bras; 

Des siens doucement l'entrelace , 

Ayant soin d'espace en espace 

De le consoler d'un baiser. 

Souvent on le fait reposer: 

Sur un lit de mousse on se couche; 

Et s'il s'avise de parler, 

L'on prend soin de le museler : 

Deux lèvres lui ferment la bouche. 

Je connais bon nombre de gens 

Qui voudraient bien, coûte qui coûte, 

Être guidés sans y voir goutte, 

En employant ainsi leur temps. 

Quoi qu'il en soit de ce voyage, 

Le trajet assez prolongé 

Fut par la prudence abrégé. 

Le prince voit dans un nuage 

Envoler la nuit et l'amour, 

4 



211 



212 PARTÉNOPE. 

Et se trouve dans une tour. 
Mais quels objets frappent sa vue! 
De mer une vaste étendue, 
En grondant jette dans le port 
Le luxe et les trésors du inonde. 
D'un autre côté, sur le bord 
Qu'il arrose en paix de son onde, 
Père de nombreuses cités , 
Un fleuve descend des montagnes 
Pour répandre dans les campagnes 
Les biens par les flots apportés. 
Partout brillantes et fleuries, 
Entourant de vastes palais, 
Naissent de riantes prairies , 
Où les troupeaux errent en paix. 
L'appareil brillant de la guerre 
Ne leur cause point de terreur : 
Aussi sage que tutélaire, 
Le souverain est protecteur. 
Au sein d'une heureuse abondance, 
L'industrie appelle les arts; 
Pour le bonheur et la défense , 
Forge la charrue et les dards, 
Invente, achève, vivifie, 
En multipliant les désirs; 
Impose un tribut aux plaisirs, 
Aux malheureux donne la vie. 
Ce mouvement et cette ardeur, 
Qu'au peuple imprime le génie, 
Est une nouvelle magie , 
I 



PARTÉNOPE. 2i3 

Dont le souverain est l'auteur. 
De ce noble et pompeux miracle, 
Comment eût-il pu se lasser, 
Sans la nuit qui vint effacer 
La majesté de ce spectacle? 
Le prince descend; le coursier 
A propos se trouve à la porte, 
Et dans un clin d'œil le transporte 
Sur les marches de l'escalier. 
Au palais comme à l'ordinaire, 
Profond silence et bonne chère , 
Régnent sous ses riches lambris. 
En tous lieux, messieurs les esprits 
Étalent la magnificence, 
Les richesses et l'élégance. 
Et comme la veille, à minuit, 
Le plus gai, d'une main légère, 
Campe le prince dans son lit , 
Et lui souffle au nez la lumière. 

DEUXIÈME NUIT. 

La niche que chemin faisant 
Le malin osait se permettre, 
N'était pas d'un mauvais, plaisant. 
Eh! qui ne voudrait se soumettre 
A rester dans l'obscurité, 
Pourvu qu'une jeune beauté 
Près de vous au lit vint se rendre?.... 
Sans que personne puisse entendre , 
On peut à l'oreille causer; 



<ii4 PARTENOPE. 

Perd-on un instant la parole, 
Le repos au moins vous console; 
N'a-t-on rien à dire de plus, 
L'on devise à bâtons rompus. 
Point d'attentat à la décence, 
Ni d'alarmes pour les appas : 
Ce qui se passe entre deux draps 
N'est que secret et jouissance. 
Ainsi le prince se taisant 
Sur les excursions de la veille, 
Aussi tendre qu'heureux amant, 
Courait de merveille en merveille. 
Il avait oublié la tour; 
L'effet du magique nuage, 
Et surtout le petit séjour 
Qu'il s'était permis en voyage : 
La belle le lui rappela. 
De s'excuser sur ce point-là 
Le moyen était difficile. 
Que faire sous l'enchantement 
Qui le captive à tout moment ? 
Rien , si ce n'est d'être docile. 
Aurait-il pu se refuser 
Aux lois de la galanterie? 
Ne pas se laisser abuser 
Par une feinte étourderie? 
Content de plaire et d'obéir, 
Il en fait son bonheur suprême; 
Et n'a pu trouver le plaisir. 
Que dans les bras de ce qu'il aime. 



PARTÉNOPE. 2i5 

L'accuser d'infidélité ! 

N'est-ce pas méchanceté pure? 

Si le pauvre aveugle a tâté , 

C'était dans une nuit obscure. 

« Mon Parténope est un vaurien , 

« Cher prince, permets qu'on le dise. 

« Ah ! que cette nuit te sert bien ; 

« Qu'obligeamment elle autorise 

« Ton excuse et notre bonheur ! 

« Sachons mériter sa faveur ; 

a Que jamais ta main imprudente 

« Ne lève son voile léger. » — 

<( Je le promets! » — « Songe au danger. » -— 

« Sur mon honneur ! » — « Je suis contente. 

« Ami, peut-on douter de toi ? 

« Ne crois pas que dans la mollesse, 

« Tendre victime de ta foi , 

« Je laisse languir ta jeunesse. 

« Partout invisible et présent, 

« Tu peux recueillir le suffrage 

(( Du peuple et de l'Aréopage; 

« Juger le faible complaisant , 

« Apprécier l'homme inflexible, 

« Chérir le citoyen paisible 

« Qui vit à l'abri de mes lois, 

« Éclairer, diriger mon choix, 

a En rendant ton loisir utile; 

« Et dans cette foule mobile , 

cr Si du pauvre la faible voix 

« Parvient jusqu'à ton âme aimante . 



2i<5 PARTÉNOPE. 

« Écarte de lui le malheur , 

a Appelle; une main bienfaisante 

« Sur lui répandra ses bienfaits; 

« De la vertu dans l'indigence 

« Réalisera les souhaits. 

« Enfin, deviens la Providence 

« Qui veillera sur mes sujets. 

« De ses intéressans objets, 

« Si parfois tu veux te distraire, 

« Ami, tu peux te satisfaire. 

« Suspendu près de toi, demain, 

« Tu trouveras un cor magique. 

« De l'instrument l'effet unique , 

« Lorsqu'il est tenu dans la main , 

« Et que le son s'est fait entendre, 

« Est d'asservir à tes désirs 

M 

« Les joyeux enfans des plaisirs ; 

« Aucun d'eux ne peut s'en défendre. 

« Soumis à l'éclatant signal , 

« Vous verrez la meute docile 

« Forcer le farouche animal 

« Jusque dans son agreste asile. 

« Plus vif et plus prompt que l'éclair, 

« Obéissant à sa puissance, 

« Le monarque orgueilleux de l'air 

« Saisira l'oiseau sans défense. 

« Toute la nature est à toi. 

« Je veux qu'à tes ordres fidèle, 

« A ton gré tu règnes sur elle , 

« Comme tu sais régner sur moi. » 



PARTÉNOPE. ar 

Certes Ton ne pouvait mieux dire. 
Mais croyez qu'entre jeunes gens, 
(Je puis l'assurer sans médire), 
L'on s'interrompt de temps en temps. 
L'on fait halte durant la chasse. 
Après la chasse le repos. 
La dame en profite à propos.... 
Pour s'enfuir et quitter la place. 
Damoiseau brillant de santé 
Peut-il mener plus douce vie ? 
Le jour bonne cher et gaîté , 
Le soir femme aimable et jolie. 
Jamais d'ennuyeux courtisans f 
De ministres faux et perfides; 
Jamais de conseillers rigides 
Ni d'audacieux charlatans. 
Il est vrai , réduit au silence , 
Il ne pouvait à volonté , 
Tranchant dans la société , 
Mystifier l'expérience , 
C'est bien un joli passe-temps 
A la cour assez en usage ; 
Mais pour aimer ce badinage, 
Le prince avait trop de bon sens. 

Debout au lever de l'aurore, 
Posé sur un faisceau de aards, 
L'instrument brillant et sonore, 
Le premier frappa ses regards. 
Le son bientôt se fait entendre, 



si8 PARTÉNOPE. 

Des limiers noirs au collier d'or 
A ses ordres viennent se rendre, 
Obéissant au bruit du cor : 
Il les découple, et de la plaine 
Ils poursuivent, à perdre haleine, 
Un sanglier qui dans les bois 
S'efforce a trouver un refuge. 
Triste victime de la ruse, 
Par les chiens l'animal coupé, 
S'agite en tous sens , se fourvoie ; 
Et de la meute enveloppé 
Est atteint, et lui sert de proie. 
Lorsqu'épuisés par la chaleur, 
Et les limiers et le chasseur, 
Vers le palais s'en retournèrent... 
Ces animaux l'abandonnèrent; 
Mais il remarqua que l'un d'eux, 
De l'amitié parfait modèle, 
Aussi caressant que fidèle, 
Avec lui se prouvait heureux. 
L'amuser était son étude. 
Près du prince toujours admis, 
Tant que dura sa solitude, 
Il fut le meilleur des amis. 
Aussi dans une douce ivresse, 
Parténope passait des jours 
Par les plaisirs et les amours, 
Filés et variés sans cesse. 
D'un entretien ingénieux, 
L'aimable et brillante magie 



PARTENOPE. 219 

Souvent d'une femme jolie 
Est l'attrait le plus dangereux. 
Rival heureux de la tendresse , 
L'esprit, charme d'un doux loisir, 
Suspend avec délicatesse 
Le dialogue du plaisir. 
Tout enchanteur a sa baguette; 
Mais cette frivole amulette 
Vieillit et n'est d'aucun secours; 
La sienne reverdit toujours. 
Auprès de l'objet de sa flamme , 
Notre jeune prince surpris, 
Trouvait tout ce qui charme l'âme, 
Savoir, beauté, sagesse, esprit. 
Qui mieux que moi peut le comprendre , 
Dans Alinde l'œil enchanté 
Trouve un modèle de beauté, 
Et c'est délice de l'entendre. 
Mais quelle différence, hélas! 
Entre sa maîtresse et la mienne ; 
Le prince est aimé de la sienne, 
Alinde ne m'écoute pas. 
Pour lui Mélior attentive , 
De faveurs couronne ses feux; 
Une espérance fugitive 
A peine est le prix de mes vœux. 
Ce jeune amant près de sa rnie, 
Très doucement passe la nuit; 
De la porte de ma momie 
Tristement je suis éeondiut. 



aao PARTÉNOPE. 

Dans les bras d'un objet aimable, 
Quand Parténope est dorloté, 
Par une ingrate maltraité , 
De bon cœur je me donne au diable. 

Amour heureux fait de l'année 

Une belle et courte journée. 

Le prince dans les doux momens, 

Passés auprès de ce qu'il aime, 

Avait oublié ses parens, 

Ses amis, et le rang suprême. 

Dans l'abandon d'un vain loisir, 

Où la félicité le plonge ; 

De ses devoirs le souvenir 

Se retrace à lui comme un songe. 

Honteux de sa légèreté , 

Mais plus encor d'être infidèle, 

Comment déclarer à sa belle 

L'ennui dont il est tourmenté ! 

Quitter tant de biens et de charmes : 

Des yeux de cet objet charmant 

Faire couler de tendres larmes , 

Ah ! c'est le plus cruel tourment ! 

Une nuit, que l'ami Morphée 

Avait suspendu ses pavots , 

De caresses l'aimable fée 

Adoucit ces terribles mots : 

« Partez, doux espoir de mon âme, 

« Allez, la France vous réclame, 

« Ecoutez l'appel de l'honneur; 



PARTÉNOPE. 22I 

« Vos domaines sont au pillage; 
« Sans l'appui de votre valeur , 
« D'un autre ils seraient le partage. 
« Cléoner est dans le tombeau , 
« Votre père a perdu la vie : 
« Tout tremble; et l'armée ennemie 
« De Blois assiège le château. 
« Cher prince , courez le défendre : 
« Vous vous devez à vos sujets ; 
« Sur eux votre main peut répandre 
« Et ses faveurs et ses bienfaits. 
« Assurez-vous sur ma puissance , 
« Elle comblera tous vos vœux ; 
« Soyez, et faites des heureux, 
« C'est accomplir mon espérance. 
« Que le plus grand des écuyers 
« Demeure aussi le plus fidèle ; 
« Digne des Francs et digne d'elle, 
« Qu'il vienne apporter à mes pieds 
« L'olive unie à ses lauriers; 
« Mais que toujours il se rappelle 
« Que Mélior veut son bonheur ; 
« Qu'il craigne un conseil séducteur, 
« Si Mélior est toujours chère 
« A celui qui comble ses vœux ! 
« Qu'il ne perce pas le mystère 
« Qui la dérobe à tous les yeux. 
« Après une trop longue absence , 
« Encore un an de jouissance, 
« Et tous les biens te sont pronais. 



222 PARTENOPE. 

« Ah ! le plus tendre des amis , 
« Promets-le-moi. » — « Je vous le jure, 
« Dit Parténope; et qu'à l'instant 
« La foudre écrase le parjure 
« Qui trahira ce doux serment! 
« Tes bontés, 6 femme adorée, 
« Seront présentes à mon cœur; 
« Et ta volonté révérée 
« Fera mon unique bonheur : 
« Ta seule rivale. est la gloire; 
« Et jamais.... j> Il allait causer, 
Lorsque soudain un doux baiser 
Lui ferme la bouche. On peut croire 
Que ce fut celui de l'adieu. 
En gagnant la porte secrète, 
L'on assure que la pauvrette 
Fit grise mine et mauvais jeu. 

Au désespoir, mais sans faiblesse, 
Le comte éveillé dès le jour, 
Donne un soupir à sa maîtresse, 
De tendres regrets à l'amour. 
En se couvrant de belles armes 
D'un casque par Vulcain forgé , 
Son cœur tendre n'a point changé, 
Et lui dérobe quelques larmes. 
Sans oser détourner les yeux , 
Rêveur dans un morne silence, 
Il monte à cheval.... Il s'élance, 
Et quitte à regret ces beaux lieux, 



PARTENOPE. 223 

N'ayant dans sa douleur cruelle 
D'autre compagnon de ses pas, 
D'autre ami que son chien fidèle, 
Qui suit, et ne le quitte pas. 
Tous trois arrivent sur la plage ; 
Le même navire enchanté, 
Qui dans ces lieux l'avait porté, 
Se présente sur le rivage. 
A peine ils sont entrés, du port 
Traversant la vaste étendue, 
Le vaisseau fait route , et le bord 
Semble disparaître à la vue. 
Pour charmer l'ennui du chemin , 
Et le vaste trajet de l'onde , 
Prince, coursier, même le chien.... 
La Fée endormit tout le monde. 
Au réveil s'offrit à- leurs yeux , 
Au lieu de cette immense plaine, 
Et de ces flots tumultueux, 
Une brillante et riche scène. 
La Loire, au pied des verts coteaux, 
Promenait ses limpides eaux. 
Caché dans le riant bocage, 
L'habitant fidèle à l'honneur, 
Fort de ses armes, de son cœur, 
Des méchans craint peu le ravage; 
En paix il coule d'heureux jours 
Sur cette terre en bien féconde, 
Doux et paisible comme l'onde 
Qui l'enveloppe dans son cours. 



oM PARTÉNOPE. 

De tours franchissant la distance, 
Le vent qui semble se jouer, 
Pousse le vaisseau dans une anse 5 
L'engrave et le fait échouer. 
A l'abri d'un bois qui le couvre , 
Le prince descend.... Le chemin 
Devant lui s'éclaircit et s'ouvre; 
Il le suit, et découvre enfin 
' Les murs de la ville assiégée. 
L'image d'un peuple aux abois, 
De sa noble mère outragée, 
A son cœur s'offrent à la fois. 
Dans la fureur qui le transporte, 
Brûlant de joindre ses amis, 
Sans apercevoir d'ennemis, 
Il se dirige vers la porte. 

Soudain s'offre sur son passage 

Un chevalier de haut parage, 

Conduisant un convoi nombreux; 

Son air est fier et redoutable, 

Son front auguste et vénérable. 

« Recevez, prince généreux, 

« Lui dit-il, ce don d'une dame; 

« Tous ces fourgons sont chargés d'or 

« A l'unique objet de sa flamme, 

« Elle a prodigué son trésor. 

« S'il vous en fallait davantage, 

« Son cœur vous en ferait hommage. 

« Pour prix de si rares bienfaits, 



PARTENOPE. 22 5 

« Elle veut que toujours fidèle, 
« Adoré de tous vos sujets , 
« Vous soyez encor digne d'elle. 
« Surpassez en gloire les rois : 
« D'un écuyer portez les armes; 
« Soyez brillant aux champs d'alarmes , 
« Sans jamais paraître aux tournois. 
« Point de galantes aventures, 
« Point de couleurs sur les armures : 
« Le preux et vaillant écuyer, 
« A sa dame toujours fidèle, 
« Et digne d'être chevalier, 
« Ne doit être armé que par elle. 
« Mais à votre retour, seigneur, 
« Obéissant, fidèle et tendre, 
« Ne troublez pas votre bonheur 
« Par le désir de trop apprendre, 
a Tel est l'espoir, tels sont les vœux 
« De celle qui vers vous m'envoie; 
« Votre bonheur sera sa joie ; 
« Soyez discret, pour être heureux. 
« Sire , sauvez votre patrie ! 
« Cette gloire est une féerie 
« Faite pour séduire un grand cœur. 
« Secours utile à la valeur , 
« Le convoi sans chef et sans guide 
« Suivant votre course rapide, 
« Dans vos murs bientôt renfermé, 
« Va créer une grande armée 
« Par vous à bien faire animée, 

i5 



:>.6 PARTÉNOPE. 

« Rassurer un peuple alarmé \ 
« Et votre gloire sans seconde 
« En naissant, éclairant le monde, 
« Éblouira dès le berceau. » 
Il dit; et plus prompt que l'oiseau 
Part, et disparaît à la vue; 
De cette fuite inattendue 
Le comte ne peut revenir, 
Et ressent un secret plaisir 
De devoir tout à ce qu'il aime. 
Oui, se disait-il à lui-même, 
Mélior, tant que je vivrai 
A tes ordres j'obéirai ; 
Mon cœur t'en donne l'assurance : 
Durant cette cruelle absence, 
Soutenu par le doux espoir 
De t'aimer, de te voir encore; 
Objet charmant , toi que j'adore , 
Tu conserveras ton pouvoir. 
Telle était l'oraison mentale 
Adressée aux tendres Amours. 
Cependant le coursier détale , 
Et les mules suivent toujours. 
Sans suite aucune, et sans escorte, 
Enfin il arrive à la porte : 
« Que l'on ouvre au comte de Blois ! » 
Sécria-t-il. A cette voix, 
L'on s'agite en foule, on s'empresse, 
L'on court avertir la princesse; 
La joie hâte et guide ses pas.... 



PARTÉNOPE. 227 

Son Parténope est dans ses bras. 
Heureux moment pour une mère ! 
Ce fils que l'on croyait perdu, 
Ce portrait chéri de son père, 
A ses vœux est enfin rendu. 
Ses regards , miroir de tendresse , 
Peignent la douleur , le plaisir, 
Et rappellent le souvenir 
Des premiers temps de sa jeunesse; 
Ce n'est plus ce beau damoiseau 
Au doux parler, à l'œil timide; 
C'est un guerrier fier, intrépide, 
Qu'Amour cachait sous son bandeau. 
A peine aux transports d'allégresse, 
Aux témoignages de tendresse, 
A-t-il donné quelques instans; 
Son âme de gloire affamée , 
Brûle, par des faits éclatans, 
De mériter sa bien-aimée. 
Je ne dis point avec quel art 
Il sut assembler une armée ; 
Comment, par son chef animée, 
Elle maîtrisa le hasard; 
Comment de vastes entreprises 
Donnant le change aux ennemis, 
Ses provinces furent conquises , 
Et l'injuste aggresseur soumis. 
Ce héros, sauveur de la France, 
De son roi connaît le danger, 
Et, jaloux de le partager, 



228 PARTENOPE. 

Vole bientôt à sa défense. 
Honteux, vaincus, humiliés, 
Les Normands quittent leur conquête; 
De leur chef il abat la tête, 
Et la fait rouler à ses pieds. 
Sûre et constante, la Victoire 
Le suit partout dans les combats; 
Il est le soutien des États 
Et le favori de la gloire. 
Le roi, qui doit à sa valeur 
La paix, ferme soutien du trône, 
Veut que l'appui de sa couronne 
En partage avec lui l'honneur. 
Dans toutes les fêtes brillantes 
La reconnaissance se peint, 
Sous mille formes différentes 
Sa délicatesse l'atteint; 
C'est en vain que la modestie 
Semble repousser la faveur; 
Une sombre mélancolie 
Accable et tourmente son cœur. 
Est-il rien qu'aux yeux d'une mère 
Un fils puisse cacher long-temps? 
Attentive, à tous les instans 
Son œil a surpris le mystère ; 
Elle sait le fatal secret, 
Le roi bientôt en est le maître : 
Unis d'un commun intérêt, 
Tous deux sans rien faire connaître 
Conviennent de le retenir, 



PARTENOPE. 029 

En l'enchaînant avec adresse 
Dans les doux liens du plaisir. 
Le monarque avait une nièce 
Prodige éclatant de beauté, 
De grâces et de majesté, 
De son trône unique héritière. 
Joindre par un heureux lien 
Tout ce qui charme le vulgaire, 
Donner à son noble soutien 
Un objet formé pour lui plaire, 
Est un vœu digne d'un grand cœur ! 
Il veut qu'à l'instant une fête, 
Brillante époque du bonheur, 
Annonce l'hymen qu'on apprête. 
Dans un festin délicieux 
La tendre et crédule comtesse 
Aux jeunes gens avec adresse 
Fait verser un philtre amoureux; 
C'était le fond d'une bouteille 
Dont jadis Gircé dans Argos 
Avait enivré ses héros ; 
Sa couleur au vin est pareille. 
La bonne dame, m'a-t-on dit, 
S'en était déjà bien trouvée, 
L'ayant , dès la première nuit , 
Sur son tendre époux éprouvée. 
Depuis ce temps, dans les repas, 
Je maudis le funeste usage 
Des fioles qu'on ne connaît pas, 
Et qui vous viennent d'héritage. 



3o PARTÉNOPE. 

Ces flacons qu'on nous vante tant -, 
Peuvent cacher un sortilège, 
Ou nous dérober quelque piège , 
Comme on va le voir à l'instant. 
En effet, quand nos jeunes gens 

Eurent goûté de ce breuvage 

L'on ne peut narrer le ravage 
Qu'il opéra dans tous leurs sens ; 
Ce n'est plus la pudeur touchante 
Et le trouble de la candeur : 
C'est une flamme dévorante; 
C'est du désir la folle ardeur. 
Une secrète inquiétude 
Tourmente leurs cœurs égarés; 
L'embarras d'être pénétrés 
Leur fait chercher la solitude. 
Évitant les yeux indiscrets , 
Ils se perdent dans les bosquets. 
Parténope , dans son ivresse , 
Pressait de la jeune princesse 
La taille svelte entre ses bras, 
Sans s'apercevoir que Zerbine, 
Toujours attachée à ses pas, 
Aussi fidèle que lutine, 
Tirant sans égard son habit, 
L'avait déchiré de dépit. 
Bel ami, disait la princesse, 
Mon bien, mon unique trésor, 
Sois tout entier à ta maîtresse , 
Ne pense plus à Mélior. 



PAHTÉNOPE. 

A ce mot la vaine puissance 

Qui les enchaînait tous les deux 
Disparaît, avec l'influence 
De ce charme malencontreux. 
Honteux de leur extravagance, 
Us se regardent en silence; 
De son amour épouvanté , 
Chacun s'enfuit de son côté. 

Le prince, conduit par Zerbine, , 
Qui de temps en temps le léchait , 
Incertain, confus et distrait, 
Se jette en la forêt voisine. 
Bientôt au travers d'un grand bois , 
Une route à lui se présente, 
Il la suit ; dans les murs de Blois 
Arrive vers la nuit tombante. 
Le lendemain, de tout le jour 
Il ne veut recevoir personne, 
Écarte ce qui l'environne, 
Se dérobe à toute la cour ; 
Bravant les ordres d'une mère , 
Et ses larmes, et sa prière, 
Du palais s'échappe sans bruit , 
Et voyageant toute la nuit, 
Le matin a joint le rivage. 
Le vaisseau l'attend sur la plage. 
O prodige ! le chevalier 
A l'œil perçant, au front de neige, 
De son escorte le protège , 



2 3 2 PARTÉNOPE. 

Et s'offre à ses yeux le premier. 
Venez, le vent est favorable, 
Lui dit-il ; un être adorable 
Vous désire depuis long-temps: 
Partez, Mélior vous attend. 
Seigneur, pardonnez ma franchise ; 
Gardez, en confident discret, 
D'oublier jamais la devise : 
Honneur, confiance, et secret. 

Cette fois notre aimable fée 
A changé l'aspect du vaisseau, 
Paré le grand mât d'un trophée, 
Et choisit pour voile un drapeau. 
Naguère une douce harmonie 
Ravissait les nymphes des eaux ; 
Une éclatante symphonie 
Des tritons trouble le repos. 
Et le clairon et la cymbale, 
Unissant leurs brillans concerts , 
Etonnent , et charment les mers 
Par une pompe triomphale. 

Bientôt la nef est dans le port, 
L'on en descend, non sans remord, 
Sans éprouver certain malaise, 
Certain poids , qui sur l'âme pèse. 
Amant d'une jeune beauté , 
En être toujours bien traité, 
Près d'elle trouver un bon gite, 
Puis friser l'infidélité , 



PARTÉNOPE. 2 33 

Et s'en venir en chattemitte 
Accuser la fatalité; 
Dire qu'en jeune écervelé, 
Lestement on s'est laissé prendre, 
Qu'en vain on voulait s'en défendre , 

Mais qu'on était ensorcelé 

Ce sont des prétextes frivoles, 

Bons propos, et belles paroles, 

Protestations de menteur. 

Mais l'amour aime qu'on l'abuse , 

Et d'avance au fond de son cœur 

Prépare au fripon une excuse. 

Si j'eusse fait un tel faux pas, 

J'aurais vu mon dragon femelle 

D'une étincelante prunelle 

Me regarder du baut en bas ; 

Au lieu d'un souper délectable , 

Au pain, à l'eau, l'on m'aurait mis; 

A jeun, au lit comme à la table , 

Rien ne m'aurait été permis; 

Et cependant la moindre envie 

De fausser tendre compagnie 

Ne me vint jamais dans l'esprit. 

J'en enrage lorsque j'y pense, 

Et je m'écrie en mon dépit ; 

Quel diable est-ce donc que la cbance ? 

Quoi qu'il en soit, mon libertin 
Est reçu comme à l'ordinaire ; 
Après la cbère et le bon vin 



234 PARTENOPE. 

Il se met au lit. La lumière 
Disparaît , et , l'oreille au guet , 
Le compagnon attend sa belle : 
Personne ne vient; la donzelle 
Se rit de l'écuyer coquet. 
C'était raison : une malice 
Est bien de mise en pareil cas ; 
Et se venger par un caprice , • 
Sans bouderie et sans fracas , 
En vérité, c'était justice. 
Si le galant est au supplice, 
L'on peut sans indiscrétion 
Assurer que la belle dame 
En secret enrageait dans l'âme, 
Dupe de la correction. 
Sur eux je me tairai sans doute. 
L'on ne veut pas qu'en sœur écoute 
J'aille , narrateur indiscret , 
Ravir à l'austère décence 
Et son bonbeur et son secret. 
Aux devoirs de la bienséance 
Je sais porter plus de respect. 
Suffît que durant cette année, 
Aussi courte que fortunée , 
Le prince fut très circonspect. 

Cependant par l'incertitude, 
Son esprit sans cesse agité, 
Même au sein de la volupté, 
Éprouve de l'inquiétude. 



PARTENOPE. 

Aimer, jouir, et ne rien voir, 

Lui semble une loi bien austère ; 

Et quel peut être le mystère 

Qu'impose le cruel devoir? 

Plus d'une fois cette pensée 

S'était offerte à son esprit; 

Par son cœur en vain repoussée, 

Elle revenait chaque nuit. 

Le jour, plus malheureux encore , 

Ses yeux sur d'aimables objets 

Cherche à retrouver l'un des traits 

Qu'il soupçonne à ce qu'il adore. 

La folle imagination , 

Prisme éblouissant du jeune âge, 

Varie à chaque instant l'image 

Dont elle abuse sa raison. 

Dans la fougue qui le transporte , 

Soit effet de l'égarement , 

Ou d'un perfide enchantement, 

Dans la mystérieuse grotte , 

Asile sacré des plaisirs, 

Conduit par d'heureux souvenirs , 

Il porte sa marche incertaine. 

Un pouvoir inconnu l'entraîne ; 

Et, perdu dans l'obscurité, 

Soudain il voit un doigt magique 

Tracer sur une pierre antique 

Ce mot que l'enfer a dicté : . 

Vanneau.... d'une clarté mourante 

Le caractère en est tracé; 



$36 PARTENOPE. 

Trois fois par le prince effacé , 

Elle renaît plus éclatante. 

Surpris, il voudrait deviner 

Le sens du mot. De ce prodige, 

En renouvelant le prestige , 

L'enchanteur cherche à l'étonner. 

Ce méchant enfant de l'envie, 

Et de Mélior amoureux, 

N'ignore pas que la magie 

Ne peut jamais le rendre heureux. 

Mélior règne dans son âme; 

L'espoir de la faire souffrir 

Est un voluptueux plaisir 

Qui calme l'ardeur de sa flamme. 

Parténope en est le jouet. 

D'un pas chancelant et distrait, 

Pensif, il gagne le bocage : 

La fraîcheur de l'air, de l'ombrage, 

Et des prés émaillés de fleurs 

Les délicieuses odeurs 

Lui redonnent un nouvel être. 

Doucement il sent disparaître 

La fièvre qui troublait ses sens. 

Devenue innocente et pure, 

Son âme, au sein de la nature , 

Rêve à d'autres enchantemens. 

TROISIÈME NUIT. 

Il rentre au palais ; la nuit sombre 
A bientôt couvert de son ombre 



PARTENOPE. a&J 

Ces riches et pompeux lambris. 
D'aimables et joyeux esprits, 
Fidèles à leur ministère, 
Dans les bras charmans du mystère 
Le laissent, et partent sans bruit. 
Qui peut narrer de cette nuit 
Les voluptueuses délices, 
Et de bontés et de caprices 
Le mélange attrayant et doux ? 
Tout ce qu'on raconte entre nous 
Des charmes séduisans d'Armide , 
Et de l 'ardeur de ses désirs, 
De l'abandon dans ses plaisirs, 
D'Angélique tendre et timide , 
N'égale pas le vrai bonheur ; 
Cette félicité suprême 
Qu'on goûte auprès de ce qu'on aime, 
Et j'en ai pour garant mon cœur. 
Dans une brillante assemblée, 
Quand ma dame éblouit les yeux, 
Les Amours prennent la volée; 
Dans leurs désirs ambitieux, 
L'un va se placer sur sa bouche, 
Puis sur son sein, sur ses genoux; 
De son aile chacun la touche , 
On les croirait devenus fous. 
Si tandis que l'essaim l'admire, 
La belle avec un doux sourire 
En passant me presse le doigt, 
Voilà tout mon être en émoi : 



238 PARTÉNOPE. 

Amusez-vous de ma sottise , 
Mais vous m'en croirez sur ma foi , 
Ce petit doigt-là m'électrise 
Et me transporte hors de moi. 

Du sommeil , trompant la carrière 
Par les jeux de la volupté, 
Enfin notre jeune beauté 
Sent appesantir sa paupière; 
Dans les bras de son bel ami , 
Sa tête doucement repose; 
Sur le cœur dont elle dispose, 
Toujours à ses ordres soumis, 
Elle étend avec nonchalance 
Une main qui dans le sommeil 
Semble conserver la puissance 
Dont elle jouit au réveil ; 
Sous le linge qui l'enveloppe 
Une bague se fait sentir , 
Et du malheureux Parténope 
Renaît à l'instant le désir. 

Mû par une force étrangère.... 
Ni la crainte de lui déplaire , 
Ni ce langoureux abandon, 
Et cette confiance aimable 
Qui rend ce dangereux coupable 
Indigne d'un noble pardon : 
Ni le devoir.... rien ne l'arrête; 
Parjure à l'amour, à sa foi, 



PARTÉNOPE. *3o_ 

Il enlève l'anneau du doigt, 
Et découvre enfin sa conquête ; 
Mais dans quel état, juste ciel ! 
La pâleur ternit son visage; 
Cette belle à la fleur de l'âge, 
Immobile, d'un froid mortel, 
Au tombeau semble descendue; 
Un voile épais couvre sa vue. 
Le désespoir de son amant, 
Les vœux tardifs de la tendresse, 
A sa belle et tendre maîtresse 
Ne rendent point le sentiment. 
Insensé, d'impuissantes larmes 
Arrosent ses yeux et ses charmes , 
Sanctuaire du vrai bonheur; 
L'accent cruel de la douleur 
Répond à des baisers de flamme, 
Et la sombre stupeur des sens 
Indique le trouble de l'âme; 
Enfin après de longs tourmens, 
Et l'angoisse de l'agonie, 
Un soupir la rend à la vie.... 
A travers les pleurs, les sanglots, 
Elle laisse échapper ces mots : 

« Cruel, tu m'as déshonorée ! 
« Hé quoi ! rien n'a pu t'arrêter ; 
« A l'opprobre tu m'as livrée , 
« Et tu devais me respecter ! 
« Apprends que je règne à Byzance, 



240 PARTENOPE. 

« Et qu'à l'éclat de la naissance 

« J'ai su réunir le savoir 

« Dont s'enorgueillit la féerie. 

« Jamais de la sombre magie 

« Je n'eusse employé le pouvoir; 

« Mais je t'aimais.... Dans mon ivresse 

« Souveraine des élémens, 

« J'ai cru par des charmes puissans 

« Pouvoir captiver ta tendresse. 

« Ah ! d'un sexe faux et pervers 

« La lâche et frivole inconstance 

« Est au-dessus de la puissance 

« Des mobiles de l'univers. 

« Qui t'a rendu ton diadème ? 

« Qui t'a comblé de ses bienfaits ? 

a Quel autre que l'objet qui t'aime 

a Sous tes lois a mis tes sujets? 

« Jeune insensé , qui de la gloire 

« T'a fait connaître le sentier , 

« T'a paré des plus beaux lauriers 

« Que puisse donner la victoire ? 

« Ta Mélior ! ah ! ton serment 

« Ingrat , m'a trop bien abusée , 

« Hélas ! ma foi s'est reposée 

« Sur le cœur d'un perfide amant. 

« Fuis, méchant, avant que l'aurore 

« Dévoile aux yeux de mes sujets 

« Et ma faiblesse et tes forfaits ; 

« Fuis, tandis qu'il est temps encore. 

« Bientôt les esprits infernaux 



PARTENOPE. 241 

« Indociles à ma puissance, 

« Secouant sur toi leurs flambeaux, 

« Vont t'accabler de leur vengeance; 

« Rends grâce au reste de pitié 

« Qui me fait veiller sur ta vie; 

« Mon cœur offensé te confie 

« A la garde de l'amitié. » 

Elle dit : et loin de sa vue , 

Soudain une force inconnue 

L'entraîne et le porte au vaisseau; 

A l'instant la nef est à flot. 

Honteux , sans force, sans courage, 

Les pleurs sillonnent son visage; 

Ce n'est plus ce prince charmant, 

Brillant de gloire et de jeunesse ; 

C'est le malheur dans la détresse. 

Couvert du même vêtement 

Qu'il eut à son premier voyage, 

Mince écuyer, sans équipage, 

Rien au monde ne lui restait; 

En vain son œil errant cherchait 

La douce et folâtre Zerbine; 

Sa chienne même, en sa ruine, 

Échappe à ses regards confus. 

A tort on accuse son zèle, 

Il a cessé d'être fidèle , 

Zerbine ne le connaît plus. 

Maudissant le jour qu'il déteste, 9 

Il veut se jeter dans les flots. 

Observé par les matelots , 

16 



ifc PARTENOPE. 

Et cachant son dessein funeste , 
Vers la chambre il porte ses pas ; 
Il entre, s'empare d'une arme; 
Pour se percer lève le bras.... 
Une amazone le désarme. 
Quelle est cette femme adorable, 
Cet être aimant, consolateur, 
Ange divin et secourable? 
De Mélior c'était la sœur : 
Elle a ses yeux et sa figure, 
]Vtais différens d'expression. 
La noblesse de sa tournure 
Défend la douce émotion 
Que semble appeler son sourire; 
Et le sentiment qu'elle inspire 
Est commandé par le respect. 
Le jeune comte, à son aspect, 
Sent naître la paix dans son âme 
C'est vous, s'écria-t-il, madame; 
Ulraque daigne protéger 
Un malheureux qui se déteste, 
Et par sa présence céleste 
Condescend à l'encourager! 
Ah! s'il était quelque puissance 
Qui pût vaincre mon désespoir, 
D'Ulraque la seule présence 
Sur mes sens aurait ce pouvoir. 
Hélas! vous retracez l'image 
De celle qui fit mon bonheur, 
De la beauté qui sur mon cœur 



PARTE1N0PE. 243 

Régnera toujours sans partage. 
Perfide curiosité , 
Qu'une force surnaturelle, 
Malgré moi rendit criminelle! 
Quel avenir tu m'as ôté ! 
Un instant offerte à ma vue, 
De bonheur j'aurais dû mourir; 
Et par le remords abattue, 
Mon âme va s'anéantir. 
Mélior, ô ma bien-aimée! 
Si tu me bannis pour toujours, 
Ma vie en regrets consumée 
Bientôt terminera son cours. 
Je ne fus jamais infidèle : 
Mélior eut mes premiers vœux ; 
Dame sensible autant que belle, 
Portez-lui mes derniers adieux. 
A ces mots le comte succombe. 
Du cygne c'eût été le chant; 
Il fût descendu dans la tombe, 
Sans le secours tendre et touchant 
Que lui prodigua la princesse. 
Un sommeil doux, réparateur, 
Qui suivit de près sa faiblesse , 
Vint enfin calmer sa douleur. 
Ulraque , tandis qu'il repose , 
Regarde ce visage éteint; 
Par nuance aperçoit la rose 
Renaître et colorer son teint. 
L'enfant qui dans les cœurs se glisse, 



244 PARTENOPE. 

Eût bien voulu que la pitié 
Devînt plus que de l'amitié. 
Il fut éconduit : sa malice, 
Vrai trouble-fête du bonheur, 
Tomba sur la dame d'honneur. 
L'on prétend qu'elle en devint folle; 
Que toujours elle l'adora. 
De ce fait, esprit bénévole, 
Pensez tout ce qu'il vous plaira. 
Au vrai , ce n'est pas la première 
Qui se soit bien mordu le doigt 
D'avoir aimé plus grand que soi. 
Témoin la tendre La Vallière! 
Tandis que le comte dormait, 
Notre princesse s'ennuyait; 
Pensive, et ne sachant que faire 
( C'est assez la mode à la cour ) , 
Elle voulut , pour se distraire , 
Sur le pont aller faire un tour. 
A son aspect, tout l'équipage 
La salua d'un cri d'usage. • 
L'on ne vit jamais de beauté 
Plus affable et plus attrayante; 
De grâces et de majesté , 
Jamais union plus brillante. 
C'est Minerve dans ses beaux jours, 
Lorsque l'indulgente Sagesse . 
Accorde un souris aux Amours. 
Neptune croit voir la déesse , 
Et , par ses beaux yeux attendri , 



PARTÉNOPE. 245 

Oublie un instant le pari 
Qu'il perdit autrefois contre elle. 
Peut-être, en la voyant si belle, 
Abandonnée en son pouvoir, 
Nourrissait-il un autre espoir; 
Son cœur froid s'émeut et palpite, 
Et l'on raconte qu'Amphitrite 
En devint jalouse un instant; 
Que cette reine peu traitabîe, 
Pour éloigner le bel objet, 
Saisit le trident redoutable, 
En frappa la nef qui, d'un jet, 
Fit deux cent mille en un quart d'heure. 
La vague qu'à peine elle effleure, 
Comme un trait la sentait glisser ; 
A peine on la voyait passer. 
Aussi prompte que la pensée, 
Cette incroyable traversée 
Jamais ne se peut concevoir : 
Elle fut si prompte et si leste , 
Que sans aventure funeste 
On eut pris terre avant le soir. 
Le prince, en ouvrant la paupière, 
Ne retrouva pas le repos , 
Et le souvenir de ses maux 
Augmentait encor sa misère. 
Ulraque en vain . pour le calmer, 
Veut retracer à sa mémoire, 
Et le souvenir de sa gloire, 



246 PARTENOPE. 

Et son peuple qu'il doit aimer. 
Gloire, sujets, tout l'importune ; 
Il ne désire que la mort : 
Son âme n'a plus de ressort, 
Et succombe sous l'infortune. 
Ulraque, craignant pour ses jours, 
Invoque , appelle à son secours 
Les prestiges de l'espérance. 
Cette aurore des malheureux, 
Aussi consolante que chère, 
Vint enfin sur ses faibles yeux 
Répandre sa douce lumière. 
« Voulez-vous renaître au bonheur , 
Voulez-vous en croire une amie , 
Lui dit-elle, que votre cœur 
Obéisse et la justifie. 
Rappelez-vous que l'écuyer, 
S'il veut accomplir sa promesse, 
Ne peut être armé chevalier 
Que de la main de sa maîtresse. 
Dans six mois venez à ses pieds , 
Fidèle à l'honneur, à ses charmes, 
De sa main recevoir vos armes , 
Et tous vos torts sont oubliés. — 
Serait-il vrai? — Soyez fidèle; 
Avant ce temps, cette nacelle 
Viendra vous reprendre en ce lieu. 
Adieu, cher Parténope, adieu ! » 
Jaloux d'une aussi belle proie, 



PABTÉNOPE. 

Zéphire , à son ordre assidu, 
Enfle la voile, la déploie, 
Et laisse le comte éperdu. 

Vous" n'attendez pas , je l'espère , 

Que je vous donne, jour par jour, 

La relation du retour 

De notre auguste messagère. 

Des deux cotés même dépit , 

Même désespoir, mêmes larmes, 

Fureurs, emportemehs, vacarmes, 

L'on en aurait perdu l'esprit. 

Ce ne fut , pendant six semaines , 

Que des pleurs du matin au soir, 

Sous le nez et sur le moUcliôir 

Des flacons versés par douzaines. 

Un jour on demandait la mort, 

L'autre jour on aimait la vie; 

D'un cœur tendre on plaignait le sort: 

L'indifférent faisait envié. 

A ces transports impétueux, 

Signes apparens de vengeance , 

Succède un farouche silence , 

Du repos présage douteux. 

Ulraque le craint ; sa tendresse 

Redoute surtout les apprêts 

De cet hymen que des sujets 

Osent prescrire à leur maîtresse. 

Ils ont décidé que sa main 

Serait le prix de la vaillance , 



24& PARTÉNOPE. 

Et que le plus beau coup de lance 

Désignerait le souverain. 

Pour cette conquête si rare, 

S'arment partout les chevaliers. 

Au tournoi chacun se prépare ; 

Cartels , défis, sont envoyés. 

Mélior le sait ; et soupire ; 

Vers sa sœur elle tend les bras, 

Et ses beaux yeux semblent lui dire : 

Parténope n'y sera pas. 

Ulraque comprend ce langage , 

Et dans l'instant un prompt message 

Appelle le bel écuyer, 

Ou plutôt le jeune sauvage.. 

Il parut tel à tous les yeux. 

Depuis le jour ou de ces lieux 

La nef, échappant à sa vue , 

Sur les flots était disparue , 

En proie aux violens transports 

D'un sentiment sans espérance , 

N'ayant de but que la vengeance, 

D'impressions que les remords , 

Le prince, en sa farouche rage, 

Hôte terrible des forêts, 

Marquait, par de sanglans succès , 

Et sa fureur et son courage. 

Se présentait-il un géant, 

Il était prêt à le pourfendre : 

A son approche le brigand 

S'éloignait sans oser l'attendre. 



PARTENOPE. 24g 

Il vint s'offrir à leurs regards 
Presque nu, les cheveux épars, 
Empreint d'une pâleur mortelle. 
Le feu dans ses yeux étincelle ; 
Son visage autrefois vermeil , 
Cuivré par l'ardeur du soleil , 
Porte un caractère farouche ; 
Les mots échappés de sa bouche 
Paraissent inarticulés ; 
Son air annonce la démence ; 
Les matelots en sont troublés, 
Et redoutent sa violence. 
Déconcertés de cet abord , 
C'en était fait de leur message , 
Si le doux nom de Mélior 
Tout à coup ne l'eût rendu sage. 
A ce nonk, toute sa fureur 
Disparut, et son humeur sombre 
Sembla se perdre comme l'ombre 
Qui cache l'éclat d'une fleur. 
Ainsi ce lion redoutable 
Qu'enchaînait l'objet adoré, 
Se laissa conduire à leur gré , 
Vit Ulraque et devint aimable. 
On le reçut dans un château 
Où l'amitié qui lui fît fête , 
Ménageant son faible cerveau , 
Tant soit peu lui remit la tête. 

Cependant le jour approchait; 



a5o PARTENOPE. 

Chaque soir la reine des belles 
Du voyageur s'inquiétait, 
Voulait en savoir des nouvelles; 
Et toujours la maligne sœur, 
Pour la punir de sa rigueur, 
Par une feinte indifférence 
Excitait son impatience ; 
C'était trop de sévérité. 
Tourmenter une femme aimable , 
Et se montrer impitoyable, 
C'est mal, très mal, en vérité. 
Auprès d'une jeune beauté, 
Dites-moi, qu'est-ce que ce monde, 
Les trésors et la dignité 
Qui parent la machine ronde? 
Lorsque Dieu pour se divertir 
Mit les animaux sur la terre, 
Il se plut à leur départir 
Une vertu particulière. 
Il donna la force au taureau, 
Le cheval obtint la noblesse ; 
Bien qu'il soit généreux et beau , 
Le cerf le surpasse en vitesse. 
Quant à l'homme, je n'en dis rien; 
C'est mon espèce et je l'honore; 
Mais il est tant soit peu vaurien , 
Et ce défaut le décolore. 
Rien n'égale de la beauté 
L'air timide, doux et modeste; 
C'est le miel dans sa pureté , 



PARTÉNOPE. 25 

C'est quelque chose de céleste. 
Parmi tous les êtres divers, 
Merveilles de cet univers, 
Le sexe ravissant, aimable, 
N'a rien qui lui soit comparable. 
Le ciel se plut à le former, 
Moi, je me consacre à l'aimer : 
Et du Paradis si la femme 
Etait proscrite sans égard , 
Je le dis du fond de mon âme , 
Ma foi, j'en donnerais ma part. 

Du tournoi l'époque est venue; 
L'essaim des braves écuyers 
(Selon la coutume reçue 
Pour se faire armer chevaliers), 
Devant la reine se présente. 
Assise sur un trône d'or , 
D'atours et de charmes brillante, 
Au sein des grandeurs , Mélior 
Cache le tourment qui l'agite, 
Et son cœur en secret palpite; 
Sur la foule son œil distrait 
Erre et se promène à regret. 
Dans cette tendre inquiétude 
Elle distingue le premier, 
Un jeune et brillant écuyer, 
Dont le port noble et l'attitude 
En son cœur ramène l'espoir. 
A travers ses brillantes armes 



5a PARTÉ1Y0PE. 

La reine croit apercevoir 
Du heaume échapper quelques larmes; 
Il est tout prêt à s'élancer.... 
Ulraque l'arrête d'un signe, 
Et le geste qui le désigne, 
Est la flèche qui va percer 
Mélior craintive, éperdue; 
Elle porte vers lui ses pas , 
L'arme, se dérobe à sa vue , 
Et va tomber entre les bras 
De cette compagne cruelle 
Qui lui rend un amant fidèle, 
Son seul espoir et son appui. 
Ah, ma chère! enfin, c'était lui; 
Pourquoi m'avoir ainsi déçue? 
Ne s'est-il offert à ma vue 
Que pour disparaître à jamais? 
Insensé! quels sont ses projets? 
D'affronter la noble vaillance , 
De résister à la puissance 
De ses innombrables rivaux ? 
Ma chère Ulraque , que de maux 
Viennent s'assembler sur ma tête ! 
Du vainqueur je suis la conquête; 
Ce vainqueur peut n'être pas lui. 
Dans les tourmens et dans l'ennui , 
Hélas! je passerai ma vie ; 
Que ne m'a-t-elle été ravie 
Avant de l'avoir aperçu? 
Calmez une crainte importune , 



PARTÉNOPE. *53 

Et rendez grâce à la fortune, 
Si Parténope à votre insu 
A volé vers sa bien-aimée ! 
Par sa présence ranimée , 
Ma sœur, acceptez cet espoir; 
Qu'il soutienne votre courage : 
Votre amant aura l'avantage; 
J'en crois l'amour et son pouvoir. 
A ces mots de douce allégeance 
Un soupir agite le sein, 
Et fait renaître sur le teint • 
Le coloris de l'espérance. 
Ulraque laisse le sommeil 
Adoucir ces tendres alarmes , 
Et réparer en paix les charmes 
Dont on doit briller au réveil. 
J'entends le lecteur inquiet 
Demander, que fait Parténope? 
Le sauvage , ou le misanthrope , 

Sont évanouis tout-à-fait. 

Notre homme a changé de folie ; 

Toute la terre réunie 

Ne lui paraît encore assez. 

Les rois , les héros terrassés , 

Tous les escadrons mis en poudre , 

Lui seul parmi les combattans, 

A l'égal du dieu de la foudre , 

Pulvérisant tous les Titans ; 

Tel est le beau rêve de gloire 

De notre jeune audacieux : 



54 PARTÉNOPE. 

Il est certain de la victoire. 
Amant, que dis-je? époux heureux, 
Ce bel avenir le transporte. 
Il y pensait lorsqu'à sa porte 
Doucement il entend gratter ; 
Et qui donc? Gela se devine, 
C'était l'indulgente Zerbine , 
Qui , témoin de son repentir, 
Et regardant sa souveraine, 
Avait dans les yeux de la reine 
Lu qu'elle pouvait revenir. 
La charmante petite folle 
Tourne, aboie, saute, cajole 
Et grimpe sur lui sans façon. 
Le comte dans ses bras la presse , 
Pose sur son cœur, et caresse 
La messagère du pardon. 
Ce n'est tout; car en ce bas-monde 
Un pauvre homme est-il aux abois , 
Si la fortune le seconde, 
Les biens lui pleuvent à la fois. 
Un haut baron, dont la vaillance 
Égale la froide prudence , 
Entre suivi d'un écuyer. 
Seigneur, lui dit le chevalier, 
Né dans les camps et pour la guerre , 
Nourri par les antiques preux , 
L'on n'a jamais, sur cette terre, 
Rendu de combats dangereux 
Où je n'aie tiré l'épée. 



PARTÉNOPE. 255 

J'ai vu la jeunesse trompée 
Succomber presque sans effort. 
Daignez munir à votre sort; 
Ajoutez à votre vaillance 
Le poids de mon expérience. 
Votre frère d'arme en ce jour 
Veut partager cette entreprise, 
Et faire avouer à l'amour 
Ce que vaut une barbe grise. 
Je renonce au prix du combat 
Sans renoncer à la victoire, 
Et jamais Gaudin ne se bat 
Que pour les belles et la gloire. 
A ce nom , le prince enchanté 
Voit dans ce héros redouté 
Un secours que le ciel envoie. 
J'accepte, dit-il, avec joie 
Un titre qui me fait honneur; 
Il est, si j'en crois mon courage, 
De l'avenir un doux présage, 
Le pressentiment du bonheur. 
Ami, qu'un même nœud rassemble 
Deux gentilshommes dont le sort 
Est de vivre et combattre ensemble! 
Oui, c'est à la vie, à la mort, 
Reprit Gaudin. Mais la prudence 
Veut que nos armes, nos coursiers, 
Préparés par nos écuyers , 
Répondent de notre défense. 
Loin de s'exposer à mourir 



2 56 PARTENOPE. 

Pour la conquête de sa belle , 
Mieux vaut se conserver pour elle, 
La voir , l'aimer et la servir. 
Bannissons la sombre tristesse, 
Les souvenirs et les regrets; 
Dans le calme de la sagesse 
Sachons préparer nos succès. 

Il avait raison; dans ce monde, 

Que de gens dont on fait grand bruit, 

Se montrent partout à la ronde, 

Mangeant leur fonds en usufruit, 

Accablés de bonnes fortunes, 

Frivoles, souvent importunes, 

Où toujours le cœur n'est pour rien! 

S'il s'offre une femme de bien, 

Qui plaise, captive, intéresse, 

Le cœur bat; mais il est trop tard. 

Hélas! notre élégant vieillard 

N'a plus qu'une pâle jeunesse. 

Ce que je dis là de l'amour 

S'applique fort bien à la gloire. 

Cette déesse, on peut m'en croire, 

N'admet volontiers à sa cour 

Que des amans dont la figure, 

Le port, l'adresse et la tournure 

Enchaînent et gagnent les cœurs; 

Ainsi parurent nos deux braves. 

De l'amour, ces heureux esclaves, 

Bientôt en seront les vainqueurs. 



PABTENOPE. 2 5 7 

TOURNOI. 

Le premier jour les lices s'ouvrent, 

Et la foule des combattans 

Est l'image des élémens 

Qui poussent la nue, et l'entr'ouvrent. 

A travers un gros bataillon, 

Qui formait un épais nuage, 

Parténope se fait passage, 

Et présente son gonfalon. 

« O toi! que j'aime sans partage, 

Belle reine, reçois mon gage ; 

Il sera celui du bonheur. » 

A ces mots, sur ce beau visage 

Parut une tendre rougeur : 

Le gage fut pris. La fureur 

Tombe sur lui; mais son courage 

Fait tête à tous les prétendans , 

Et , seul contre les combattans , 

Aidé d'un coursier intrépide 

Qui, fier de porter un héros, 

Mordait et ruait à propos , 

Il paraît un nouvel Alcide. 

Entouré sans être vaincu , 

Et son bouclier mis en pièces, 

Il s'échappe , et change d'écu 

Aux yeux témoins de ses prouesses. 

Durant tout ce fatal émoi, 

L'on peut se figurer l'effroi 

De notre aimable souveraine. 



258 PARTÉNOPE. 

Mélior respirait à peine. 
Les yeux sur le comte attachés, 
Et de son amant occupée, 
Tous les coups de haehe ou d'épée 
Semblaient sur elle détachés. 
Reine sensible, intéressante, 
Sous l'habit d'un simple écuyer, 
Que vous eussiez été contente 
De suivre votre chevalier , 
De soulager ses meurtrissures, 
Et de poser sur ses blessures 
Le doux appareil d'un baiser! 
Mais, hélas! une grande dame 
Doit à tous les yeux déguiser 
Les vrais sentimens de son âme. 
Triomphant de tant de hasards, 
Les amis quittent la barrière. 
Ils partent. De tendres regards 
Suivent tristement leur bannière. 
Je tais les comabts glorieux 
Qui suivirent cette journée , 
Et de ces amis généreux 
Préparèrent la destinée; 
Le dernier jour y mit le sceau. 
Ce jour , plus brillant et plus beau , 
Le prince en lice se présente 
Couvert d'une armure éclatante, 
Dépouille enlevée au soudan. 
La veille , ce prince imprudent , 
Brûlant d'amour et de colère. 



PARTENOPE. *5q. 

De ce redoutable adversaire 
Avait éprouvé la valeur; 
Il disparut comme une fleur 
Jadis l'honneur de la prairie, 
Et que le vent dans sa furie 
Enlève et transporte à son gré. 
Ainsi de la selle émigré 
Par le choc d'un grand coup de lance, 
Le soudan long-temps en balance 
Au loin se trouve transporté. 
Nos amis entrent dans l'arène, 
Une ligue active et soudaine 
Se forme contre eux à l'instant; 
Les rois de Saxe et de Bavière, 
Des Germains la troupe guerrière, 
S'ébranlent au même moment; 
L'empereur se montre à leur tête, 
Ses escadrons fondent sur eux, 
Mais le roi de France l'arrête ; 
Long-temps ce prince généreux 
Soutient cette attaque inégale; 
Ce qui résiste est dispersé, 
Et le monarque est renversé. 
Parténope à ses pieds s'élance, 
Lui fait un rempart de son corps, 
Et par un généreux effort 
Prolonge long-temps la défense. 
Qui pourrait narrer les exploits, 
La force , l'ardeur et l'adresse 
D'un Français qui venge à la fois 



2Ôo PARTENOPE. 

Son souverain et sa maîtresse? 
Bientôt le brave chevalier 
Touchait à son heure dernière, 
Lorsque la voix de l'amitié 
Lui rendit sa force première. 
Des cris de Montjoy Saint-Denis 
De tous cotés se font entendre , 
Et du trône les vrais amis 
Se rallient pour le défendre. 
Gaudin, qui connaît le pouvoir 
De notre cri de guerre antique , 
Et sait que sa vertu magique 
Inspire et ranime l'espoir, 
Avait fait un heureux usage 
De ce noble appel de l'honneur; 
Il retentit au fond du cœur. 
Tout ce qui sent avec noblesse , 
Avec force et délicatesse , 
Accourt se ranger près de lui. 
Puissant et fier de cet appui, 
Il fond sur la troupe ébranlée 
Par les efforts de son ami ; 
Bientôt une horrible mêlée 
Repousse , entraîne l'ennemi. 
Parténope, dont le courage 
S'augmente encor par ce secours 
Se jette au milieu du carnage, 
Et ne ménage plus ses jours. 
Du sort un seul instant décide, 
Il rassemble quelques amis, 



PARTÉNOPE. 261 

Et le chevalier intrépide 
Force enfin ses fiers ennemis 
A prendre une honteuse fuite; 
Ils échappaient à sa poursuite.... 
Quand les derniers rayons du jour 
Éclairèrent cette victoire. 

En saluant toute la cour, 
Les deux amis couverts de gloire 
Retournèrent au petit pas, 
Comblés d'honneurs et de louanges, 
Et suivis des yeux par deux anges 
Dont l'intérêt touchant.... hélas ! 
Que je vous plains , sexe adorable ! 
Faut-il qu'un préjugé coupable 
A nos yeux rende criminel 
Le plus rare bienfait du ciel ! 
Des cœurs tendres, baume céleste , 
Aimable sensibihré ! 
Puissant attrait de la beauté , 
Charme de la vertu modeste , 
Combien vous avez dû souffrir 
Durant cette lutte guerrière ! 
Il faut aimer pour bien sentir 
Le muet tourment du mystère. 
Ainsi se comporte l'amour; 
Charmant et cruel tour à tour, 
Il vit de tourmens et d'alarmes; 
La honte, l'honneur, la gaîté 
Tarissent ou causent ses larmes; 



26 2 PARTENOPE. 

L'excès de la félicité 
Lui fait oublier la sagesse; 
Qu'il soit timide ou dans l'ivresse, 
C'est un fou qu'il faut ménager. 
Vient-il un jour vous affliger , 
Fuyez cette fièvre brûlante, 
Qui tout à coup peut nous saisir : 
Sans la prévoir, elle fermente, 
Et rien ne saurait la guérir. 
Belles, laides, sages ou folles 
De nous ont quelques grains d'encens; 
Toutes aux yeux de leurs amans 
Sont des prodiges ,. des idoles. 
Pour ma part j'en suis enchanté ; 
Car si la douceur, la beauté, 
Et la sagesse , et la franchise , 
Étaient les seuls dons précieux, 
Les seuls objets de convoitise, 
Ah, que je serais malhOTH'eux ! 
Chacun en voudrait à ma dame , 
Et j'en enragerais dans l'âme ; 
Car, malgré leur ange gardien, 
Leurs mœurs, leur conduite parfaite, 
Je sais maintes femmes de bien 
Qui se laissent conter fleurette; 
Et des dames du plus haut rang : 
Que voulez-vous? c'est dans le sang. 

Tout souriait dans la nature, 
Et le matin frais et vermeil 



PARTENOPE. 263 

Sortait les chevaux du soleil, 
Qu'il attelait à sa voiture. 
Parténope est déjà sur pied. 
Pardieu ! monsieur le chevalier, 
Lui dit Gaudin, ce n'est merveille 
Qu'amour si matin vous éveille. 
Il faut arriver le premier, 
Lorsqu'en champ clos la gloire appelle; 
Mais lorsqu'on va joindre sa helle 
On doit arriver le dernier. 
Dans l'incertitude et l'attente, 
^'accroît l'impatient désir : 
L'amant paraît; et le plaisir, 
Loin de s'affaiblir, en augmente. 
Reposons-nous; dispos et frais 
Arrivons ensuite au palais 
Dans une parure modeste. 
Elégant, amoureux et Jeste, 
Craignez-vous d'être mal reçu? 
Si mon espoir n'est pas déçu, 
Le prix est à nous ; la balance 
Doit pencher en notre faveur : 
L'Amour la tient, et du malheur 
Il prépare la récompense; 
Nous sommes sûrs du tribunal. 
Si Gaudin n'était mon rival, 
Reprit le prince , l'espérance 
Pourrait m'abuser un instant. 
Eh! comment ne pas reconnaître 
La prudente valeur d'un maître 



264 PARÏENOPE. 

Dans notre combat éclatant ? 
A vous appartient la victoire; 
Parténope, de votre gloire, 
N'obtint que le brillant reflet. 
Hé bien , apprenez le secret 
Du rival qui vous porte ombrage : 
L'aimable objet de tous vos vœux 
Ne peut jamais me rendre heureux; 
Ulraque a reçu mon hommage. 
Près de vous cette tendre sœur, 
Aussi prévoyante que belle, 
A mis un frère dont le zèle 
A préparé votre bonheur : 
Allez recevoir la couronne, 
Ce prix réservé par l'amour ; 
C'est la valeur qui vous le donne. 
Chéri de vous et de la cour , 
Et le bouclier de l'empire, 
Voilà les seuls biens où j'aspire. 
Mon prince, au sein de la grandeur, 
Gardera son beau caractère, 
Et je conserverai mon frère 
Tel qu'il était dans le malheur. 
A cette union qu'il ignore, 
A ce secret inattendu, 
Le prince reste confondu , 
S'étonne, et croit rêver encore. 
Bientôt entraîné par son cœur, 
Vers Gaudin le comte s'élance. 
Le cri de la reconnaissance 



PARTÉNOPE. aSS 

Est le présage du bonheur. 

Je n'entreprends point de décrire 

Et son triomphe et ses succès, 

La beauté partageant l'empire 

De l'aveu de tous ses sujets, 

Ni les transports de l'allégresse , 

Ni de nos amans la tendresse ; 

Encor moins cette belle nuit, 

Où pour faire pièce au mystère, 

D'une auréole de lumière 

Les sylphes parèrent le lit ; 

Mais je n'oublîraj point Zerbine , . 

Qui douce, tendre et pateline, 

Aux curieux sut se cacher , 

Et dans les draps fut se nicher. 

Que leur bonheur me fait envie ! 
Mais, me dira-t-on, ce tableau, 
Enfant de ton faible cerveau , 
Fait pour affriander ta mie , 
Ne te pourra servir de rien: 
Elle est jeune, charmante, aimable, 
En sera-t-elle plus traitable ? 
De bonne foi je n'en sais rien : 
J'avais rajeuni pour lui plaire 
Ce roman , tant soit peu gaulois , 
Et , content de mon savoir-faire , 
Gomplaisamment je lui lisois : 
Votre belle Ulraque , dit-elle, 
En m'écoutant d'un air distrait, 



266 PARTÉNOPE. 

N'est que la 31inerve nouvelle 
D'un Télémaque contrefait. 
L'ami Gaudin , avec sa gloire , 
Arrive bien à point nommé 
Pour empêcher dans votre histoire 
Votre héros d'être assommé. 
A cette Mélior si tendre 
Il faut un époux à souhait; 
J'en conviens, et c'est à l'essai 
Que la donzelle veut le prendre. 
La confidente du héros 
Qui l'accompagne à perdre haleine, 
Zerbine, toujours à propos, 
Paraît près de lui sur la scène. 
Et certes, si nos beaux messieurs 
Avaient des chiens de cette espèce , 
Je gage qu'il n'est pas un d'eux 
Dont l'habit ne revînt en pièce. 
Des sylphes soufflant des flambeaux, 
D'un jeune homme une dame éprise , 
Et sa sœur gardant les manteaux, 
De ton conte c'est l'analyse. 



LE PERROQUET BAVARD. 267 



LE PERROQUET BAVARD, 



CONTE. 



Affligé de vingt ans, aimable, fait au tour, 
Enfant gâté de Mars, et même de l'Amour. 
Patron du célibat, au printemps de la vie, 
Léon de s'enchaîner un beau jour eut envie; 
A pareil damoiseau qui de tout a tâté, 
Ce n'est assez d'offrir agrément et beauté. 
Je m'en contenterais; mais pour un mirliflore, 
Du monde et du bon goût éclatant météore , 
Il faut à la jeunesse allier le talent; 
A la grâce naïve, air frivole et galant, 
Etre bonne à la fois, spirituelle et folle, 
Devenir du bon ton le modèle et l'idole; 
Accueillir en riant ce qu'on nomme douceur ; 
Flatter enfin l'espoir en conservant son cœur: 
Voilà ce que Léon désirerait encore, 
Si le destin pour lui n'eût fait Éléonore. 
La nature , en formant cette rare beauté , 
La créa sûrement pour un monde enchanté. 
Privée à dix-huit ans d'une mère chérie, 
Les pleurs qu'elle versa les premiers de sa vie , 
Furent aussi les seuls qui voilèrent ses yeux. 
Bientôt cet abrégé des merveilles des cieux , 



268 LE PERROQUET BAVARD. 

Sur son père séduit établit son empire, 

L'enchanta d'un baiser, l'applaudit d'un sourire , 

Et ce vieillard soumis, par son cœur entraîné, 

Fut le premier esclave à ses pieds enchaîné. 

Un essaim de galans autour d'elle s'empresse , 

L'accompagne en tous lieux et bourdonne^ans cesse. 

Avec indifférence elle reçoit leurs vœux. 

Ses yeux froids et distraits se promènent sur eux; 

Son âme reste calme , et cette Galatée 

D'aucune émotion ne la sent agitée. 

Telle elle paraissait lorsqu'elle vit Léon, 

Lui plut, et l'insensible eut son Pygmalion. 

Une ardeur mutuelle a passé dans leur âme; 

Ce sont mêmes désirs , mêmes vœux , même flamme. 

Leurs yeux à chaque instant paraissent se chercher, 

Leurs mouvemensse suivre, et leurs cœurs s'attacher. 

Le père les approuve , et son Éléonore 

Est bientôt dans les bras de celui qu'elle adore. 

Si l'Amour vous a pris jadis au trébuchet, 

Du magique bandeau vous savez le secret. 

Tout paraît à vos yeux, attraits, grâces, prestige, 

La femme une merveille, et l'amant un prodige , 

Le donjon un palais, refuge des amours, 

Et l'agreste prairie un tapis de velours. 

Les fleurs naissent pour vous dans l'empire de Flore ; 

D'un nouvel incarnat leur charme se colore; 

Le mystère timide, ami des voluptés, 

Présente à l'œil surpris leurs prismes enchantés. 

L'on se fait de sa sphère une douce .habitude, 

Et le bonheur suprême est dans la solitude. 






LE PERROQUET BAVARD. 269 

Le vieillard , délaissé dans un triste abandon , 

Saisit pour s'absenter l'heureuse occasion , 

Et part pour réunir ( car on est toujours père) , 

De nombreux capitaux placés en Angleterre. 

Avec affection l'étranger le reçoit. 

De sa fuite sa fille à peine s'aperçoit. 

Léon l'occupe seul. De cette douce idée 

Son âme tout entière est sans cesse obsédée; 

S'il est absent, l'appelle; et son esprit distrait 

Le nomme à chaque instant... tout, j usqu'au perroquet, 

Apprend à répéter cette phrase chérie : i 

« Ta femme, cher Léon, est à toi pour la vie. » 

L'oiseau l'apprit si bien , qu'en tête-à-tête admis , 

Il fut le plus choyé de tous les favoris ; 

Rien de caché pour lui, baisers, larcins, caresses, 

Entreprises d'amour , doux gages de tendresses. 

Le coquin voyait tout, même il s'émancipait, 

Jusques à becqueter, et tirer le lacet ; 

S'avançait doucement , en présentant sa tête, 

Chatouillé, s'inclinait, et. d'un air de conquête 

Répétait à plaisir cet amoureux serinent, 

Si cher à sa maîtresse, et si doux à l'amant. 

Trois mois étaient passés depuis le mariage, 

Trois mois de miel ; j'en compte à peine un en ménage : 

Mais cette fois l'hymen avait tant attendu , 

Que l'on eût pris ses droits pour du fruit défendu. 

Mais, hélas! tout finit. Un jour qu'Éléonore 

Rêvait dans un bosquet à l'époux qu'elle adore, 

Aux grilles du château un courrier fait grand bruit, 

Entre, et près de Léon est soudain introduit. 



270 LE PERROQUET BAVARD. 

C'est Germout. Serviteur du plus vertueux maître, 
Sa tristesse et ses traits laissent assez connaître 
Le malheur dont le poids accable nos. époux. 
Le deuil est général; les valets pleurent tous. 
Léon, pâle, éperdu, prend d'une main tremblante 
Cette lettre d'un père, où sa main défaillante 
Traça ses volontés et ses derniers adieux. 
Il perd son bienfaiteur; et son cœur généreux 
A cet événement est plus sensible encore, 
En pensant qu'il lui doit sa chère Éléonore. 
Cependant le courrier le presse de partir, 
Lui remet une clef qu'à son dernier soupir 
Un vénérable maître a commise à son zèle. 
Cette clef, ajouta ce serviteur fidèle, 
Ouvre un coffre rempli de diamans et d'or, 
De billets au porteur ; enfin , c'est un trésor. 
Gardez de le laisser aux mains de la justice , 
Il se fondrait bientôt. Léon , de ce service 
Reconnaît tout le prix. Mais comment résister 
Aux pleurs d'Éléonore? et peut-on la quitter? 
lié quoi ! chercher si loin la fortune inconstante , 
Et laisser dans le deuil une épouse charmante 
Qu'on voudrait acheter au prix de tant de biens! 
Dénouer un instant de si tendres liens, 
Ne plus la voir, l'aimer, la désirer sans cesse; 
Trahir l'hymen , tromper l'amour et la tendresse , 
Ja mais, jamais !Qu'entends-je? est-il bien vrai, monsieur 
Ah ! de grâce , croyez votre vieux serviteur. 
L'argent ne vieillit pas , et jeunesse se passe. 
Des dépenses d'amour à la fin on se lasse. 



LE PERROQUET BAVARD. 271 

On a de grands garçons, ça grille de servir. 
Des filles, l'on ne peut trop tôt les établir. 
Madame moins jolie en sera plus coquette ; 
Il faudra satisfaire au luxe, à la toilette; 
L'on aura de l'humeur si l'on n'a pas d'argent. 
Un bon coffre en ménage est un point important. 
S'ouvre-t-il , on en sort plaisir et jouissance; 
Bonheur dans le présent, pour l'avenir aisance. 
Germont, de sa harangue, avait eu quelqu'espoir 
Quand sa maîtresse entra. L'accent du désespoir, 
Des cris entrecoupés, la douleur en délire, 
Du malheureux Léon accroissent le martyre; 
Il ne voit, n'entend plus que sa chère moitié, 
Leur démence est au comble et vous eût fait pitié. 
Le temps calmant enfin de trop justes alarmes, 
Permit à nos époux de répandre des larmes; 
L'on se remit un peu, l'on écouta Germont; 
Enfin , l'on se rendit au vœu de la raison. 
Léon est décidé : déjà pour le voyage 
Tout était préparé, chevaux, malle, équipage; 
Déjà Léon troublé, interdit, éperdu, 
S'élançait dans la chaise; un bruit inattendu 
L'arrête; il croit entendre une voix qui lui crie : 
« Ta femme, cher Léon, est à toi pour la vie. » 
Il ne se trompait pas, c'était le perroquet 
Qui pensa tout gâter par son maudit caquet. 
Heureusement Germont, Nestor de l'aventure, 
Des chevaux à l'instant précipita l'allure , 
Et n'eut point de repos que Léon chez Dessain 
Ne fût sans y songer rendu le lendemain. 



272 LE PERROQUET BAVARD. 

Laissons les vents heureux les porter sur leurs ailes, 

Et revenons aux pieds de la reine des belles. 

L'on s'attend à la voir presque sans mouvement 

Dans les bras de Marton tomber négligemment, 

Et les cheveux épars, sans force, languissante, 

Soulever avec peine une tête charmante, 

Au portrait de Léon adresser des adieux, 

Et sur lui seulement soulever ses beaux yeux. 

Plus de rieurs, de parfums , de luxe, d'élégance, 

Et le château plongé dans un morne silence. 

On le croirait. Hé bien, trop sensible lecteur, 

Il n'en est rien; sortez enfin de votre erreur. 

Loin de cette douleur, dont la raison s'indigne, 

Cette veuve d'un jour doucement se résigne ; 

Un sommeil bienfaisant a ranimé ses traits, 

Dissipé sa langueur, rafraîchi ses attraits : 

Elle est éblouissante, et notre Éléonore 

A son réveil paraît rivale de l'Aurore. 

Un charmant négligé dissimule le deuil, 

De la coquetterie l'on côtoyé l'écueil; 

Les talens négligés se groupent autour d'elle ; 

Ces charmans exilés rentrent à tire d'aile : 

L'un présente une aiguille, un autre le pinceau, 

La romance nouvelle est sur le piano. 

L'on essaie, et bientôt la sonate brillante 

Fait valoir les contours d'une main ravissante. 

Mais quoi! la solitude amène la langueur, 

Et toute pièce veut un accompagnateur. 

On le trouve; Merville est, dit-on, à sa terre . 

Marton l'a vu; Marton, étourdie et légère, 



LE PERROQUET BAVARD. 27 3 

L'indique à sa maîtresse, en dit beaucoup de bien. 
On l'invite; au château s'introduit le vaurien. 
N'allez pas m'accuser ici de calomnie. 
Que dire d'un galant qui, sans cérémonie, 
Près d'une jeune femme avec décence admis, 
S'arroge en un instant tous les droits d'un ami, 
Met tout le monde en train, folâtre, fait tapage, 
Et se conduit enfin comme eût pu faire un page? 
Sa bruyante gaîté n'a jamais de repos, 
Et son esprit léger varie à tout propos. 
Le matin à cheval il s'éloigne, s'égare, 
Entraîne Eléonore, et souvent la sépare 
De ses gens inquiets qui la cherchent en vain; 
Charme, émeut, et surprend cet esprit incertain. 
En un mot, il n'est rien que Merville n'emploie, 
Pour séduire, entraîner et surprendre sa proie. 
Chaque instant à ses yeux cache un piège nouveau: 
Elle y tombe.... et l'hymen a perdu son flambeau. 
Le scélérat en rit, et fier de sa victoire, 
C'est peu de la goûter : que dis-je! il en fait gloire, 
Et trouve fort plaisant d'apprendre au perroquet 
A répéter ces mots : « Si Léon le savait. » 
Il ne retint que trop cette leçon perfide, 
Et ces funestes mots furent le trait rapide 
Qui , du pauvre Léon , perça le triste cœur. 
Il voulut quelque temps douter de son malheur. 
L'air distrait et léger, la froideur de sa femme, 
Avaient porté le trouble et la mort dans son âme. 
Mais il doutait encor, lorsque le perroquet 
Lui répéta trois fois : « Si Léon le savait! » - 

ïS 



2 7 4 LE PERROQUET BAVARD. 

Du mot de l'animal, rapprochant les indices, 
Il découvrit bientôt le crime et ses complices : 
Il s'éloigna, trop sûr de son malheureux sort; 
Mais Germon sur son cœur pressant le coffre fort , 
Disait : Le teint se fane , et le plaisir s'envole; 
L'argent ne vieillit pas, c'est ce qui nous console. 



Époux, voulez-vous vivre en un calme parfait, 
En tiers n'admettez pas chez vous un perroquet. 



LA MÉDECINE. a 7 5 



>«**<*! «\V\««»*«W**V»V**W»*VM«»VW*»»VM(»»»*W»**W»VÏV 



LA MÉDECINE. 



CONTE. 



Uamon vivait dans la mollesse, 
Avait maisons, chevaux, maîtresse, 
Le cuisinier était parfait, 
Sa demeure élégante et belle, 
Ses gens le servaient à souhait, 
Et sa maîtresse était fidèle. 
Fut-il être plus malheureux ! 
Personne dont il pût se plaindre , 
Point de danger qu'il eût à craindre; 
Bien traité sans être amoureux, 
Une facile jouissance 
Prévenait ses moindres désirs, 
Sans laisser place à l'espérance 
Accouraient vers lui les plaisirs; 
Ses trésors, objets de l'envie, 
Indifféremment s'épanchaient , 
Et dans la langueur se fanaient 
Les premiers jours, fleurs de la vie. 
Du pauvre, le cruel vengeur y 
L'ennui, déserteur des cabanes, 
Vint souiller de ses doigts profanes 
Toutes les sources du bonheur. 



276 LA MÉDECINE. 

Perdu dans ce brouillard de l'âme, 
De l'amitié la douce flamme 
Pour son cœur était sans appas.... 
Le bonheur ne s acheté pas. 
Enfin un voile de tristesse 
Paraissait ombrager son teint; 
Plus de chaleuiy plus d^- jeunesse, 
Et son regard était éteint. 
Dans cet abandon déplorable, i 
Et digne de compassion , 
Mourait ce riche misérable.... 
Lorsqu'un burlesque compagnon , 
Par ses tours , et par sa folie, 
Bien mieux qu'un grave médecin, 
Sut le rapeler à la vie. 
En s'éveillant un beau matin, 
Le jeune homme aperçut un sing# 
Bien entortillé dans un linge, 
Et coiffé d'un bonnet de nuit,, 
Qui se glissait à la sourdine, 
Et s'avançait près de son lit 
Pour gober une médecine 
Que le docteur avait prescrit. 
Feignant de dormir, et sans bruit 
Le malade à loisir l'observe : 
Bientôt le breuvage est goûté, 
Le verre à la lèvre est porté , 
Mais toutefois avec réserve : 
Le singe troublé par la peur, 
Hésite ; une certaine odeur 



LA MÉDECINE. 277 

Désabuse sa friandise ; 
Il s'enhardit; la gourmandise 
L'emporte enfin sur le dégoût: 
Il flaire, recule, éternue, 
Trempe sa babouine velue, 
Fait la grimace, et tout d'un coup 
Boit la potion purgative. 
Il n'est besoin que je. décrive 
Les bonds, les sauts et le fracas 
De l'animal qui se tourmente; 
Le malade en rit aux éclats. 
Plus la contorsion augmente , 
Plus il en paraît réjoui. 
Cette crise le vivifie, 
Et ce changement inouï, 
Cette gaîté, baume de vie, 
Il la doit au nouveau docteur. 
Le voyant en si belle humeur, 
Et fort étonné de sa cure , 
L'Esculape, avec gravité, 
Se fait expliquer l'aventure , 
Non sans quelque difficulté; 
Car en s'efforçant de la dire 
Tout le monde pouffait de rire. 
Le médecin, confus, cherchait; 
La potion l'inquiétait; 
Du vase elle était disparue. 
« Que peut-elle être devenue ? » 
S'écria-t-il tout interdit. 
Le singe à l'instant répondit : 



278 LA, MÉDECINE. 

Le lecteur peut deviner comme. 
Qui fut surpris ? ce fut notre homme; 
Sans lui le malade guérit. 

Ainsi , des suppôts d'Esculape 
La science fut en défaut; 
Un secret, auquel rien n'échappe, 
C'est de faire rire à propos. 



LE SERPENT. 270 



LE SERPENT. 



Dans un château, sur les rives du Tibre, 
Vivait jadis un chevalier fameux 
Par sa vaillance et par son savoir vivre; 
Aimable , franc , sensible et généreux. 
De ses sujets ce preux était l'idole , 
Mais partisan du célibat; ses gens 
S'en désolaient; Gros Jean, maître d'école, 
Le haranguait sur ce point tous les ans. 
Paraissait-il gentille demoiselle, 
A son aspect renaissait leur espoir; 
Tout leur plaisait, fût-ce veuve ou pucellè: 
Pour châtelaine on la voulait avoir. 
Une avance sur l'hyménée 
Ne les aurait point arrêtés , 
Tant de ces maîtres respectés 
L'on désirait avoir lignée. 
Enfin notre jeune seigneur, 
Vaincu par leur persévérance , 
Se rendit.... L'on dit que son cœur 
Se fit bien douce violence. 
La dame avait de blonds cheveux 
Un air riant, et de beaux yeux, 
Les lèvres minces et vermeilles, 



280 LE SERPENT. 

Des dents a l'ivoire pareilles, 
La peau douce comme satin, 
La taille à tenir dans la main ; 
Sous la robe deux pommelettes 
Si rondes, et si joliettes, 
Qu'elles appelaient le désir ; 
Monseigneur en eut le plaisir. 
« La greffe est bonne, sur mon âme, 
« Dit Guillot, en voyant la dame; 
« J'en réponds; dans neuf mois, meshui, 
« Elle donnera de bon fruit. » 
Il eut raison. Si la pauvrette 
Fut exacte à l'heure , au moment, 
Ce fut par un bon mouvement, 
Et par égard pour le prophète. 
Au jour marqué vint un garçon; 
L'on eût dit le fils de Latone, 
Tant était le bel enfançon 
Bien pris dans" toute sa personne. 
Le berceau, placé dnns la tour, 
Fut commis à de jeunes filles , 
Vives, riantes et gentilles, 
Qui le balançaient tour à tour. 
Près de lui couchait Arabelle, 
Des chiennes c'était le modèle. 
Habile à lire dans les yeux, 
Elle vit dans ceux de son maître 
Que l'enfant qui venait de naître 
Etait ce qu'il aimait le mieux. 
A l'instant l'animal fidèle. 



LE SERPENT. #* 

Du berceau soigneux sentinelle, 
Fait bonne garde jour et nuit, 
Défend toute approche étrangère, 
Aboie à tous, hors à sa mère 
Qu'il caresse et reçoit sans bruit. 
A quoi bon , dira la critique, 
Ces demoiselles et ce chien, 
Ce berceau , cette, tour gothique ? 
Au fait. Je ne retranche rien ; 
Et pour punir l'impatience, 
Je vous dirai que tous les ans 
L'on fêtait l'heureuse naissance 
De ce fils , trésor des païens. 
Ce jour on nageait dans la joie; 
Partout concerts, bals et festins, 
Riches habits, robes de soie, 
Force lampions dans les jardins. 
Quand on est jeune et gentillette, 
Que l'on entend le violon, 
Il est dur de rester seulette 
Sans se permettre un cotillon. * 
Ce mal , qu'on nomme Tarentule , 
Pique nos filles; les voilà 
Qui dégringolent sans scrupule , 
Et vous laissent le marmot là. 
Il restait seul , sans Arabelle ; 
Exemple de fidélité, 
Rien ne peut altérer son zèle; 

* Sorte de danse. 

I T 



->8a LE SERPENT. 

L'odeur des mets et du pâté 
Ne lui fait pas quitter la place; 
Constante, et digne de sa race, 
Ferme aux attaques de la chair , 
L'œil aux aguets, l'oreille en l'air, 
Au poste elle reste immobile. 
Soudain, vers son tendre pupille 
S'avance un énorme serpent; 
( Le monstre par une lézarde 
S'était introduit en rampant. ) 
La chienne en effroi le regarde; 
Avertit par des hurlemens, 
Menace en grondant le reptile, 
Qui répond par des sifflemens; 
Des anneaux de son corps mobile 
Il veut déployer le ressort, 
Et s'élancer.... le chien le mord; 
Le serpent l'enlace, ou se roule; 
Ils se déchirent, le sang coule 7 
Long-temps le combat est égal; 
Mais dans cette terrible joute 
Le chien, plus valeureux sans doute , 
Sur le front saisit l'animal , 
L'écrase.... et cette longue chaîne 
Prête à l'étouffer dans ses lacs, 
Se déroule et tombe sans peine. 
Durant ces terribles combats, 
Par eux entraîné dans la lutte , 
Le berceau tombe, fait culbute, 
Et l'enfant, sans avoir souffert, 



LE SERPENT. a f;3 

Par lui se trouve recouvert. 
La pauvre Arabelle blessée , 
Sur la corbeille renversée, 
Va s'étendre morte à demi , 
Gardant encor son jeune ami. 
Parfois à danser l'on se lasse, 
Le plaisir au devoir fait place , 
Et l'on revient à la raison. 
C'est de la vie une saison ; 
Il est vrai bien tard elle arrive, 
Et notre jeunesse trop vive 
En fit l'épreuve dans ce jour. 
Vite l'on remonte à la tour; 
Mais en entrant la triste image 
De la discorde et du ravage 
Frappe soudain les yeux surpris : 
Plus d'enfant ; d'effroyables cris 
Dans le château se font entendre ; 
D'horreur on ne peut se défendre. 
Ce funeste mot, il est mort , 
Se propage de bouche en bouche ; 
La mère présage son sort, 
Et son époux, d'un air farouche , 
En vain interroge ses gens. 
L'on se tait; des gémissemens 
Sont pour eux la seule réponse. 
Le silence , et ce qu'il annonce , 
Pénètre un trop sensible cœur , 
A la tour il monte en fureur. 
Quels objets s'offrent à sa vue ! 



a 84 LE SERPENT. 

Il voit sur le berceau brisé 
Sa chienne sanglante étendue; 
Et par l'apparence abusé, 
Pense qu'en un accès de rage 
Elle l'a privé de son fils ; 
Le trouble égare ses esprits, 
Son cœur respire le carnage; 
Point de grâce, point de pitié, 
Jl frappe la pauvre Arabelle. 
Cet animal tendre et fidèle, 
En se traînant jusqu'à son pied, 
Fait tomber la légère cage 
Qui lui conserva son enfant. 
Son œil semblait, en expirant, 
Lui dire: voilà mon ouvrage, 
Cruel ; j'ai veillé sur son sort, 
Et ta main me donne la mort. 
Du serpent, la dépouille atteste 
Le courage de son vainqueur. 
Tout est connu. Jour de douleur 
Fuyez, l'amitié vous déteste. 
Vous qui pleurez en ce moment 
Arabelle et sa mort funeste, 
Craignez le premier mouvement. 



LA SACRISTINE. a85 



LA SACRISTINE. 



CONTE DEVOT. 



Un vieil auteur dans son ouvrage, 
Mêlant le profane au sacré , 
Goûtait peu d'un style épuré 
L'inappréciable avantage. 
De là , tous ces contes dévots 
Dont l'ancien fabliau fourmille; 
Récits enjoués et falots , 
Que Ton débitait en famille. 
Les diables tourmentaient les saints; 
Et la vierge, avec imprudence, 
Faisait abus de sa puissance 
Pour sauver d'insignes vauriens. 
Que vous dirais-je des folies 
Que l'ignorance applaudissait? 
Maintes stupides niaiseries 
Que la raison répudiait? 
De ces contes imaginaires 
Aujourd'hui qu'on est revenu, 
Que ce genre est presqu'inconnu , 
L'on nous trouvera téméraires 
De vouloir les mettre en crédit. 
Ce n'est mon but. Ma sacristine 



>S6 LA, SACRISTINE. 

Ne doit pas vous donner d'humeur ; 
Ne lui faites pas grise mine , 
Prenez pitié de sa candeur. 

Je viens au fait; mon Euphrosine, 
D'un monastère près du Mans, 
Se trouvait la sœur sacristine. 
Elle avait à peine vingt ans. 
De sa figure séduisante 
Exprès je ne vous dirai rien, 
Ni de sa tournure élégante : 
Certes , je m'en garderai bien. 
Mon dessein n'est pas de séduire; 
Il me suffira de vous dire 
Que sa charge de tous les jours 
Était d'appeler aux matines 
L'essaim des sœurs bénédictines, ! 
Cloîtré dans ce pieux séjour. 
En traversant la galerie 
Qui conduisait dans le saint lieu , 
Toujours de la mère de Dieu 
Elle saluait l'effigie. 
Belzébut l'avait remarqué, 
Et le malin avec adresse , 
Sur ses pas avait embusqué i 
Un certain neveu de i'abbesse, 
Qui tous les jours la cajolait, 
Et sans cesse lui répétait.... 
« Dans ces demeures éternelles 
f< Cessez d'emprisonner l'Amour, 



LA SACRISTINE. 287 

« Il est temps que l'astre du jour 
«r Éclaire la reine des belles ; 
« Votre âge est celui des plaisirs ; 
« Le monde enchanté vous appelle ; 
« Prenez pour règle vos désirs , 
« Pour guimpe, la mode nouvelle 
« Des jeux, des chars et des palais; 
« C'est ce qu'il faut à la jeunesse : 
« Gardez pour la froide vieillesse 
« La cellule et les chapelets. » 
A ces dangereuses paroles, 
Notre jeune sœur s'enflammait; 
Le tentateur la séduisait 
Par mille promesses frivoles. 
En s'insinuant dans son cœur 
Il trompa sa délicatesse, 
Et sut ravir à la pudeur 
Le doux aveu de sa tendresse. 
Il devint pressant.... l'on promit 
Un rendez-vous sur le minuit. 
Une chaise , à l'heure précise , 
A la porte devait s'offrir. 
Sans crainte elle pouvait l'ouvrir; 
Elle avait les clefs de l'église. 
De bons chevaux en un instant 
Enlèveraient à tire d'aile 
Cette timide tourterelle, 
Sous la garde de son amant... 
Le plan formé, l'on se retire, 
En posant la main sur son cœur , 



288 LA SACRISTINE. 

Sans rien promettre au séducteur, 

Tant le premier oui coûte à dire ! 

Il était pourtant dans son cœur. 

Mais le démon qui sait y lire , 

Lui fait partager son ardeur, 

Et vient à bout de la séduire. 

« A ce soir, » dit-elle. On s'enfuit. 

En disant ces mots, la pauvrette 

Se réfugie en son réduit , 

Où seule, tremblante, inquiète, 

Elle commence mille fois 

Un paquet qu'à peine elle achève. 

Elle croit entendre une voix , 

Et son tourment n'a plus de trêve. 

Avec l'horloge le cœur bat ; 

Enfin , dans ce triste combat 

L'heure sonne, elle est en balance; 

Mais l'amour l'emporte à la fin; 

Sans réfléchir elle s'élance 

En suivant le même chemin 

Qu'elle avait coutume de prendre, 

Voit l'image dont j'ai parlé; 

Tombe à genoux l'esprit troublé; 

L'embrasse.... Ah! pour une âme tendre , 

Prier est un besoin du cœur ; 

C'est un baume consolateur , 

Hélas ! et qui peut s'en défendre ! 

Cependant du pied deTautel 

Elle s'éloignait éperdue.... 

Par un effet surnaturel , 



LA SACRISTINE. 289 

Soudain se présente à sa vue 
Une merveilleuse beauté. 
Son air brillant de majesté, 
Mais à la fois tendre et sévère, 
Inspire et force le respect. 
« Arrête, fille téméraire! » 
Dit-elle. A cet auguste aspect, 
Euphrosine , toute tremblante, 
Saisie et pâle d'épouvante, 
Recule et se sent repousser 
Par une puissance céleste. 
Le Dieu qu'elle vient d'offenser, 
Ce crime affreux qu'elle déteste, 
Le temple, et ses sacrés parvis, 
Dont elle allait franchir la porte , 
S'offrent ensemble à ses esprits. 
Dans la frayeur qui la transporte, 
Elle précipite ses pas 
Vers son humble et triste cellule, 
Désormais morne et sans appas , 
Effroi de la beauté crédule. 

Laissons-la pleurer et gémir, 
Voyons le démon se transir, 
Et se prendre en son propre piège. 
Le ciel, d'un déluge de neige, 
Avait couvert notre amoureux ; 
Chevaux et gens, tous à la glace 
Se morfondaient à qui mieux mieux. 
Mais quand la nuit au jour fit place, 

*9 



c)o LA SACRISTINE. 

Force lui fut de revenir. 
La Vierge, pour se divertir, 
Et pour corriger le coupable, 
Avait fait naître un temps du diable. 
Jamais plus heureux à-propos 
Ne déconcerta les mesures 
De nos élégans damoiseaux. 
Sans dépit, humeur, ni murmures, 
Le neveu malin, et têtu, 
Ne se tenant pas pour battu , 
Le lendemain court chez sa tante , 
Voit Euphrosine , la tourmente ; 
Obtient un second rendez-vous. 
Même vision , même fuite 
Renvoyait la dame au plus vite. 
Trois fois la malheureuse sœur 
Voulut sortir du monastère, 
Trois fois une leçon sévère 
La ramena par la terreur. 
Le diable ne savait que faire, 
Et s'y perdait, quand le malin 
S'aperçut que dans le chemin 
La none faisait sa prière. 
« Nous y voilà, » s'écria - 1— il , 
Ce doigt trempé dans l'eau bénite , 
Et celte prière maudite 
La fait échapper au péril. 
Sur-le-champ il met en campagne 

Le cher neveu et le vaurien 

Travaille tant et fait si bien , 



LA SACRISTINE. -291 

Qu'il la persuade, et qu'il gagne 
La promesse qu'à l'avenir, 
Pour assurer leur entreprise , 
Elle traversera l'église , 
Et jusqu'au moment d'en sortir 
Ne ralentira pas sa marche. 
Elle le fit — Ainsi de l'arche 
La colombe un jour s'en alla 
Trouvant partout des aventures, 
Perdit une plume en chemin , 
Attrapa quelques meurtrissures, 
Et maudit son mauvais destin. 
Mais cette colombe bénite, 
Que Dieu jamais n'abandonna, 
Au bout de vingt jours vers son gite 
A tire d'aile retourna. 
Euphrosine, moins diligente, 
Au bout de vingt ans reparut 
A cette porte où Belzébut 
Avait ravi la pénitente. 
Plus de roses, plus de fraîcheur, 
La maigreur creuse son visage. 
Et le temps étend son ravage 
Sur le front de l'aimable sœur. 
Ses beaux yeux noyés dans les larmes 
Semblent éteints par le malheur. 
Sa voix sans douceur et sans charmés , 
N'est que l'accent de la douleur ; 
Et sur ses genoux qui chancèlent 
Son corps ne peut se soutenir ; 



292 LA SACRISTINE. 

Atteinte de frayeurs mortelles 
Elle est prête à s'évanouir. 
Son courage à la fin surmonte 
L'opprobre prêt à la couvrir ; 
Accablé par le repentir , 
Il est au-dessus de la honte. 
Enfin aux portes du couvent 
Elle ose frapper.... une none 
Lui vient ouvrir ; en la voyant 
Tout son être tremble et frissonne. 
C'est son air, son maintien, sa voix, 
Elle se reconnaît en elle. 
Cette ressemblance fidèle 
L'attire et l'effraie à la fois. 
D'un accent qui pénètre l'âme , 
La sœur lui dit : « Console-toi , 
Tu reviens à l'abri du blâme ; 
Au lieu saint rentre sans effroi. 
Tu m'as toujours aimé , ma chère ; 
Du voile obligeant du mystère 
J'ai couvert une longue erreur. 
Sois heureuse, mon Euphrosine, 
Et que la paix rentre en ton cœur. » 

A ces mots, une flamme pure 
Paraît animer tous ses traits; 
Sa noble et charmante figure 
Brille de célestes attraits. 
Bientôt une robe éclatante 
Couvre le cilice pieux, 



LA SACRISTINE. ao3 

Et l'auguste reine des cieux 
A remplacé la pénitente. 
Quel mortel pourrait soutenir 
L'éclat de la gloire divine ? 
Elle accabla mon Euphrosme, 
Et le sommeil vint la saisir. 
En cet état de quiétude, 
Gabriel (on peut le penser ), 
Dans son antique solitude, 
Sur un lit courut la placer : 
Le lendemain la Sacristine 
Se retrouva dans son couvent 
Juste , au premier coup de matines, 
Comme vingt ans auparavant. 

Cette intéressante victime , 
Jouet d'un trop funeste sort, 
Vous offre le tableau du crime 
Aux prises avec le remords. 
Elle perd tout , la foi lui reste : 
Seule, dans ce triste abandon, 
Elle obtient grâce, et le pardon 
Descend de la voûte céleste. 



294 LE MARIAGE. 



LE MARIAGE 



{je bonheur que l'on vante tant , 
Quel est-il? Un vieux charlatan, 
Un créancier dur et sévère, 
Parsemant d'une main légère 
Dignités, plaisirs et succès, 
Que l'on paye à gros intérêts; 
A très gros intérêts! vous dis-je. 
Un ministre dans sa splendeur 
Paraît jouir de sa grandeur, 
Et le moindre revers l'afflige. 
L'artiste en un concert brillant, 
Enlève tout son auditoire; 
Une corde casse , à l'instant 
Loin de lui s'envole la gloire. 
Sous la garde du tendre Amour 
Un jeune homme a laissé sa belle ; 
L'on se met en tête un beau jour 
De corrompre la sentinelle.... 
Il le sait , il est furieux , 
Maudit les grâces et les dieux ; 
Et cette faute d'orthographe, 
De son bonheur est l'épitaphe. 
Réunissez les dons charmans 



LE MARIAGE. agz 

Dont est prodigue là nature, 

Et joignez à tous ses présens 

Les traits d'une âme noble et pure. 

Un accident inopiné 

Vient souvent troubler notre joie; 

Craignez de biens environné, 

Que le sort n'ait paré sa proie : 

Sur peu de chose on doit compter. 

Dans ce bas-monde rien n'est stable. 

Ce que je vais vous raconter 

En est la preuve incontestable. 

Lise et Linval étaient charmans ; 
Ils avaient tout, grâces , talens, 
Richesse, esprit, belle tournure, 
Et la plus aimable figure. 
En voyant ces êtres heureux, 
L'on disait, fortune et nature, 
Sans nul doute, ont fait la gageure 
De les combler à qui mieux mieux. 
Élevés sous d'heureux présages, 
Libres, ensemble à tout moment, 
Tous deux avaient du sentiment 
Doucement parcouru les âges : 
Et ces aimables jeunes gens, 
Camarades dans leur enfance , 
Amis dans leur adolescence, 
Etaient amoureux à vingt ans. 
L'on peut juger que l'hyménée, 
Objet de leurs tendres désirs, 



296 LE MARIAGE. 

Vit les fêtes et les plaisirs 
Marquer sa brillante journée. 
Du bal qu'on trouvait autrefois 
Trop court, non sans quelque amertume 
L'on disparut en tapinois 
Beaucoup plus tôt que de coutume. 
Ardens, au gré de leurs souhaits, 
Les chevaux partent tout de suite 
Ce jour là ; l'on ne vit jamais 
Des coursiers aller assez vite. 
En un clin d'œil on est rendu , 
Grâce au cocher, nouvel Eole; 
L'on ne marche point, mais on vole; 
A l'hôtel on est descendu. 
L'escalier couvert- de verdure 
Forme un jardin délicieux; 
Du goût l'élégante parure 
A divinisé ces beaux lieux. 
L'aimable Lise les efface ; 
Brillante d'attraits, de beauté , 
Elle entre, et paraît une grâce 
Qui sourit à la volupté. 
Tendre prêtresse du mystère , 
De Lise la tremblante mère, 
Détachait les voiles jaloux, 
Faibles gardiens de tant de charmes, 
Et de sa main séchait les larmes 
Que la pudeur doit à l'époux. 
Las! elle était loin de s'attendre 
A quelque triste événement, 



LE MARIAGE. 297 

Lorsque dans le même moment 
Des cris aigus se font entendre. 
D'un saut, sortant du cabinet, 
(Jugez quelle fut sa surprise), 
Le jeune époux sanglant, défait, 
A leurs yeux se montre en chemise 
On court à lui , l'on veut savoir 
La cause de cette aventure. 
De ses mains cachant sa figure, 
Linval paraît au désespoir. 

Enfin, l'alerte passée, 

Et la blessure pansée, 
L'on découvre qu'un gros matou , 
A la faveur de certain trou, 
S'étant introduit en cachette, 
Jusques au fond d'une cuvette, 
S'était établi doucement , 
Après avoir décrit son cercle. 
Épouvanté dans le moment 
Où Linval y mit le couvercle , 
Il avait fait pour déguerpir 
Tous les efforts imaginables ; 
Ne sachant trop comment sortir, 
Et jurant comme tous les diables , 
Le chat avait égratigné, 
Mordu, dans l'excès de sa rage, 
Ce qui lui fermait le passage. 
Nul endroit n'était épargné. 
La jeune femme est dans les larmes, 
Toute la maison en alarmes; 



a 9 8 LE MARIAGE. 

Un fâcheux et grave docteur 
De l'hymen trompe la douceur. 
L'on ne vit jamais, je le pense, 
Un galant en pareil état. 

Au comble du bonheur, un chat 
A l'instant fit tourner la chance. 



LE CHEVAL RÉTIF. 299 



LE CHEVAL RETIF. 



Au jardin, séjour enchanté, 
Connu par l'indocilité 
De notre curieuse mère, 
Et de son époux débonnaire, 
Auprès de ce pommier fameux, 
Qu'on appelait l'arbre de vie, 
Des arts, le chêne vigoureux 
Élevait sa tige fleurie. 
Eve épuisa tout son venin; 
Il fut cultivé par le sage; 
De l'Éternel , l'auguste main 
Le perpétua d'âge en âge. 
En Grèce il parut refleurir, 
Paré d'une riche verdure; 
Auguste en prit une bouture 
Que sa main fît épanouir. 
Il fut cultivé par le Maure, 
Et Xalembra l'atteste encore. 
En Albion , ses verts rameaux 
Grandirent au temps de Marie; 
C'est dans la Gaule sa patrie 
Qu'il a déployé les plus beaux. 
Sous Charlemagne il prit naissance; 



3oo LE CHEVAL RÉTIF. 

François devint son protecteur; 
Naturalisé dans la France, 
Louis le vit en pleine fleur : 
C'est sous ce consolant feuillage 
Que l'on aime a se reposer; 
Son ombre convient à tout âge. 

A son aise pour deviser, 
Quel siècle choisir? trop de gloire 
Eblouirait dans le dernier. 
Certain attrait à la mémoire 
Nous rappelle François premier : 
Son Dubelloy, cette éminence, 
Poète et négociateur, 
Réunissant avec splendeur 
L'épiscopat à la décence; 
Ministre, courtisan, dévot, 
Tantôt riant avec Marot, 
Tantôt relisant ses ouvrages, 
Et laissant ses fripons de pages 
Jouer des tours aux aumôniers. 
Parmi les bénéficiers 
Dont l'épiscopat s'environne , 
L'abbé Cheland fut la personne 
Que Monseigneur aimait le plus; 
Toujours au nombre des élus , 
Il suivait l'évêque.... en voyage; 
Il fallait aller à cheval, 
Et l'abbé s'en acquitait mal ; 
Payer d'adresse et de courage, 



LE CHEVAL RETIF. 3oi 

Ce n'était pas son élément; 

Il trébuchait à tout moment. 

Dans ces transes, un jeune page 

A son aide accourait toujours; 

Ce fut par lui, par son secours. 

Que dans mainte cérémonie 

Cheland esquiva l'avanie 

D'une lourde^ chute en public. 

L'abbé , plein de reconnaissance , 

Dans ce page, vrai basilic , 

Plaça toute sa confiance. 

« Saint-Aubin ( lui dit-il un jour) , 

« Mon cher, il faut que tu me dresse 

« Une jument dont la sagesse 

« Soit à l'abri d'un mauvais tour; 

« Tu vois, ma diable de monture 

« Quand j'accompagne Monseigneur, 

« Me met en mauvaise posture, 

« Et sera cause d'un malheur ; 

« Sur la selle toujours je roule 

« Le plus souvent transi d'effroi; 

« Si je suis rond comme une boule, 

« Eh bien, est-ce ma faute à moi ? » 

Monsieur l'abbé, soyez tranquille, 
Lui dit gravement Saint- Aubin, 
Je réponds de rendre docile 
Le destrier le plus mutin; 
Quand la bête serait rétive, 
Avant que le printemps arrive , 



3o2 LE CHEVAL RETLF. 

Et durant la morte saison , 
Je l'aurai mise à la raison. 
Rassurez-yous, laissez-moi faire, 
Vous pourrez le long du chemin, 
Sans craindre l'animal taquin , 
Réciter votre bréviaire. 
Aussitôt dit, aussitôt fait : 
Il prend le cheval, l'étudié, 
Et dans tous les sens le manie 
Pour en faire un coursier parfait; 
Mais il eut soin , à la sourdine , 
De lui présenter un chapeau , 
Et de le rosser comme il faut , 
Quand de passer il faisait mine. 
Si par hasard il s'élançait, 
Soudain un piquant l'arrêtait. 
De pointes la corne garnie 
Devenant son antipathie , 
Du plus loin qu'il l'apercevait 
Il s'effrayait, se cramponnait; 
Il n'est point de puissance humaine 
Qui l'eût fait avancer plus loin. 
Au reste, il avait eu le soin 
De le maintenir en haleine; 
Docile au frein, au cavalier, 
L'abbé perdait son étrier 
Sans qu'il s'en émût davantage; 
Enfin soumis, flexible et sage 
( Hormis le geste du chapeau 
Du cheval unique défaut) , 



LE CHEVAL RÉTIF. 3o3 

L'animal était sans reproche. 

De cette petite anicroche 

L'aumônier n'avait nul soupçon, 

Car il le monta sans façon 

Le jour même où son éminence, 

Au milieu d'une foule immense, 

Visita ses diocésains ; 

Le peuple couvrait les chemins 

En ordre rangé sur deux files. 

Et les colonnes immobiles 

Attendaient l'aimable prélat. 

Il paraît dans tout son éclat; 

En avant marchait la bannière, 

Et l'aumônier Poupin derrière , 

A l'instant, prompts comme l'éclair, 

Tous les chapeaux volent en l'air. 

Le cheval s'arrête et frissonne : 

Son écuyer veut le toucher; 

Immobile comme un rocher, 

Il se mutine et se cramponne. 

Le cortège passe.. .. et voilà 

Mon abbé qui reste en arrière 

Sans pouvoir aller au-delà. 

Le petit homme, en sa colère, 

Veut se servir de l'éperon , 

Mais une ruade indiscrète 

Le lance en l'air comme un ballon 

Heureusement une charrette 

Allait devant lui lentement ; 

Comme elle était pleine de paille, 



'3o4 LE CHEVAL RÉTIF. 

Sa rotondité mollement 

S'en fait un lit , vaille que vaille ; 

Il s'étend sur ce canapé. 

Le cheval avait décampé , 

Et courant à bride abbatue 

Avait dispersé la cohue , 

Et rejoint la troupe en chemin ; 

On le voit arriver grand train , 

Mais personne dessus la selle; 

De l'aumônier point de nouvelle ; 

Chacun devise sur son sort , 

L'on s'inquiète, on le croit mort; 

Tandis qu'on vole à sa rencontre 

Et que l'on s'arrête un instant, 

La charrette passe en avant. 

Notre abbé, par coquetterie, 

Dans la paille s'était blotti, 

Et de crainte de raillerie , 

Sans bouger, s'y tenait tapi, 

Espérant se rendre à la ville, 

Tromper la clameur de haro, 

Et jouir de l'incognito: 

C'était penser en homme habile. 

Mais échappe-t-on aux pervers ? 

Ses projets furent découverts; 

Et par qui? par le maudit page ! 

Que de perfidie, à cet âge ! 

Il aperçoit le char passer, 

Un ballot couvert d'une housse 

Rouler, bondir dans la secousse, 



LE CHEVAL RÉTIF. 3o5 

Sur la paille se balancer ; 

Un bras paroît sous l'enveloppe ; 

Soudain vers la ville il galope, 

En grand secret dit au gardien , 

Que dans la première voiture 

L'on sait qu'un insigne vaurien, 

Caché sous une couverture , 

Veut se glisser dans la cité ; 

L'invite , pour la sûreté , 

A se bien tenir sur ses gardes , 

A voir si la paille ou les hardes 

Ne couvrent pas quelque filou. 

Enfin , jusqu'au moindre coucou, 

De fouiller tout sans indulgence. 

Il dit, s'éloigne en diligence; 

Prend dans les champs, fait un crochet, 

Et fier de son petit manège , 

Par-derrière joint le cortège , 

Tout comme si de rien n'était. 

Cependant arrive à la porte 

Le chariot en question. 

Pour plus grande précaution, 

Le gardien avait pris main-forte. 

On l'arrête l'on trouve au nid 

L'abbé qui se faisait petit , 

Et dont la frayeur était grande. 

En vain le sergent lui demande 

Quel il est ; il ne répond rien. 

Le bouvier, jurant comme un chien, 

Prétend que du haut de la nue 

20 



3o6 LE CHEVAL RÉTIF. 

Dans sa charrette il est tombé. 

A l'aspect de ce gros abbé , 

L'on rit, l'on s'assemble, on le hue \ 

Enfin pour calmer la rumeur 

Et la populace en délire, 

Notre homme se décide à dire 

Qu'il appartient à Monseigneur. 

Il leur raconte son histoire; 

Le sergent n'en est point touché : 

Et sans l'écouter, sans le croire , 

Vous l'envoie à l'archevêché. 

Les rues étaient pavoisées , 

Toutes les dames aux croisées. 

Figurez-vous l'abbé coquet, 

Très recherché dans sa toilette, 

Arrivant dans une charrette 

Et traîné par un seul mulet. 

Plus le patient paraît triste , 

Plus l'on se montre réjoui. 

Les quolibets pîeuvent sur lui — 

L'archevêque, peu rigoriste, 

Et qui de près suivait ses pas, 

Apprit, par la publique joie , 

Cette aventure ; en rit tout bas. 

Et cependant fît rabat-joie. 

Le pauvre aumônier déconfit 

Fut consolé dans sa disgrâce. 

Le jeune homme perdit sa place ; 

Mais les dames, par leur crédit, 

L'eurent bientôt remis en grâce. 



LA BAGUE, 3o 7 



LA BAGUE. 



Un philosophe paresseux, 
Ou maints oisifs voluptueux, 
Vous diront: quelle est cette rage 
D'aller en un pays lointain 
Faire un long et triste voyage 
Dont le succès est incertain ; 
Tandis qu'on peut dans sa patrie 
Goûter en paix joie et santé, 
Avoir richesses , dignité, 
Bonne chère et femme jolie? 
S'il prend un accès de folie, 
Ou quelques attaques d'ennuis , 
On trouve au milieu de sa vie 
Deux chambres où l'on est admis. 

Las des doux plaisirs du jeune âge , 
Et ne sachant que devenir, 
L'on s'amuse à faire tapage , 
C'est une sorte de plaisir. 
Après cela que l'on m'explique 
Un voyage fou, sans attrait, 
Lorsqu'au sein de la république 
L'on rencontre tout à souhait.... 



3o8 LA BAGUE. 

Que voulez-vous? tel est le monde. 

L'homme, cette créature d'un jour, 

N'a de paix, s'il n'a fait un tour 

Sur la vaste machine ronde. 

En vain on lui peint le danger.... 

La raison et l'expérience 

Sont des langes dont son enfance 

S'irrite, et veut se dégager; 

Une certaine impatience , 

Sève des sens, besoin du cœur, 

Malgré lui l'agite, et le lance 

Vers un fantôme de bonheur. 

Sans perdre donc mon éloquence 

A convertir les amateurs , 

Je veux vous raconter la chance 

De deux aimables voyageurs. 

Jeunes, gais, de leste tournure ,. 
Ainsi que deux frères unis , 
Souvent ils arpentaient Paris. ; 
Des parens prenaient la voiture. 
Au collège, ces jeunes gens, 
Liés de douces habitudes, 
Perfectionnaient leurs études 
Sur le boulevard de Coblentz. 
« Parbleu ! dit l'un d'eux à son frère , 
Que faisons-nous dans ce Paris? 
Laissons le monde et ses liouris; 
Voyageons en terre étrangère , 
Nous verrons des objets nouveaux; 



LA BAGUE. 309 

Là, nous ferons d'autres conquêtes; 
Les nuits disparaîtront en fêtes, 
Et les jours en seront plus beaux. 
Nous prendrons de nouvelles modes, 
De Paris l'usage charmant; 
Et d'un autre gouvernement 
Nous pourrons feuilleter les Codes. 
En deux jours, ne connaît-on pas 
Le spectacle et le Ranelagh ? 
La cour est vue en un quart d'heure. 
Un grand dîné, de beaux esprits, 
Où tout se dit et tout s'effleure ; 
De l'opposition les écrits; 
A New Market une course; 
Un Riot', où l'on perd sa bourse, 
Vous mettent au courant des mœurs. 
Et revenus dans la quinzaine , 
Nous nous ferons passer sans peine 
Pour de célèbres orateurs. » 

O miracle de la folie ! 

Ce projet par elle inventé 

Est soudain, par l'étourderie, 

Avec ardeur exécuté. 

Fouette, cocher! De la grand'mère 

Les chevaux trottent sans délais ; 

Et le couple d'humeur légère , 

En riant arrive à Calais. 

D'une excessive courbature 

L'équipage semblait frappé ; 



3io LA BAGUE. 

Et par sa grotesque figure, 
Le peuple est bientôt attroupé. 
A cette entrée inattendue, 
Nos jeunes gens sans dire mot, 
Descendent, percent la cohue, 
Et vont gagner le packetbot, 
Laissant reverdir sur la plage 
Bêtes et gens tout ébahis, 
Tristes, sans argent, déconfits 
D'un aussi pénible voyage. 
Bientôt on a mis à la voile, 
Et nos incroyables musqués, 
Conduits par une heureuse étoile, 
En peu d'heures sont débarqués. 

Dans une auberge d'importance, 

Avec obligeance reçus, 

Et servis avec élégance, 

L'on dirait qu'ils sont attendus. 

A la fin du repas , l'hôtesse 

Vint savoir s'ils étaient contens. 

Ses beaux yeux noirs , sa gentillesse , 

Enchantent nos deux jeunes gens ; 

Sa taille noble est ravissante , 

Et sa tournure séduisante ; 

Le même trait les a percés. 

Leurs pauvres cœurs bouleversés 

Volent au-devant de la belle , 

Qui , décente et toujours cruelle , 

Laisse à l'imagination 



LA BAGUE. 3i* 

Le soin d'augmenter leur martyre. 
Bientôt leur folle passion 
S'accroît encor, dans le délire 
D'une nuit, dont nos deux amans 
Purent compter chaque seconde, 
Nuit en espérance féconde, 
Telles qu'on les passe à vingt ans, 
L'heure du lever de l'aurore 
Fut celle de nos beaux messieurs^ 
Agiles, sur pied tous les deux, 
La beauté sommeillait encore , 
Qu'ils couraient toute la maison. 
Heureux que la belle saison 
Favorisât leur incartade, 
Et que le temps, la promenade, 
Fût une excuse à leur projet. 
L'un d'eux errant dans un bosquet, 
Parmi les fleurs et la verdure , 
Voit dans un négligé charmant 
Un alerte fantôme blanc 
Errer, courir à l'aventure. 
Il s'en approche, et reconnaît 
L'aimable et dangereux objet; 
Cause douteuse d'insomnie. 
A l'instant les tendres aveux , 
Les soupirs, les roulemens d'yeux, 
Et des amans la litanie, 
Pleuvent sur la belle à foison ; 
Et la dame (non sans raison) 
Se montre craintive et sévère. 



3 12 LA BAGUE. 

Moment des déclarations , 

Des grandes protestations; 

L'on insiste , l'on délibère , 

Et l'amour combat la pudeur. 

« Voyez, dit-elle avec frayeur, 

« Comme pour vous je me hasarde! 

« Dans trois jours (au moins je le crois), 

« Mon mari doit être de garde. 

« Examinez en tapinois 

« L'instant où le guet se rassemble : 

« Chez moi tâchez d'entrer sans bruit, 

« Et nous pourrons causer ensemble , 

« De dix heures jusqu'à minuit. 

« Mais partez; je l'entends qui tousse, 

« Et ne voudrais pas, entre nous, 

« Quoiqu'il soit d'humeur assez douce, 

« Qu'il m'aperçût seule avec vous. » 

Au vrai, l'époux n'y pensait guère ; 

Mais la belle nymphe aux doux yeux 

Apercevait avec mystère 

L'autre ami se glisser près d'eux ; 

Et notre aimable pécheresse, 

Après avoir pris ce poisson , 

Voulait encore, avec adresse, 

A l'autre jeter l'hameçon. 

Il y courut ; la belle dame 

Entendit de lui même gamme, 

Mêmes soupirs, mêmes discours; 

Pour désespérer les amours, 

Selon son usage , eut recours 



LA BAGUE. 3i3 

Aux ressources de pruderie. 
Enfin, sensible à son tourment, 
Promit à son nouvel amant 
D'être au moindre bruit attentive, 
L'oreille au guet sur le qui-vive, 
Entre eux bien convenu surtout 
De ne marcher qu'à pas de loup. 
A cette heure, poussant la porte, 
Son mari devait la laisser, 
Et l'on pouvait le voir passer, 
Sans bruit, en s'arrangeant de sorte 
Qu'il ne pût rien apercevoir. 
Tout est d'accord. Vers le manoir 
L'on s'achemine en diligence , 
Avec cet arr d'indifférence 
De gens qui se connaissent peu. 
En amour avoir eu beau jeu , 
N'est pas chose dont on se vante. 
Aussi dans une vive attente , 
Nos gens demeurent muets , 
Sans se confier leurs secrets. 
Durant trois jours on fait bombance , 
Bonne chère, force cadeaux, 
Vins exquis, et plaisirs nouveaux; 
Large et brillante est la dépense. 
Comment cela? me direz-vous. 
Nos jeunes gens, comme des fous, 
Sont partis de la promenade 
Pour aller faire une escapade 
Vêtus comme l'on vient au bal , 



3i4 LA BAGUE. 

Sans avoir de billets de banque, 
Même au risque de l'hôpital. 
Rassurez-vous, rien ne leur manque; 
De nos jours, un jeune éventé 
Est toujours prêt pour l'écarté. 
De rouleaux il remplit sa poche. 
Vous voyez qu'ici rien ne cloche, 
Et que nos aimables Français 
Se trouvaient en bonne posture 
Pour satisfaire à tous les frais , 
Et faire honorable figure. 

Enfin arrive l'heureux jour, 
Ou plutôt l'heure fortunée , 
Où de ce bénin d'hyménée 
Devait se divertir l'Amour. 
Le plus ancien de nos amis , 
C'est-à-dire, le premier en date, 
Se présente à la porte, gratte, 
Et dans le moment est admis. 
Dépêchez-vous , lui dit la belle ; 
A chaque moment mon époux, 
Lassé de faire sentinelle , 
Peut rentrer; je crains son courroux. 
Amour souvent trouble la vue. 
Le mal fut qu'allant et venant , 
La bague de notre galant 
Par hasard se trouva perdue. 
L'on s'était occupé ce soir , 
Avec tant d'ardeur et de zèle , 



LA BAGUE. 3*5 

Que le jeune homme, ni la belle , 
N'avaient pu s'en apercevoir. 

Lors , minuit sonnant à l'horloge , 
De force il fallut déguerpir, 
Non sans humeur, car le plaisir 
En prend alors qu'on le déloge. 
Notre étourdi crut en partant 
Voir le pauvre époux grelotant 
Qui venait de monter sa garde ; 
Mais c'était son cher camarade , 
Qui d'un ample manteau couvert, 
Et sans craindre le clair de lune, 
Accourait en bonne fortune 
Pour succéder à l'univers. 
Il fut reçu de la donzelle 
Toujours avec même frayeur. 
Pour la mettre en joyeuse humeur, 
Il fit tant de lutineries , 
De gambades, d'espiègleries, 
Que le sopha fut renversé. 
A peine en son lieu replacé, 
La bague jusqu'alors cachée, 
Brille à ses yeux; il l'aperçoit, 
De sa main la croit détachée, 
Et soudain la passe à son doigt. 
Le jour paraît, on le renvoie, 
Et notre homme, comblé de joie, 
Lestement va gagner son lit. 
Sans avoir recours à Morphée 



3i6 LA BAGUE. 

Le héros dort sur son trophée ; 

L'on sommeille à moins , m'a-t-on dit. 

Le couple, rayonnant de gloire, 

Paré, joyeux, et sémillant, 

Reparaît avec l'air brillant 

Du lendemain d'une victoire. 

Tout est conquête en son maintien , 

Démarche, regard, assurance, 

Chacun d'eux avec complaisance, 

Dans son ami, voit un vaurien. 

En examinant leur parure , 

Le premier chercheur d'aventure 

Avise au doigt de son second 

La bague qu'il avait perdue. 

« Ah ! quel objet frappe ma vue , 

Dit-il ; cette pierre à ton doigt ! 

Comment ? par où ? quelle méprise ! 

Eh mais, ce brillant est à moi ; 

Il est ma foi de bonne prise. — 

Que veux-tu dire ? en quel endroit ? 

Chut! de la porter j'ai le droit; 

C'est un secret. — Quoi ! du mystère ! 

Te cacher ainsi de ton frère ! — 

Mais toi qui prétends tout savoir , 

Pourrais-tu dire le tiroir 

Où cette bague s'est trouvée ? — 

Non, comme toi j'ai mon secret, 

Et j'ai promis d'être discret. — 

A ta réponse réservée, 



LA BAGUE. 3i 7 

Je le vois , ce serait à tort 

Que j'insisterais davantage; 

Faisons trêve à ce persiflage , 

Et que par la loi du plus fort. . . . 

Tout beau, messieurs, dit l'aubergiste, 

Qui, par hasard, était présent, 

Faut-il qu'un léger différend 

Ait un dénoûment aussi triste ? 

Choisissez un homme prudent, 

Digne de votre confiance ; 

Faites-lui votre confidence, 

Et qu'il juge le différend. 

Soit : hé bien , soyez notre arbitre , 

M. Richard ( c'était le nom 

De l'hôtellier du grand Salon. ) 
Messieurs, dit-il, à plus d'un titre, 
Je mérite cette faveur ; 
Point de boxe ni de querelle, 

Que dans l'instant on ne m'appelle , 
Et c'est toujours avec honneur 

Que l'on proclame ma sentence. 

Mais je veux que la confiance 

Soit bien entière et sans appel, 

Et qu'un engagement formel 

A mon jugement rende hommage. 

Mettez entre mes mains le gage 

Origine de vos débats, 

Et convenez, dans tous les cas, 

De reconnaître pour son maître 

Celui que j'aurai désigné. 



3i8 LA BAGUE. 

Engagement pris et signé. 
Nos voyageurs, l'un après l'autre. 
Dans un cabinet introduits, 
Au grave maître du logis 

Racontent tout Le bon apôtre 

A l'air de ne soupçonner rien. 

Mais il était mari commode, 

Et tirer parti de son bien 

Fut toujours assez sa méthode. 

Il avait vu du coin de l'œil 

Les cadeaux et les promenades , 

Les chuchotemens, les œillades , 

Sans leur faire mauvais accueil. 

Ce qu'il sut lui fournit la preuve 

Que son doute était vérité ; 

Et fier de sa capacité, 

En héros il subit l'épreuve. 

Je dis héros, et j'ai raison; 

Un mari dans cette occurrence, 

Qui peut sans se gratter le front, 

Écouter telle confidence, 

Est un grand homme assurément. 

Ce n'est pas tout, dans sa colère 

Il sut profiter du moment, 

Et s'avancant d'un air sévère 

Vers nos deux jeunes voyageurs: 

« Cette bague, mes beaux messieurs r 

Dit-il, ne peut être rendue, 

Et dans mon auberge perdue, 

Ne doit appartenir qu'à moi. — 



LA BAGUE. 3 19 

Vous plaisantez ! — Non, sur ma foi, 
C'est l'équité qui me la donne , 
Vous le savez mieux que personne. 
Votre dévoué serviteur 
En demeurera possesseur. 
Partez, et durant le voyage, 
( Je vous le conseille en ami ), 
Retenez ce proverbe sage, 
A trompeurs trompeur et demi. » 
Qui furent sots ? nos incroyables 
En vain donnèrent-ils aux diables 
Et l'aubergiste et les amours. 
Les amours n'en firent que rire ; 
Ricliard, avec un doux sourire, 
Otant son bonnet de velours, 
Leur fit une humble révérence, 
Et les dirigea vers la France. 



32o LA BUCHE. 



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LA BUCHE. 



lîijv tous les temps, de l'hyménée, 
L'on tint de fort mauvais propos ; 
Sur lui la malice obstinée 
Ne peut le laisser en repos ; 
Comme un démon épouvantable 
L'on cherche à le représentera 
Plusieurs en ont voulu tâter, 
Et le trouvent assez bon diable. 
Pourquoi remettre au lendemain? 
Serait-ce de peur d'aventure ? 
C'est un impôt que la nature 
Lève sur tout le genre humain. 
Du pauvre il accroît la richesse, 
Du riche fait écouler l'or, 
Femme parfaite est un trésor. 
Mais si cette femme est diablesse, 
Qu'en faire ? ce qu'en fit Guillot. 
Vous allez l'apprendre en un mot. 

Jamais on ne vit au village 
Femme de plus méchante humeur. 
Pestant, grondant, faisant tapage, 
N'ayant jamais ri de bon cœur. 



LA BUCHE. 3a i 

Son teint était de pain d'épice, 
Ses yeux creux comme la malice ; 
Et jamais Guillot ne traçait, 
En labourant sa pauvre terre, 
Tant de sillons qu'il en trouvait 
Sur le vieux front de sa mégère. 
Trente ans il était resté coi 
Fidèle époux de sa Gorgone ; 
Sans pouvoir deviner à quoi 
Sa femme pouvait être bonne. 
Il ne l'apprit qu'après sa mort. 
Voyez l'injustice du sort ! 
A l'instant où la bonne dame 
Au diable avait rendu son âme , 
Il entend publier partout 
Qu'on promet une large somme 
A l'agriculteur, au brave homme 
Assez fin pour surprendre un loup 
Déjà connu par ses ravages, 
Destructeur de tous les villages, 
Gourmand de filles et d'agneaux, 
Enfin la terreur des hameaux. 
Hélas ! ( en se frottant la tête , 
Se dit Guillot,) de son vivant 
Margot était une tempête 
Sur laquelle a soufflé le vent. f 

De son âme quand Dieu dispose, 
Ne valant rien avant sa mort , 
Voyons un peu si de son corps 
Je pourrai faire quelque chose. 

2 î 



3 2a LA BUCHE. 

Eh mais ! il ne serait pas sot 
De disposer dans cette bière 
Une bûche au lieu de Margot ; 
De l'envoyer au cimetière , 
Sans mot dire à qui que ce soit; 
C'est ma femme, j'en ai le droit. 
Quand je la pris en mariage, 
Ce fut, il faut en convenir, 
Pour notre bien , notre plaisir, 
Et pour en tirer avantage. ... 
Partant, suivons notre projet. 
Cela dit, notre homme la met 
Sur son dos, et vers la nuit close 
Arrive au coin d'un bois épais, 
Et presque écrasé sous le faix, 
Jette son fardeau qu'il expose. 
Il se croyait seul; sans retard, 
Sans hésiter dresse le piège , 
Et court se cacher à l'écart 
Derrière un mur qui le protège. 
La bête se montre bientôt , 
Et se met à faire lippée 
Des tristes restes de Margot. 
Dans le trébuchet attrapée, 
C'est en vain qu'elle se débat, 
Guillot, sans rendre de combat, 
La tue, et lui coupe la tête. 
Puis glorieux de sa conquête 
Il va trouver le sous-préfet , 
Et demander la récompense. 



LA BUCHE. 3 2 3 

(Il se croyait sûr de son fait.) 
Vain désir, trompeuse espérance! 
Un habitant de ce hameau , 
Rodant par hasard dans la plaine, 
L'avait vu , chargé d'un fardeau , 
Vers le bois marcher avec peine. 
Ce corps, aux bêtes délaissé, 
Paraissant de mauvais augure. 
Rien ne lui' parut plus pressé 
Que d'avertir la préfecture. 
Ainsi quand Guillot arriva, 
Brillant d'espérance et de joie, 
Et tenant à la. main sa proie, 
Sans s'en douter, il se trouva 
Pris par celles de la justice. 
C'est être bien maudit du sort, 
Et né sous un fatal auspice , 
Disait-il; même après sa mort, 
Ma femme est toujours ma furie : 
Passe encore pendant sa vie; 
Après le trépas, c'est trop fort. 



324 LA CHEMISE. 



LA CHEMISE. 



JNoble berceau de la chevalerie, 

Je vous salue , 6 ma belle patrie ! 

Des premiers preux honorable séjour , 

Asile heureux de vertus et d'amour. 

Je ne veux point , rappelant votre histoire , 

Suivre en tous lieux les pas de vos guerriers y 

Et d'Apollon arrêter les coursiers; 

Il lui sied mieux d'éclairer votre gloire. 

Pour une petite nouvelle, 

Léger ouvrage et sans couleur, 

Apollon est trop grand seigneur. 

Bien naïve, et bien naturelle, 

Une humble muse telle quelle, 

Des suivantes de l'Hélicon, 

Sans fard et sans prétention , 

A notre dessein peut suffire.... 

L'on m'assure qu'elle a du goût , 

Et qu'avec grâce elle sait dire : 

Les femmes en montrent partout. 

Ainsi tâchant de se remettre, 

Et dans l'espoir d'intéresser , 

La petite va commencer, 

Si vous voulez bien le permettre. 



LA CHEMISE. 3a! 

Dans un château sur les bords de la Loire, 
Vivait jadis la dame de Beauté : 
Ainsi nommée, à ce que je puis croire, 
Pour n'avoir point son égale en bonté, 
Grâces, douceur, attraits et majesté. 
De son époux, opulent gentilhomme, 
Ne dirai rien, fors qu'il était tout rond; 
Buveur, gourmand, joyeux et sans façon. 
Bon diable au fond; mais il n'était pas homme 
A s'en aller risquer dans un combat 
Tout son bien-être.... il en faisait état : 
Au demeurant tenait fort bonne table, 
Et recevait avec un air affable , 
Et cet accueil qui dit aux passagers : 
Vous n'êtes pas ici des étrangers. 
Content de voir les chevaliers se battre, 
A leurs exploits il buvait comme quatre, 
Et jouissait d'un précieux loisir. 
De bienveillance on ne peut se défendre 

Pour un hôte loyal, qui sait vous prévenir. 

Aussi nos chevaliers, guidés par le plaisir, 

Chez lui toujours s'empressaient de descendre. 

Advint qu'un jour, veille de grand tournois , 
Entre au château nombreuse compagnie ; 
La grande cour, de guerriers est remplie.... 
Et précédés de nos chants villageois , 
Trois chevaliers vers le perron s'avancent; 
De leurs coursiers avec grâce s'élancent, 
Et sont reçus , sans manquer aux honneurs 



3a6 LA CHEMISE. 

Dus à leur rang. Demoiselles d'honneur 
En un instant délacent leurs armures, 
Et revelus de brillantes parures , 
Dans le salon les preux sont annoncés, 
Et près d'Isa ure au même instant placés. 
Des chevaliers conduits en sa présence, 
Deux surprenaient par leur magnificence ; 
Cet air léger, brillant et satisfait, 
De jeunes gens assez sûrs de leur fait. 
Modeste et simple en sa noble tournure , 
L'autre portait sur sa belle figure 
Les traits heureux qui peignent un grand cœur ; 
Franchise, amour, vivacité, candeur. 
Au seul aspect de notre belle daine , 
Les chevaliers également surpris , 
D'un même feu sont à l'instant épris. 
Egal est leur espoir, et brûlante est leur âme. 

Chacun cherche l'heureux moment 

De lui déclarer sa tendresse ; 

Et tous, par le même serment , 

Rassurent sa délicatesse. 

Vains projets , leurs vœux dédaignés 

Sont déjoués par la décence. 

Par de fiers regards éloignés , 

Ils perdent même l'espérance. 
Ainsi traités, en les voyant partir, 
Bannis, chassés de ce lieu de délice , 
Hélas! il n'est demoiselle novice 
Qui d'un baiser n'ait -voulu les guérir. 
Bien autrement pensait la châtelaine; 






LA CHEMISE. 027 

Des chevaliers qui lui faisaient la cour 
Elle avait su déconcerter l'amour; 
Mais croyez-moi, ce n'était pas sans peine. 
Dame qui fuit la déclaration 
Ne laisse pas d'y faire attention. 
Rigueur d'amour n'est souvent qu'une épreuve; 
Certainement, ce conte en est la preuve. 

De nos seigneurs le dernier palfrenier 

S'apercevait encor de l'avenue.... 

Quand du château la belle irrésolue, 

Secrètement mande son écuyer. 

Discrétion, fidélité, souplesse, 

Ont distingué ce zélé serviteur , 

Et de sa jeune et charmante maîtresse , 

Comme le sien, il conserve l'honneur. 

Va, cours aux lieux des tournois, lui dit-elle, 

Prends ma chemise ; à ces trois chevaliers 

Présente-la.... Si l'un d'eux est fidèle, 

Par leurs sermens s'ils se croient liés, 

Ce don d'amour, de fortuné présage, 

Doit rehausser, affermir leur courage; 

De tous les traits il peut les garantir, 

Et de cuirasse il doit seul leur servir. 

Je leur permets et le heaume et l'épée ; 

Un écu simple. Ou le cœur m'a trompée, 

Ou l'un des trois par sa noble valeur 

Consacrera cette rare faveur. 

Exauce, Amour, une attente flatteuse î 

Si c'était lui, que je serais heureuse! 



3^8 LA CHEMISE. 

« Il la prendra, dit le bon écuyer; 
« J'en suis garant, et jamais dans une âme 
« Ne se vit onc plus amoureuse flamme. » 
Sans différer il franchit l'escalier; 
Et s'échappant par la porte secrète , 
S'évade et part, sans tambour ni trompette. 
Pendant qu'il court, réfléchissons un peu 
Sur ce mot lui, d'étonnante magie; 
Le moins adroit sait ce qu'il signifie. 
Il veut en vain dérober un aveu : 
Ce mot charmant cache tant de puissance 
Que son pouvoir agit dans le silence. 
De vos beaux yeux veut-on bannir l'ennui , 
Jeune beauté , l'on vous parle de lui. 
Sur des traits altérés par l'amoureux martyre , 
Lui , lui seul a le droit d'appeler le sourire. 
Notre écuyer dans le camp introduit, 
Avec accueil aux chevaliers conduit , 
En peu de mots expose son message, 
Croit dans leurs yeux lire un heureux présage 
Et de sa dame a présenté le don ; 
Au prix d'amour met la condition 
Qu'à l'obtenir la dame leur impose. 

Leur vanité l'accepte sur-le-champ : 
Mais la raison, qui pèse toute chose, 
Les avertit en .conseiller prudent . 
De se garder des armes inégales, 

Des prouesses d'un jour, bizarres et fatales; 

D'un combat ridicule, indigne d'un guerrier, 



LA CHEMISE. 329 

Et dont l'ingrat Amour se rirait le premier. 
« Un baiser est le prix, et ce n'est pas le pire , » 
Dit la chanson : fort bien ; que feras-tu , beau sire , 
Lorsque de ce tournoi tu sortiras moulu ? 
En vain tu t'écriras : Amour, tu l'as voulu î 
Il t'abandonnera. Va, crois-moi, le perfide 
N'a jamais bien reçu le chétif invalide. 
Après avoir vaincu, brillé dans un tournois, 
Il faut que le guerrier qui veut bonne ehevance, 
Puisse encore au besoin donner un coup de lance ; 
Alors il recevra le prix de ses exploits. 

Ces deux seigneurs, de charmante tournure, 
De la raison suivirent le conseil; 
Et le matin, au lever du soleil, 
Parurent au champ clos, brillans de leurs armures. 
Au même instant , notre bon chevalier , 
Toujours suivi du fidèle écuyer, 
S'offre à leurs yeux , couvert de la chemise. 
Elle le veut. Telle était sa devise. 
Il entre en lice, et ses rivaux armés 
Sont effrayés de cet excès d'audace. 
L'étonnement à la pitié fait place. 
D'un noble orgueil ils sont tous animés, 
En vain la gloire épargne la bravoure, 
Le chevalier fend les rangs, les parcoure, 
Résiste à tous, et n'est jamais vaincu. 
A coups pressés Ton brise son écu; 
Plus de secours, de sang toute trempée, 
Il tient encor sa redoutable épée, 
Quand les hérauts lui décernent le prix. 



33o LA CHEMISE. 

Modeste, et seul de sa gloire surpris, 
Il veut en vain regagner la barrière. 
Par le combat et le sang affaibli , 
L'heureux vainqueur reste sur la poussière. 

Héros français est bientôt rétabli , 
Quand l'intérêt au sentiment s'allie, 
Pour lui porter de généreux secours. 
D'un chevalier, pansé par les amours, 
En peu de temps la plaie était guérie. 
Aussi vit-on, au bout de quelques jours, 
. Notre Amadis chercher sa récompense. 

Encor pâle, il est vrai, mais après un combat 
Pâleur vaut mieux que brillant incarnat. 
Le sentiment sait gré de la nuance. 
Le châtelain, tandis qu'on se battait, 
Bon compagnon, et mari peu sévère, 
En attendant, tenait sa cour plénière 
A tous venans, et bien les festoyait. 
Le chevalier s'y rend, et dans sa route 
Rêve à sa dame, à l'amour, au plaisir, 
A ce baiser qu'il brûle d'obtenir , 
Et se rappelle encor ce qu'il lui coûte. 
« Pour nous tâter l'on fit pleuvoir sur nous 
« Bien tendrement, une grêle de coups. 
« Parbleu, dit-il, l'expérience est neuve. 
« A notre tour, essayons une épreuve. 
« Ce don charmant, dont je suis le martyr, 
« De mon sang conserve la trace, 

« Sur ses brillans habits que la belle le place , 



LA CHEMISE. 33 1 

« Et qu'en public elle ose le vêtir, 
« Plus de doute offensant, après ce sacrifice; 
« Il coûte plus à la pudeur 
« Que ma vie offerte à l'honneur , 
« Et je mets mon amour à l'abri du caprice. » 
Bien raisonné. Dans le même moment 
Son écuyer part avec sa devise , 
Le doux billet , la terrible chemise , 
Les remet, annonçant son maître au même instant, 
Pouvoir puissant d'une âme bien aimante , 
Sans hésiter, la dame de Beauté 
Revêt soudain la chemise sanglante; 
Signe certain de sa fidélité. 

Tendres amis de ces amans fidèles , 
Lequel des deux pour l'autre fit le plus? 
J'ai beau rêver, mes soins sont superflus; 
Sur ce point-là, je m'en rapporte aux belles. 



33a LA FÊTE DE VERSAILLES. 



LA FETE DE VERSAILLES. 



Un feu follet vient à paraître, 
De la cage échappe un oiseau; 
Voilà Paris à la fenêtre : 
Le peuple frivole et badaud 
Rit et mène joyeuse vie, 
Se passionne pour un rien. 
Le mouvement est sa manie; 
S'il s'amuse, il trouve tout bien. 
Voyez surtout aux jours de fête 
Sortir la grisette en beauté. 
L'abandon de la volupté , 
L'œil assassin , l'air de conquête , 
Annonce assez que le plaisir 
Est le charme heureux qui l'attire. 
Le farouche hymen a beau dire , 
L'on est jeune et l'on veut jouir. 
Ainsi pensait dame Lucette; 
Tandis que son fripon d'époux, 
Infidèle autant que jaloux, 
Allait ailleurs conter fleurette. 
Avec son amant aussitôt 
Elle partait leste et fringante, 
Laissant au logis la servante 



LA FÊTE DE VERSAILLES. 333 

S'ennuyer avec le marmot. 
L'amour est charmant, je l'avoue ; 
Qui ne lui doit pas d'heureux jours ? 
Mais quand de l'hymen il se joue, 
Comment lui pardonner ses tours? 
De celui que je vais vous dire, 
Si par hasard vous alliez rire, 
Qu'on ne s'en aperçoive pas. 
Souvent les révérendes mères 
Aiment les histoires légères , 
Mais c'est quand on les dit tout bas. 
Le jour d'une fête charmante, 
Jour de plaisir et de bonheur, 
Où du désir et de la fleur 
La sève en même temps fermente...» 
Un prétexte éloigne l'époux , 
La femme sort pour une empiète; 
Les deux couples au rendez-vous 
Filent par la porte secrète. 

Voilà nos galans en chemin, 

Voyageant sans prévoir sans doute 

Qu'un dieu dangereux et lutin 

Les menait sur la même route. 

Ils arrivent dans ces jardins, 

Ouvrages de la main des fées , 

Aux temps de nos heureux destins , 

Du beau siècle élégans trophées, 

Nos voyageurs à cet aspect 

S'inclinent, saisis de respect, 

Sous l'arbre où reposait Turenne* 



334 LÀ FÊTE DE VERSAILLES. 

Et passent sans reprendre haleine 
Le banc où s'assit Bossuet. 
Hors du bosquet de LaVallière, 
Par l'amour gaillard entraînés , 
Ils en respectent le mystère ; 
Ces bois ne sont point profanés. 
Assis sous un riant feuillage, 
Commode à leur joyeux amour, 
Ils n'aperçurent point l'orage 
Qui soudain obscurcit le jour. 
La foudre au loin se fait entendre ; 
Un brouillard sombre et nébuleux 
A l'instant couvre ces beaux lieux , 
Et dans ses rets semble les prendre. 
Ils se lèvent épouvantés; 
Vers la porte prennent la fuite, 
Et sans pouvoir trouver de gîte, 
Par la foule au loin sont portés. 
Au milieu de tout le vacarme 
Des piétons et des chevaux, 
L'on n'entend que des cris d'alarme. 
Sans cesse arrêtés par les eaux, 
Les voyageurs cherchent la route : 
Du ciel semble fondre la voûte. 
Ah! combien de chapeaux perdus! 
De souliers restés dans la boue ! 
Flottans dans l'air que de fichus , 
Dont l'aquilon fougueux se joue! 
Je voudrais peindre les appas 
Que sa fureur désordonnée 



LA FÊTE DE VERSAILLES. 335 

Découvrit dans cette journée ; 
Mais, hélas! on n'y voyait pas. 
Dans ce tumulte, ma Lucette, 
Tenant son pauvre muscadin, 
Tant bien que mal grattait pinetle, 
Maudissant cent fois le chemin, 
La pluie, et sa mésaventure. 
A l'instant passe une voiture. 
A ce mot : Cocher ! es-tu pris ? 
Notre galant est fort surpris , 
Et très content au fond de l'âme , 
De voir le fiacre s'arrêter , 
Et le maître, sans hésiter, 
Le recevoir avec sa dame. 
Après force remercîmens, 
Bien dus à tant de complaisance, 
En grande hâte nos amans 
Profitent de son obligeance. 
Lors nos couples bien établis, 
Doucement s'arrangent dans l'ombre ; 
Car la nuit de son voile sombre 
Avait étendu les replis. 
Soit modestie, honte ou prudence, 
Les belles gardaient le silence , 
Laissant causer leurs amoureux. 
Par hasard nos deux merveilleux, 
Dont la foule en tous lieux abonde , 
Ne s'étaient pas vus dans le monde ; 
Tandis qu'ensemble ils conversaient. 
Les belles dames grelotaient. 



336 LA FÊTE DE VERSAILLES. 

Grands dieux ! que nous sommes coupables 

Dit l'un d'eux; des femmes aimables, 

Tendres victimes du plaisir, 

Pour nous s'exposent à souffrir. 

Se peut-il ? à peine vêtues, 

Ces daines sont à demi nues. 

De nos carikes couvrons-les, 

En les boutonnant de plus près. 

Bientôt sous cette couverture 

Va naître une douce chaleur. 

Rivaux des schals, de la parure, 

Nous consolerons la pudeur. 

Les trésors que le monde admire 

Seront cachés aux indiscrets : 

Seuls, nous serons dans les secrets 

Du charme puissant qui l'attire. 

Hé bien , lui dit son compagnon, 

C'est une chose décidée.... 

A l'instant cette bonne idée 

Est mise en exécution. 

Les redingotes rajustées , 

Et nos belles emmaillotées , 

On respirait avec plaisir. 

Une douce température , 

Par nuance se fit sentir ; 

Patiemment de la voiture , 

Qui s'avançait avec lenteur, 

L'on entendait le conducteur 

Gronder au milieu du tapage. 

Tandis qu'au diable il se donnait, 



LA FETE DE VERSAILLES. 33 7 

S'agitait , se désespérait , 

Les couples faisaient bon ménage. 

Dans le charme d'un doux loisir, 

Tout bas ils prenaient patience, 

Et par intervalle un soupir 

Seulement rompait le silence. 

Etes-vous bien? Parfaitement, 

Répond soudain le camarade. 

Et vous ? Sur ma foi l'accolade 

Est divine dans ce moment. 

Cette aventure, je l'espère, 

A tous les deux assure un frère. 

Allons, point de gêne entre nous; 

Notre sort fera des jaloux; 

J'en réponds.... Pendant ce colloque, 

Les voyageurs et les amours , 

Sans bouger restaient dans leur coque, 

Et le cocher fouettant toujours, 

Arrive enfin à la barrière. 

L'on ouvre; un maudit réverbère 

Dans le fiacre darde ses feux. 

A la fois s'ouvrent tous les yeux. 

« C'est mon mari! Quoi! c'est ma femme! 

Mon époux avec sa guenon ! 

Ma femme avec son fanfaron ! 

Enfin je vous surprends, madame! 

Voyez un peu le muscadin , 

Pour aller avec sa catin , 

Étaler sa belle figure! — 

Que me veut cette créature? 

a a 



338 LA FÊTE DE VERSAILLES. 

Dit la fille; m'injurier, 
Tandis qu'elle fait le métier ? » 
A ces mots saute la cornette; 
Les hommes mettent le holà; 
L'époux emmène sa Lucette , 
Et le muscadin, resté là, 
S'accommode de la donzeîle. 
Ainsi part toute la séquelle. 
Le conducteur, à moitié gris, 
Criait : Eh ! messieurs les commis, 
Faites-leur donc payer l'amende! 
Sans honte, du matin au soir, 
Laisser passer la contrebande,. 
Est-ce là faire son devoir ? 



LE CHAT. 33 9 



LE CHAT. 



CONTE. 



Jtour être admis à l'amoureux mystère, 
Beau damoiseau, soyez discret, 
Les belles ne pardonnent guère 
Que l'on trahisse leur secret. 
Mal en advient, c'est chose sûre. 

Vous en doutez , aimable troubadour, 
Et souriez ; du sire de Nemour 

Ecoutez bien la cruelle aventure. 

Rien ne manquait à ce noble seigneur; 

Il était grand, bien fait, homme de cœur, 

Un doux sourire animait sa figure; 

Et si parfois il ôtait son armet, 
Sa noire et belle chevelure, 

En longs anneaux, sur son col retombait. 

Il n'était, las! gentille demoiselle 

Qui , délaçant son armure d'acier, 

Ne souhaitât le cœur moins rude qu'elle, 

Tant séduisant était le chevalier. 

Que vous dirais-je ? auprès des belles dames 

En grand honneur il eût sans doute été, 

Si son babil et sa légèreté 

N'eussent porté le trouble dans leurs âmes. 



34o LE CHAT. 

Qu'un gentilhomme, au comble du bonheur. 

Préoccupé de la beauté qu'il aime, 

Sans y songer, se trahisse lui-même, 

En révélant le secret de son cœur, 

C'est une faute , à mon sens, condamnable ; 

Mais le motif peut la rendre excusable. 

Premier amour a toujours le transport, 

Dans le délire on ne peut avoir tort. 

Pour celui-là j'aurais de l'indulgence. . . . 

Point de pardon dans la convalescence. 

Ainsi fut-il. Par les dames proscrit, 

Le déloyal fut mis en interdit. 

En nul endroit, n'était femme ni fille 

Accorte ou non, douairière, ou gentille, 

Qui le voulût garder dans son manoir. 

Las , harassé quand arrivait le soir , 

Il ne pouvait compter sur aucun gite. 

Heureux cent fois s'il trouvait un ermite. 

Sur le chemin s'offrait-il un géant, 

Il était lors réduit à le pourfendre, 

Moins agréable et moins gai passe-temps 

Que ceux d'amour; las ! n'y pouvait prétendre. 

D'un chevalier si Nemours était joint, 

Pas ne tirait sa brandissante lame 

Pour soutenir la beauté de sa daine 

Le malheureux, hélas ! n'en avait point. 
Un paladin, un grand du haut parage, 
Languir ainsi, sans amoureux servage, 
Quel déshonneur ! ah ! mieux vaudrait mourir î 
Mourir. . . . c'est trop ; et ce fils du plaisir 



LE CHAT. 34i 

A vivre heureux trouvait bien mieux son compte. 

Comme il s'y prit, à vrai dire j'ai honte. 

Tromper toujours c'est ne jamais jouir. 

Un soir d'été, fête de sainte Hélène, 

Il chevauchait, fatigué, hors d'haleine , 

Son écuyer était presque aux abois; 

Soudain il voit au détour d'un grand bois 

Une beauté, de frayeur expirante; 

A quelques pas sa compagne tremblante 

Fuyait un ours , tout prêt à la saisir. 

Le chevalier à l'instant d'accourir, 

Le monstre expire, et fier de sa conquête, 

A notre belle il présente sa tête. 

Ne puis narrer de ces charmans objets 

Les transports , le bonheur, et cette heureuse chance 
Qui leur présente tout exprès 

Un sauveur généreux dont la noble vaillance 
Les tire à l'instant d'embarras. 
On le cajole, on le prend sous le bras ; 
Le paladin contre son cœur les presse , 
Autour de lui tout le monde s'empresse , 
On le parfume, aux bains il est conduit; 
Il se revêt d'étoffes précieuses, 
Travail charmant de nos belles fileuses. 
Le sénéchal au salon l'introduit. 
Pas n'est besoin, je pense, de vous dire 
Le maintien noble et l'aimable sourire, 
Les traits charmans de notre chevalier. 
Il ravissait par sa seule présence, 
Mais étonnait par son morne silence ; 



342 LE CHAT. 

Lui parlait-on, son bavard cTécuyer 
Vite arrivait, et venait s'entremettre, 
Remerciait, répondait pour son maître; 
Se faufilait, s'insinuait partout , 
Et déplaisait à nos belles surtout. 

Piqué de son impertinence, 

Le sénéchal perd patience. 
« Pardieu , dit-il , vous avez de l'esprit , 
Et vous en servez bien, sans contredit ; 
Mais, mon ami, reposez-vous de grâce; 
Au chevalier laissez un peu de place, 
Il n'a pu dire un mot, soyez discret. — 
Je le crois bien , il est sourd et muet, 
Dit l'écuyer. — Allons , quelle apparence ? — 
Il l'est, vous dis-je, et depuis sa naissance. — 
Son regard tendre est plein d'expression. — 
S'il lorgne ainsi c'est sans intention. 
Mais son esprit se peint sur sa figure, 
C'est le seul don que lui fit la nature ; 
Sa vie, hélas ! n'est que trouble et qu'ennui. 
Monseigneur n'a que le geste pour lui. » 
C'est ce qu'il faudra voir, dit en cachette 
La pénétrante et sensible Hermelette ; 
Et sa cousine , approuvant son dessein , 
Lui fit un signe en lui serrant la main. 
Or voilà donc nos dames sur leur garde. 
Le chevalier jamais ne se hasarde, 
A tout propos répond par des yeux doux, 
Et sans parler rend les amans jaloux. 



LE CHAT. 343 

Le jour finit, et l'on se met à table, 
L'on s'examine, et pendant le festin 
Notre Amadis conserve son maintien : 
Boit comme un sourd , et mange comme un diable. 
Quand vers minuit, à la fin du dessert, 
Dame Hermelette explique à mot couvert, 
En se penchant vers sa belle voisine, 
Le piège adroit que l'aimable lutine 
A préparé pour le pauvre Nemour. 
Ah! nous verrons, dit-elle, s'il est sourd, 
Et jusqu'au bout si cette belle idole 
Pourra rester sans dire une parole. 
Nous le tenons enfin dans nos filets. 
Ah! pasencor, trop dangereux objets, 
Disait tout bas l'homme à bonne fortune; 
Des deux il faut au moins qu'il en reste une : 
Les deux peut-être. Exauce , tendre Amour, 
Les vœux ardens du pauvre troubadour ! 
Contre elles tourne enfin leur propre stratagème : 
Deux poules, ce n'est trop après un long carême. 

Cependant à la grande tour 
L'horloge a sonné les heures, 

Et dans ses paisibles demeures 

Chacun se retire à son tour. 

Nemours garde un profond silence , 

Semble ne se douter de rien; 

Et , pour avoir bonne chevance , 

Fait l'oraison de Saint-Julien. 

Mais voici bien autre aventure ! 

Lorsqu'il approche de son lit , 



344 LE CHAT. 

Un chat lui saute à la figure ; 
De rage le mord, l'assaillit, 
Et sur la main qui le saisit 
Fait .une large égratignure. 
Entre le guerrier et le chat 
i Bientôt s'établit une joute. 

Mais pas un cri dans le combat , 
Car il sait fort bien qu'on l'écoute. 
Enfin le chat est étouffé, 
Et notre chevalier griffé 
Se couche las de sa victoire , 
Près des monumens de sa gloire. 
Inquiètes de son destin , 
La lanterne sourde à la main, 
Nos deux belles aventurières 
Entrent en cachant leurs lumières, 
Et découvrent les combattans. 
Sur le lit on les voit gisans. 
Une profonde égratignure 
A profané cette figure , 
Ce menton qu'Amour a moulé; 
Le sang de la plaie écoulé 
S'est étendu sur sa poitrine. 
Aisément le lecteur devine 
Qu'il est effacé par les pleurs. 
L'on ressent toutes les douleurs; 
Il n'est pas une égratignure, 
Pas une petite écorchure , 
Que l'on ne suce doucement. 
Sur la lèvre il en avait une. 



LE CHAT. 34$ 

On employa si puissamment 

Cette recette tant commune , 

Qu'il fut guéri dans le moment. 

Enfin à force de tendresse, 

De soins et de délicatesse, 

Le blessé recouvra ses sens. 

Bientôt il en donna des preuves. 

Après de si longues épreuves 

L'on doit hommage à ses talens. 

Hermelette disait, ma chère, 

Quel bonheur! nous l'avons trouvé, 

Ce voile inconnu du mystère ! 

Pour nous il était réservé. 

A l'abri de la perfidie 

Nous sommes sûres du secret. 

Je ne le dirai de ma vie , 

Reprit Nemours , je suis discret ; 

Mais pour que tout ici se passe 

Sans bruit, sans trouble, et sans éclat, 

Souffrez que j'emporte le chat : 

Il ne restera pas de trace. 



346 L'OFFICIEUX. 



L'OFFICIEUX. 



Des êtres sans couleur dont le monde fourmille, 

Et que fort à propos Ton appelle chenille, 

Celui dont le public est moins embarrassé, 

C'est un officieux : pour moi , je l'aime assez. 

Connaît-on en effet de furet plus commode? 

Almanach ambulant de spectacle et de mode , 

Une belle par lui sait à son déjeuner 

La place où le plaisir l'attend l'après-dîner. 

Du tourbillon mondain la maman retirée, 

Le retient pour avoir quelqu'un dans la soirée ; 

Elle compte sur lui; notre homme sait par cœur, 

Et la quête du jour, et le prédicateur. 

Veut-on pour une fête arranger quelque chose, 

De Potier, à son gré, librement il dispose. 

La jeunesse l'adore ; et dans le carnaval, 

Sa curiosité n'échappe pas un bal. 

Soit qu'on meure en ce monde , ou soit qu'on se marie, 

Sa docile obligeance à chaque instant varie ; 

Enfin, l'officieux dépiste et connaît tout, 

Et son activité le rend présent partout. 

Occupez le public , à l'instant il vous raille. 
Son malin esprit offre un revers de médaille, 



L'OFFICIEUX. 34 7 

Qui distrait, divertit, attire tous les yeux. 
Damon, auteur mordant , et sans doute envieux, 
Me racontait hier une histoire plaisante 
Sur un officieux d'humeur trop obligeante. 

C'était dans un château que le fait arriva. 
L'on y menait joyeuse vie, 
Une nombreuse compagnie 
L'occupait lorsqu'il s'y trouva. 
Ce logis, ancien monastère, 
Partagé par des corridors, 
Aux cellules du solitaire 
Offrait une issue en dehors. 
Autrefois des vierges timides 
Habitaient ce paisible lieu; 
Alors égayé tant soit peu 
Par des matrones moins rigides , 
Sous la voûte où retentissait 
Tant de pieuses litanies , 
Tous les dimanches l'on jouait 
Maintes joyeuses comédies. 
Chaque soir on donnait le bal 
Dans la salle du grand chapitre ; 
L'on n'avait du meuble claustral 
Réservé que le seul pupitre, 
Qui servait au musicien. 
Une foule de gens de bien 
Passaient l'été dans cet asile. 
Après les rondes, tous les soirs, 
Des niches dans tous les dortoirs 



348 L'OFFICIEUX. 

Rendaient le sommeil difficile : 
Et notre pauvre officieux , 
D'inépuisable patience, 
Etait toujours de préférence 
Le bardeau du troupeau joyeux. 
Il avalait, doux comme crème, 
Tous les tours dont on l'obsédait. 
Attentif et toujours le même, 
Rien au monde ne le fâchait. 
Le matin pour la promenade , 
Les ânes se trouvaient tout prêts : 
En dépit des sots quolibets, 
Il conduisait la cavalcade. 
Chargé d'ombrelles et de sacs, 
De force boîtes à tabacs , 
L'oreille toujours aux écoutes, 
Plein de petits soins et d'ardeur, 
Il était de toutes les routes 
Le nécessaire directeur. 

Ainsi l'on voit près de nos belles , 
Inconstans sans être infidèles, 
Les papillons aller, venir , 
Guidés par l'attrait du plaisir, 
Ou par l'instinct qui les amène 
A se poser sur une fleur. 
L'incertitude du bonheur 
Bientôt vers d'autres les entraîne. 
Ainsi, notre galant poudreux, 
Que rien n'importune et ne lasse , 



L'OFFICIEUX. 349 

Cent et cent fois passe , repasse i 
Et se multiplie en tous lieux. 
Quelquefois avec gaucherie, 
Son zèle indiscret recouvrait 
Ce qu'une feinte étourderie, 
A dessein, peut-être, montrait. 
Ah ! que de jupes arrêtées, 
De collerettes rajustées 
N'a-t-il pas à se reprocher ! 
Sans doute il faut de la décence; 
Mais c'est manquer d'intelligence 
D'empêcher l'amour de tricher. 
Aussi son zèle infatigable , 
Digne d'égards et de faveurs , 
Trop souvent, le rendant coupable, 
Ne fut payé que de rigueurs. 
C'était raison; car ne sais comme, 
Se mêlant sans cesse de tout, 
Et rebuté, le petit homme 
Se rencontrait toujours partout. 

Or, advint qu'à la découverte, 
Sans dessein il rodait un soir, 
Lorsqu'il aperçut d'un dortoir 
Par hasard la porte entr'ouverte. 
Il entre, et voit une beauté 
Sur son lit mollement couchée, 
Et tenant sa tête cachée 
Sous un traversin culbuté. 
Une seringue, et la posture, 



35o L'OFFICIEUX. 

Annonçaient assez son dessein. 

Enchanté de cette aventure , 

Notre homme, l'instrument en main, 

Plus prompt que toutes les soubrettes , 

Sur son nez pose ses lunettes , 

Et lui glisse le lavement 

Avec tant d'art et tant d'adresse , 

D'aisance et de délicatesse, 

Qu'il eut fini dans le moment. 

Content et fier de sa victoire, 

Sur le fauteuil il rétablit 

L'arme brillante de sa gloire ; 

Et sans faire le moindre bruit , 

A pas de loup s'enfuit , s'évade , 

Et joyeux de son incartade , 

Long-temps a peine à s'endormir,. 

Tant il en ressent de plaisir. 

A peine il sortait, la soubrette 

Revient, portant une serviette, 

Et veut sur-le-champ exercer 

Sa charge, comme à l'ordinaire. 

« Tu veux encor recommencer ? 

« Ah ! deux , c'est beaucoup trop, ma chère, 

« Dit la maîtresse. Mon enfant, 

« Finis, et laisse-moi tranquille. — 

a II était donc bien inutile , 

v Dit Marton , de me tant presser. — 

« Allons ; mais tu vas me blesser ! 

« Ah ! d'honneur, je crois qu'elle est folle l 

« Tu m'as donné ce lavement. — 



L'OFFICIEUX. m 

« Moi ! — Toi-même. — Sur ma parole, 

« Je rentre ici dans le moment. — 

« Que dis-tu? — La chose est certaine; 

« Et madame , dans sa migraine, 

« Sans doute a rêvé celui-là. — 

« Ah ! rêve-t-on comme cela ! 

« Cessez vos propos, je vous prie, 

« Et trêve de plaisanterie : 

« Voyez, le piston est poussé. — 

« Rien n'est plus vrai ; mais c'est le diable : 

« En sortant je l'avais placé 

« Sur cette chaise.... Est-il croyable 

« Qu'un homme ait osé.... — Oui, Marton. — 

« Mais c'est un être détestable 1 

« Madame, j'en aurai raison. » 

De cette étonnante aventure 

L'on ne peut deviner l'auteur; 

Promené d'erreur en erreur, 

L'esprit se perd en conjecture; 

Quand pour les tirer d'embarras, 

Un chapeau tombé par mégarde, 

De Marton arrête les pas; 

Dieu sait comme elle le regarde ! 

Ce qui plaît le plus à ses yeux, 

Et ferait son bonheur suprême, 

De l'or , un cachemire même , 

Lui paraîtrait moins précieux. 

L'espoir de trouver le coupable 

Leur fait tourner cent et cent fois 

Ce feutre sale et misérable 



35 2 L'OFFICIEUX. 

Qu'elles tiennent du bout des doigts. 
A force de persévérance, 
Le nom à moitié déchiré, 
Eclaire, guide leur vengeance.... 
Et le beau sexe est fédéré. 
Bientôt de cellule en cellule 
On entend l'essaim bourdonner ; 
Et les matrones, sans scrupule, 
Sont d'avis de le condamner. 
L'escadron léger des soubrettes 
Débouchait dans le corridor; 
Après les Martons, les Lisettes , 
Les dames s'avançaient en corps ; 
C'en était fait du pauvre hère, 
Lorsqu'un vieux laquais débonnaire, 
Son confident et son ami, 
Le voyant mort plus qu'à demi , 
Place une échelle à sa fenêtre. 
Il descend transi de frayeur ; 
Sans bruit on le voit disparaître , 
Grâces aux secours du frotteur; 
Et bien lui prit , car la cohorte 
A l'instant enfonça la porte. 

L'on dit qu'en son ressentiment, 
De sa haine faisant trophée , 
La dame, pour un lavement, 
Lui réservait le sort d'Orphée. 



LE REVENANT. 353 



LE REVENANT. 



Je n'écris point pour l'esprit fort, 
Dont la haute philosophie 
Se rit des caprices du sort, 
D'un fantôme et de la magie. 
Certes je serais désolé, 
Si, portant le trouble en une âme, 
J'offrais au mari consolé . 
Le spectre effrayant de sa femme ; 
A l'avare, son créancier; 
A sa maîtresse, l'infidèle; 
Un oncle à son jeune héritier; 
A l'auteur un ancien modèle : 
Mes gens pourraient s'évanouir ; 
De courage il faut se munir 
Pour une visite semblable. 
Lecteur, je suis plus raisonnable. 
L'on peut se permettre parfois 
Une légère espièglerie ; 
Mais ce serait pour cette fois 
Pousser trop loin la raillerie. 
Ce que je vais vous raconter, 
Bien que surprenant et funeste , 
Fut l'effet, l'on n'en peut douter, 



354 LE REVENANT. 

De quelque influence céleste. 
N'avons-nous pas vu de tout temps 
Des diables tragiques, des gnomes r 
S'échapper des sombres royaumes 
Pour vexer les honnêtes gens ? 
Evoqué par le maléfice, 
Samuel n'apparut-il pas 
A la voix de la Pythonisse? 
Au sein même de ses succès, 
De Brutus le puissant génie, 
En hâte arriva tout exprès 
L'avertir de quitter la vie. 
C'est, je pense, un ancien acteur 
Que son désœuvrement ennuie, 
Et qui vient pour notre malheur 
Jouer chez nous la tragédie. 
Durant un siècle il disparut; 
Le désir de revoir le monde 
Le reprit; et faisant sa ronde, 
En Languedoc il reparut. 
C'était, si j'ai bonne mémoire, 
Vers l'an mil sept cent dix ou vingt. 
Au resle, le fait est certain; 
En peu de mots, voici l'histoire : 

Un juge, tel qu'on en voit peu, 
Intègre, bon ami, bon père, 
Simple, modeste et craignant Dieu, 
A Toulouse vivait naguère. 
Son crédit était tout puissant; 



LE REVENANT. 355 

Il inspirait la confiance ; 
Rien n'arrivait d'intéressant, 
Qu'on ne soumît à sa prudence. 
Un effroyable assassinat 
En ce temps occupait la ville ; 
L'affaire, d'ailleurs difficile, 
Causait du trouble et de l'éclat. 
De près on suivait le coupable; 
Mais comment deviner du mort 
La triste et secrète demeure? 
En vain sa famille le pleure, 
L'on ne peut découvrir son sort. 
A l'œil perçant de la Justice , 
Le meurtre échappe, il est caché. 
En tous les lieux on a cherché ; 
Aucun vestige, pointd'indice.... 
Et tout espoir était perdu. 
Notre magistrat confondu , 
S'égarant en poursuite vaine, 
Du logis sortait avec peine. 
Soit pressentiment, soit hasard, 
Ses yeux découvrent à l'écart 
Un puits caché sous le feuillage : 
Ce mystère lui fait ombrage.... 
Il ordonne qu'il soit ouvert: 
Le peuple obéit avec zèle. 
Dans ce puits on place une échelle, 
Et le cadavre est découvert; 
Le crime constaté.... D'Alvire, 
Du juge c'est le nom, (je crois 



356 LE REVENANT. 

Avoir oublié de le dire. ) 
Voyant la famille aux abois 
Par les frais de la procédure, 
Voulut pourvoir h ses dépens, 
Aux honneurs de la sépulture. 
Il réunit tous les parens, 
Et suppléa par la prière 
Au secours qu'à l'heure dernière 
Le malheureux eût désiré. 
, De ce magistrat révéré, 
La pieuse sollicitude 
Édifia la multitude; 
Son nom fut en si grand honneur, 
Que l'invoquer dans l'indigence 
Était offrir à l'espérance 
Un père tendre, un protecteur. 
Ainsi vécut longues années 
Ce bienfaiteur du genre humain , 
Voyant d'un air calme et serein 
Passer des heures fortunées. 
Entouré de nombreux enfans , 
Dont il fut toujours le modèle, 
Heureux époux, ami fidèle, 
Ses jours n'étaient que des inslans. 

Un automne, temps de vacance, 
Temps cher aux suppôts de Thémis, 
Saison de joie et d'abondance, 
Il soupait avec ses amis. 
Le vin animant la saillie, 



LE REVENANT. 35 7 

Le convive riait, chantait,-, 
Et d'une vive repartie 
La pointe souvent jaillissait. 
Quand à la porte de la salle, 
Frappés dans un long intervalle,, j 
Se font entendre trois grands coups; 
La frayeur les consterne tous. 
Mais plus grande fut l'épouvante, 
Alors que d'une voix tonnante 
L'on entendit ces mots.... « A moi; 
Approche , Alvire , lève-toi. » 
Chacun se regarde en silence. 
Mais Alvire, avec assurance, 
Répond en riant : « J'obéis, 
Fantôme; attends-moi, je te suis, * 
Il sort. A peine a-t-il passé la porte, 
Elle se ferme à doubles tours. 
Non , vous n'avez vu de vos jours 
Un trouble , une terreur si forte. 
Les hommes élèvent la voix , 
Affectent bonne contenance 
En faisant des signes de croix : 
Les femmes perdent connaissance. 
Tandis que transi de frayeur, 
Entre les genoux de sa sœur 
Le petit Guillaume se cache ; 
Aussi brave que son cousin , 
Gerbine à sa mère s'attache , 
Et se dérobe dans son sein. 
Enfin d'une transe mortelle, 



358 LE REVENANT. 

Tous les convives sont saisis, 
La peur sur leurs fronts se décèle : 
On les croirait anéantis. 
La tête est perdue et troublée; 
C'en était fait de l'assemblée.... 
Al vire entra dans ce moment; 
Mais quel fut leur étonnement! 
Ce n'était plus cette figure, 
Cet air serein d'une âme pure , 
Que le sourire embellissait. 
Son front est devenu farouche, 
Son teint sans vie et sans couleur, 
Et la parole dans sa bouche 
N'est que l'accent de la douleur. 
Froid pour tout ce qui l'environne, 
Et daris son maintien solennel , 
Il semble en toute sa personne 
Être en rapport avec le ciel. 
L'on juge à cet aspect austère 
L'embarras de nos curieux : 
Pour la première fois ses yeux 
Cachent à sa femme un mystère. 
Sur lui pleuvent les questions; 
Il les élude avec prudence, 
Et le plus rigoureux silence 
Punit les indiscrétions. 
Après cet effort inutile, 
Comme on n'avait rien découvert, 
Il fallut le laisser tranquille, 
Ou mentir, à dire d'expert 



LE REVENANT. 55 9 

Cependant, le nuage sombre 
Sur tous ses traits étendu, 
Eclaircit par degrés son ombre. 
Enfin à lui-même rendu, 
11 reprend son genre de vie; 
Ses yeux éteints et sa pâleur 
Trahissant sa mélancolie, 
Gardent l'empreinte du malheur. 
Ce signe fatal à son âge 
Inquiétait tous ses enfans : 
Pour eux il était le présage 
De funestes événemens. 
Leur craintive sollicitude 
Ne leur laissait point de repos; 
De calmer leur inquiétude 
Ils le pressaient à tout propos. 
Enfin , gagné par les caresses , 
Il abandonna son projet, 
Et crut devoir à leurs tendresses 
L'aveu de ce fatal secret. 

Sachez que cette voix terrible , 
Dont l'accent vous a consterné, 
Est celle du fantôme horrible 
D'un malheureux assassiné. 
« Mortel, m'a-t-il dit, ta prière 
M'obtint un repos éternel ; 
Et ce bonheur que rien n'altère 
Termine mon destin cruel. 
L'homme dans ce monde frivole 



36o LE RÉVENANT. 

Se livre à ses fougueux désirs: 

Et l'ange de la mort l'immole 

Au sein même de ses plaisirs. 

Je dois à la reconnaissance 

De t'ouvrir les yeux sur ton sort; 

Mon cœur t'en donne l'assurance : 

La veille même de ta mort 

Tu me verras. — De ce service, 

Ma foi, je me serais passé, 

Lui dit son fils.... Ce trépassé, 

Et sa détestable malice, 

Est un tour de quelque plaideur, 

Auquel un arrêt trop sévère, 

Sans doute a donné de l'humeur. 

Eh! comment se peut-il, mon père, 

Qu'un homme aussi sage que vous 

Ait été la dupe, entre nous, 

D'une scène tragi-comique, 

D'une bouffonnerie magique, 

Propre à faire peur aux enfans? 

Dans une ennuyeuse soirée, 

Ce conte dit aux bonnes gens, 

Pourrait en charmer la durée. 

Mais a-t-il dû vous tourmenter? 

Si nous eussions pu nous douter 

Qu'une aventure aussi bizarre 

Eût altéré votre bonheur, 

L'on eût jeté dans le Tartare 

Le fantôme et le bateleur; 

Car c'est tout un, ne vous déplaise. 



LE REVENANT. 36i 

Mon père, de cette fadaise, 
A pu s'occuper un moment ! 
On ne le croira pas, vraiment! 
De vous trouver aussi crédule, 
L'insigne et lâche vaurien 
Qui joua ce tour ridicule, 
Sur ma parole rirait bien. — 
Que le public malin en glose, 
J'y consens, reprit le vieillard; 
Je vérifierai tôt ou tard 
Si l'apparence m'en impose. 
Mais soit mensonger, soit réel , 
Ce fantôme imprime en mon âme 
Un sentiment surnaturel 
Qui la met au-dessus du blâme. » 
Cessons, amis, de plaisanter; 
Et sans y mettre d'importance , 
Fions-nous à la Providence, 
Du soin de tout interpréter. 
N'en parlons plus.... L'incertitude 
Consumerait nos plus beaux jours : 
Une funeste inquiétude 
Bientôt abrégerait leur cours. 
Aimable et folâtre jeunesse, 
Rassurez-vous, séchez vos pleurs; 
Conduisez-moi vers la vieillesse , 
Sur un chemin semé de fleurs. 
Chacun dans son pèlerinage 
Doit à son fantôme obéir, 
Et ceux qui ravissent votre âge , 



36 a LÉ REVENANT. 

Sont le bonheur et le plaisir. 
Suivez-les.... A la voix du maître. 
Tout s'anima dans la maison, 
Et sous un tout autre horizon, 
Sa famille sembla renaître : 
La campagne et sa liberté 
Leur faisaient aimer son asile. 
Sans regret l'on venait en ville 
Retrouver la société. 
Dans les bals , la beauté parée, 
Brillante d'attraits et d'atours, 
Epuisait dans une soirée 
Les carquois des jeunes Amours. 
Leurs traits lancés à la volée 
Portent d'inévitables coups; 
L'on se blesse dans la mêlée , 
Et l'on devient bientôt époux. 
Tout entier à l'objet qu'on aime, 
Que le carnaval finit bien ! 
Les douceurs d'un heureux lien 
Aident à passer le carême. 
Hé bien , dans ce tableau riant, 
Placez le groupe intéressant 
De notre joyeuse famille; 
Donnez un époux à la fille, 
Au garçon de jolis enfans. 
Au milieu d'eux le bon Alvire 
Les encourage d'un sourire, 
Partage leurs jeux innocens. 
La main d'Aglaé le caresse ; 



LE REVENANT. 
Il retrouve encor sa jeunesse 
Et les souvenirs de vingt ans. 
Ainsi dans une heureuse aisance, 
Se distribuaient leurs beaux jours ; 
Pour la vieillesse, l'espérance; 
Pour la jeunesse, les amours : 
Loin d'eux les funestes présages. 
Sans désirs , comme sans succès , 
Ils goûtaient cette heureuse paix, 
Trésor si précieux aux sages. 
Un soir, où la franche gaîté 
Avait animé tout le monde, 
D'Alvire, joyeux, enchanté, 
Dansait avec eux une ronde , 
Quand soudain l'on entend trois coups. 
Au premier, règne un long silence; 
Le dernier, par sa violence, 
Les trouble et les accable tous. 
Minuit sonnait.... « A pareille heure, 
Demain tu recevras la mort. 
Je sors de la sombre demeure 
Pour t'annoncer ce triste sort : 
Tu vois que je tiens ma promesse. 
Dit le fantôme.... C'en est fait. » 
Au même instant le charme cesse, 
Et le spectre affreux disparaît. 
Je laisse à penser les alarmes, 
Suites de ces terribles mots, 
Et le tumulte et les sanglots. 
Les hommes saisissent leurs armes , 



364 LE REVENANT. 

Et cherchent partout l'imposteur. 
L'on craint surtout que la frayeur 
N'altère la santé d'Alvire. 
Ses amis s'efforçaient de rire 
Du revenant et de ses tours ; 
Ils appelaient à leur secours, 
Et les aventures frivoles , 
Et les mémorables paroles , 
Trésor de nos vieux romanciers , 
En crédit chez nos devanciers , 
Recueil de contes et de fables , 
Que l'on tenait pour véritables, 
Et qui n'étaient que songes creux. 
Alvire en riait avec eux; 
Son regard et sa contenance 
Annonçaient la mâle assurance 
D'un matelot sûr de son sort , 
Content d'atteindre enfin le port. 
De la famille infortunée 
L'état ne peut se concevoir ; 
L'un voudrait hâter la journée, 
Un autre redoute le soir. 
A chaque instant, de la pendule 
Le cadran attire les yeux. 
Le sentiment est si crédule ! 
Le doute les rend malheureux. 
Mais dix heures se font entendre , 
Onze bientôt, et vers minuit 
L'aiguille marche, et l'œil la suit. 
Encore un instant.... Sans l'attendre, 



LE REVENANT. ?>6>> 

Alvire de son cabinet 
Ouvre la porte ; un pistolet 
Qu'il fait tomber, part, et le lue : 
Minuit sonnait.... Soins superflus; 
On le relève, il n'était plus. 
Toute sa famille éperdue 
Veut en vain garder quelque espoir. 
C'en est fait , au rivage sombre 
Alvire a déjà rejoint l'ombre 
Qui l'attend au triste manoir. 

N'en croyez rien, c'est une fable. 
Vous dira le fou raisonnable. 
Sort-on du séjour du trépas? 
Lecteur ne vous y fiez pas. 



366 LE PAYSAN. 



LE PAYSAN. 



li os vieux seigneurs, dans l'ancien temps , 
Tenaient, dit-on, leur cour plénière : 
C'était lors gaîté, bonne chère, 
Et porte ouverte à tous venans. 
En cent lieux des tables dressées , 
Des guirlandes entrelacées 
De chiffres , d'armes et de fleurs. 
Dames, villageois, et seigneurs, 
De tous cotés venaient s'y rendre. 
Du plaisir qui peut se défendre? 
Il affriande chaque état, 
Grossier chez l'un, chez l'autre délicat, 
Son amorce a tant de puissance, 
Qu'elle attire grands et petits. 
Sans y songer vous êtes pris. 
Qui n'a pas dit : Adieu prudence. 

Un bon et joyeux villageois , 
Qu'ennuyait sa pauvre chaumière, 
Voulut s'amuser une fois, 
Et tâter de la cour plénière. 
Quoiqu'il fût sale et mal peigné, 
En hésitant, le pauvre diable 



LE PAYSAN. 36 7 

Osa s'approcher d'une table ; 

Quand un sénéchal renfrogné 

Lui dit avec l'air d'importance : 

« Manant , que viens-tu faire ici ? — 

« Parbieu, j'y viens faire bombance, 

« Reprit Lucas ; et Dieu merci , 

« J'espérons y tenir nout' place, 

« Et j'y resterons quoi qu'on fasse. — 

« Hé bien , asseois-toi là-dessus ; 

« C'est un siège que je te prête , 

« Répond le sénéchal. Motus ; 

« Qu'on ne me rompe plus la tête. » 

A ces mots un grand coup de pied 

Atteint les fesses du pauvre homme, 

Qui content, vous devinez comme, 

Se retire mortifié , 

Et de son mieux feint de sourire ; 

Se met à manger dans un coin, 

Et se promet bien au besoin 

De prendre vengeance du sire. 

Le repas fait , la grande salle 

Se remplit de ménétriers , 

De dames et de chevaliers. 

Tout ce que la richesse étale, 

Ravit les sens , charme les yeux. 

Aussi galant que fastueux , 

Le châtelain veut qu'on varie 

Les amusemens de ce jour , 

Scènes de chants, de jonglerie 

Plaisent, occupent tour à tour. 



368 LE PAYSAN. 

Enfin , pour augmenter la joie , 

Une riche robe de soie 

Est promise au facétieux 

Dont l'heureuse bouffonnerie 

Égayera la compagnie , 

Et la divertira le mieux. 

A l'instant tout rit , tout s'anime, 

Et chacun à l'envi s'escrime, 

Pour jouir des tours et des jeux. 

Auprès des acteurs , grande foule ; 

Dans le groupe des curieux, 

Lucas adroitement se coule , 

Et s'approchant du sénéchal, 

Fort du trouble qui le protège, 

Lance un coup de pied sans égal. 

« Sire, dit-il, c'est votre siège; 

« Vous l'avez prêté, je le rends. 

« Rien de tel que d'honnêtes gens î 

« A payer Lucas est alerte ; 

« Avec li gnia jamais de perte. » 

Le sénéchal , le nez cassé , 

Criait, braillait , faisait tempête : 

L'on se jette sur l'insensé , 

Qu'on environne et qu'on arrête. 

Le seigneur le fait amener 

Et veut apprendre de lui-même 

Quel motif a pu l'entraîner » 

A cette violence extrême. 

« Monseigneur, lui dit le manant, 

« J'ons su qu'c'était la cour plénière; 



LE PAYSAN. Z6g 

« Et v'ia-t-il pas qu'incontinent 

« J'ons quitté nout pauvre chaumière. 

« En arrivant, et c'est le mal, 

« Je trouvons que la place est prise; 

« J'croyons l'avoir par l'entremise 

« De votre brave sénéchal. 

« Li, qu'est un seigneur ben honnête, 

« M'a fait présent d'un coup de pied. 

« V'ià ton siège, je te le prête , 

« M'a-t-il dit de bonne amitié. 

« As'teur je n'en ai plus que faire ; 

« J'ons fait bombance et le lui rend. 

« Me prend-il pour son locataire? 

« Qu'il dise un mot, le révérend; 

« Mon bon seigneur, en vot' présepce 

« J'allons acquitter le loyer ; 

« Mordié, j'ons de la conscience, 

« Et ne demandons qu'à payer. » 

A ces mots un éclat de rire 
Enleva tous les spectateurs. 
Il obtint le prix, et le sire 
De la fête eut tous les honneurs» 

En s'enveloppant dans sa robe , 
Lucas se disait à part soi : 
Pour être un gars de bon aloi , 
Faut un tantet courir le globe, 
Ne rester mi dans son étui ; 
Car nul n'est prophète chez lui. 

*4* 



3 7 o LE VICE PUNI. 



LE VICE PUNI. 



.Loin de moi, douce fiction 

Et de l'imagination 

Trompeur et séduisant caprice; 

Je redeviens sage un instant, 

Et profite de ce moment 

Pour vous peindre l'horreur du vice. 

Serait-ce une infidélité ? 

Au plaisir serait-ce une offense , 

Que d'unir par une nuance 

Le sérieux à la^gaîté? 

L'esprit ou folâtre ou volage 

S'élance au-devant du bonheur ; 

Mais est-il frappé de terreur, 

L'indocile enfant devient sage. 

Assurer qu'il le soit long-temps , 

C'est beaucoup promettre sans doute; 

Suffit que le fripon m'écoute 

Et s'arrête quelques instans. 

Aux temps de funeste mémoire , 
Temps d'infamie et de forfaits, 
Qui de nos généreux Français 
A jamais souillera la gloire, 



LE VICE PUNI. 3;i 

Vivait un prêtre retiré 
A l'abri d'un chaume paisible, 
Dans son asile inaccessible 
Se croyant du monde ignoré. 
Quelquefois, lorsque la nuit sombre 
Protégeait cet homme de Dieu , 
Il osait, couvert de son ombre, 
S'éloigner sans bruit de ce lieu. 
Caché sous un habit rustique , 
Et l'huile sainte sur son cœur, 
Il l'épanchait sur la douleur , 
Muette à sa voix prophétique. 
L'enfant, d'un sourire enchanteur, 
Le caressait à sa naissance ; 
L'eau lustrale sur l'innocence 
Coulait de la main du pasteur. 
Souvent pour tromper la recherche , 
Fuir le gendarme et le danger, 
De retraite il fallait changer. 
Alors au sommet d'une perche 
Une croix s'élevait aux cieux , 
Signe vénérable des lieux 
Où s'offrait le saint sacrifice. 
Hommes , femmes , vieillards , enfans , 
Prosternés au milieu des champs , 
Les mains jointes durant l'office , 
S'unissaient au vœu solennel 
Qu'il présentait à l'Éternel. 
L'on ne peut se peindre la rage 



3 7 a LE VICE PUNI. 

Des mécréans séditieux. 
Un prêtre d'un peuple nombreux 
Oser au ciel offrir l'hommage , 
Malgré leurs chefs, et leurs décrets! 
Long-temps cette horde assassine 
Forme contre lui des projets. 
Vains efforts! une main divine 
Guide et protège le pasteur. 
Le pauvre prête au bienfaiteur 
Une courageuse assistance. 
La vertu trompe la vengeance , 
Et dérobe en secret ses pas. 
Nul espoir ne restait au crime 
Lorsqu'à la fin trois scélérats 
Aux chefs promettent la victime : 
Deux d'entre eux , mis en paysans , 
Courent se plaindre aux bonnes gens 
Qu'un de leur pauvre camarade, 
Resté dans son lit bien malade , 
Demande les derniers secours; 
Qu'à leurs frères ils ont recours 
Pour soulager un misérable , 

Bien à plaindre, en effet! 

Ce malheureux coupable, 
Armé d'un dard, d'un pistolet, 
Dans son lit attendait l'ermite , 
A dessein de le poignarder. 
Le prêtre qu'on vient demander 
Se montre , et les suit au plus vite; 



LE VICE PUNI. 3 7 3 

Il arrive ouvre les rideaux 

Du malade qui le désire ; 

Le méchant à l'instant expire 

En prononçant ces derniers mots : 

« Épargne-moi , Dieu de vengeance. » 

L'aspect d'un scélérat armé, 

Frappé de mort en sa présence , 

Et les deux guides consternés, 

A ses pieds soudain prosternés, 

Révèlent un affreux mystère 

Au prêtre saisi de frayeur. 

Bientôt remis de sa terreur, 

« Du ciel , leur dit-il , la colère , 

« En frappant votre compagnon, 

« M'a protégé dans sa vengeance, 

« Et me commande le pardon. 

« Pour vous j'implore sa clémence. 

« Puisse un sincère repentir, 

« Vous touchant à l'heure dernière, 

« Me permettre de vous bénir : 

« Dieu puissant, entends ma prière! » 

Ces tigres , devenus enfans , 

Le laissent partir en silence ; 

Le courage de l'innocence 

A désarmé les deux brigands. 

Ce récit, je le certifie, 
Lecteur, est une vérité. 
J'aperçois la philosophie 



3 7 4 LE VICE PUNI. 

Sourire avec malignité. 

Le hasard , non la Providence , 

Seul a déjoué ces complots, 

Vous dira-t-elle Moi je pense 

Qu'il est heureux en à-propos. 



LA SOIRÉE D'HIVER. 3; 5 



LA SOIREE D'HIVER. 



CONTE. 



Hé quoi! toujours se plaindre de la mode, 
La dénigrer, la blâmer en tous lieux, 
Du bon vieux temps préférer la méthode, 
L'usage ancien de nos dignes aïeux ! 
Pourquoi cela ? Le siècle de lumières 
N'est-il donc pas le siècle du bon goût, 
Modèle heureux d'élégantes manières , 
Poli, facile et modeste surtout. 
Au temps présent l'on échappe à l'enfance; 
Le bien, le mal, tout s'apprend à la fois : 
De la nature on suit les douces lois, 
Et notre abord prévient par sa décence. 
Jusqu'à ce point le style est châtié , 
Qu'aux jeunes gens Molière fait pitié; 
A peine encore on accorde un sourire 
A sa gaîté.... Il faudra le traduire. 
Au dernier règne, une fois tous les jours, 
L'on se coiffait , et c'était l'étiquette : 
L'on soigne mieux aujourd'hui sa toilette; 
Dans le salon l'on se peigne toujours ; 
Les jeunes gens passent devant les femmes 
Sans saluer : à présent c'est reçu; 



3;6 LA SOIRÉE D'HIVER. 

Le moindre égard qu'on aurait pour les dames, 
Les trahirait , pourrait être aperçu. 

Par une feinte indifférence, 

Au spectacle le plus souvent 

La beauté reste au dernier rang. 

Quel respect pour les convenances ! 

Enfin dans ce siècle de mœurs , 

Tout est égards, délicatesse. 

O temps ingrat pour les conteurs! 

Hélas î qu'ils ont besoin d'adresse 

Pour ménager la chasteté 

Et la susceptibilité 

De notre imposante jeunesse ! 

Il me faut pourtant essayer; 

Dussé-je, enfin, si ma franchise 

La révolte ou la scandalise, 

Avec eux me mortifier. 

Dans un château , sur les bords de la Loire , 
Vivait jadis, si j'ai bonne mémoire, 
Madame Olban , veuve , mais sans enfans : 
Les pauvres seuls composaient sa famille; 
Elle était chère à tous les habitans. 
Avec des mœurs , il n'était point de fille 
Qui sur-le-champ ne reçût une dot, 

Si le curé la trouvait sage ; 

Car le choix était de son lot. 

Aussi le grave personnage , 

Pour être plus sûr de son fait , 

A quatorze ans les mariait , 



LA SOIRÉE D'HIVER. 3 77 

Au plus tard ; c'était son usage. 
Arrivait le petit poupon 
A neuf mois, et dans la semaine. 
Bientôt de ce riche canton 
Madame Olban fut la marraine. 
Elle avait alors cinquante ans, 
Et ne comptait que vingt printemps 
Lorsqu'elle choisit sa retraite. 
De là, si mes calculs sont bons, 
Elle avait tenu sur les fonts 
La génération complète. 
Nulle n'eut de ses habitans 
Plus de droits à se dire mère , 
Et le curé d'en être père , 
Car il comptait du même temps. 
Ainsi d'une douce habitude 
S'étant composé leur bonheur , 
Notre veuve avec son pasteur, 
Goûtait en paix la solitude. 
Durant la saison des longs jours, 
Si vite passés et si courts , 
La solitude estime amie, 
Qui charme et double notre vie. 
Mais quand l'hiver au front glacé 
Nous arrive , traînant les heures , 
L'ennui sur ses genoux bercé 
Entre après lui dans nos demeures: 
En vain l'on cherche à le bannir ; 
Ce triste ennemi du plaisir 
S'insinue avec la gazette , 



3;8 LA SOIRÉE D'HIVER. 

Et gagne jusques à Folette, 

Qui devant le feu s'étendant , 

Baille d'accord avec son maître , 

Et s'endort en le regardant. 

En vain pour éloigner le traître 

L'on invente mille détours : 

Faites-vous une patience , 

L'importun demeure toujours , 

Et sa triste persévérance 

Flétrit et fatigue le cœur. 

Que manque-t-ii donc au bonheur? 

Un seul être qui vous écoute. 

Forcé par la nécessité, 

A son existence on l'ajoute : 

L'ennui fuit la société. 

Aussi voyons-nous la dévote 

Avoir chez elle un chapelain; 

Non par aucun désir mondain, 

Mais comme excellent antidote , 

Remède à l'ennui qui l'attend. 

Prendre des soins que l'on vous rend, 

S'occuper du Dieu que l'on aime , 

En parler, c'est un bien suprême 

Pour un cœur tendre et timoré. 

Notre veuve avait son curé, 

Qui tous les jours du presbytère, 

Après avoir dit son bréviaire, 

S'acheminait vers le manoir, 

Enveloppé dans sa capote , 

Suivi d'un chien, et de Javotte 



LA SOIRÉE D'HIVER, 3 7 g 

Qui venait le chercher le soir. 
Comme les gens savaient son heure , 
Toujours un bon feu l'attendait; 
Complaisamment il s'enfonçait 
Dans la bergère la meilleure; 
C'était plaisir. Advint qu'un soir 
La veuve oublia son mouchoir 
Sur le fauteuil où s'assit le saint homme. 
Monsieur Guédon, c'est ainsi qu'on le nomme , 
Les pieds sur un écran qui lui servait d'appui , 
Sur même siège, et vis-à-vis de lui, 
La dame était douillettement assise; 
Entre eux deux une table, et sur elle un flambeau; 
Et pour les préserver du froid et de la bise , 
Un vaste paravent les fermait en berceau : 
Tout était bien. Sur le bon voisinage 

La conversation s'engage. 
(Ah! j'oubliais de vous dire tout bas 
Qu'en ce temps-là l'étui des pays-bas 
N'était fermé que par deux boutonnières; 
Et c'était mal : le linge s'échappait ; 
Il est clos maintenant de plus sûres manières.) 

Je disais donc , qu'on devisait 
Sur différens objets et sur le voisinage , 
Sur la rigueur des temps, et sur le mariage 
Que l'on projetait tous les ans. 
Vinrent après les sujets importans, 
La piété ; notre pasteur s'épanche. 
Sur quoi, curé , prêcherez-vous dimanche? 



3So LA SOIRÉE D'HIVER. 

Lui dit la dame. — Ah ! reprit le pasteur, 
Sur un grave sujet! 

LA VEUVE. 

Quel est-il ! 

LE CURÉ. 

La pudeur ! 
A peine a-t-il parlé , le mouchoir de la dame 
Frappe ses yeux ; pour son linge il le prend , 
Rougit , pâlit , et le trouble dans l'âme, 
Mortifié d'un état peu décent , 
De son chapeau soigneusement se couvre , 
Saisit le linge , et grâce à ce secours, 
En discourant le renfonce toujours; 
Le vêtement long-temps cède et s'entr'ouvre; 
Mais force fut, qu'un grand pan de mouchoir, 
Resté dehors , se put apercevoir. 
En ce moment la dame impatiente, 
Sur son fauteuil s'agite, se tourmente, 
Et cherche en vain. « Eh! bon Dieu, qu'avez-vous, 
Pour mettre ainsi tout sens dessus dessous? — 
Je cherche mon mouchoir ; levez-vous, j e vous prie. — 
Ah! vous l'aurez laissé là-haut, je le parie. — 
Mon dieu non. » Il se lève , et notre homme sur pié , 
Abaissant le chapeau, lui montre un tablié, 
Dont , sans peine , la veuve a reconnu la marque : 
Elle reste immobile.... et le pasteur muet. 
Du terrible Caron , lorsqu'il passa la barque, 
Jamais héros ne fut plus pâle et plus défait. 
L'étonnement passé , l'on étouffe de rire \ 






LA SOIRÉE D'HIVER. 38 

Notre pauvre curé prudemment se retire. 
Lapierre , en l'éclairant, lui dit avec respect : 
Habillez-vous , monsieur. Javotte, à cet aspect , 
Ne put se retenir, et perdit contenance. 
Sa gaîté lui valut trois mois de pénitence. 



38a IL NE FAUT PAS COURIR 



IL NE FAUT PAS COURIR 

DEUX LIÈVRES A LA FOIS. 



CONTE. 



Un cavalier d'agréable tournure, 

Aimait une jeune beauté, 
Qui de Vénus rappelait la figure, 

Et de Junon la majesté. 
Par les attraits égale à la déesse, 
Mieux eût valu que ce charmant objet, 
De son humeur n'eût point eu la rudesse , 
L'air dédaigneux et le regard muet. 
Las ! il n'était tournois et coups de lance , 
Spectacles , jeux , qui pussent attendrir 
Un cœur d'acier, toujours sur la défense , 
Froid à l'amour, inflexible au désir; 
Que dire enfin? Chevalier plus fidèle 
Ne se vit onc , et dame plus cruelle 
Ne se trouva, depuis que dans ses jeux 
Le traître Amour a fait des malheureux. 
Faut-il, hélas ! lorsque par aventure 
Dans ce bas-monde on rencontre un chrétien 
Fidèle, aimant, de bénigne nature.... 
Ces dons du ciel lui soient comptés pour rien; 
Tandis qu'un fat.... Mais chut! il faut se taire. 



DEUX LIÈVRES A LA FOIS. 383 

L'on peut narrer sans montrer de l'humeur ; 
Si Laure était orgueilleuse et sévère.... 
Aimable , tendre et vive avec douceur , 
Zoé blâmait les torts de son amie. 
Calmer l'amant, et le plaindre en secret, 
De la pitié passer à l'intérêt , 
C'est de l'amour braver l'épidémie. 

Ce mal croissant à tout moment , 

Doux à l'abord, devint tourment. 
Le chevalier l'aperçut ; mais le blâme , 
L'affront honteux de manquer à sa dame , 
L'attachement d'un cœur vraiment épris, 
Du sentiment fit négliger le prix. 

Notre amant timide et trop sage 

Avait à mon sens peu d'usage. 
« Si deux oiseaux près de votre filet 
« Viennent errer, dressez le trébuchet. 

« Craignez de perdre l'avantage. 

« Sans vous arrêter au plumage , 
« Prenez ; sinon un bruit malencontreux , 
« Ou la frayeur, les fait partir tous deux. » 
En étourdi le cœur toujours conseille. 
Si dans ce cas le jeune évaporé 
M'eût seulement dit deux mots à l'oreille , 
De ce tourment , moi je l'eusse tiré. 

Aux champs les belles entraînées, 
Et par leurs époux emmenées , 
Cherchent les fleurs et les beaux jours; 
Adieu la ville et les amours ; 



384 IL NE FAUT PAS COURIR 

Adieu les plaisirs et les fêtes , 
Les aventures , les conquêtes; 
En fort, est changé le manoir , 
C'en est fait, on ne peut les voir. 

Comment attaquer une place 
Que défendait un vieux jaloux? 
L'amant imagine une chasse ; 
Elle a lieu le jour que l'époux 
Près du souverain doit se rendre. 
Les bois retentissent de cris , 
C'est en l'absence des maris 
Que le cerf toujours se fait prendre. 
L'on approche du pont-levis , 
L'on donne du cor, on appelle , 
Et la réponse de la belle 
Est qu'on ne reçoit au logis 
Personne en l'absence du maître. 
En vain l'amant se fait connaître , 
En vain il allègue la nuit , 
Le froid, et la route pénible : 
A tout, la dame est inflexible ; 
Sans égard il est éconduit. 
Honteux , dans une peine extrême , 
Que résoudre, que devenir? 
Le malheur et le souvenir 
Le rendent à Zoé qui l'aime. 

Elle retrace à ses yeux 
Cette Zoé toute charmante , 
Bonne, sensible, douce, aimante, 



DEUX LIÈVRES A LA FOIS. 38â 

Appui de tous les malheureux. 
Loin du château d'une perfide , 
Le dépit lui fait tourner bride, 
Et l'espérance le conduit 
Au manoir de la tourterelle. 
Il arrive vers le minuit; 
Le temps était sombre; la belle 
Toute prête, faute de mieux, 
A s'accommoder de Morphée, 
En négligé, décoiffée, 
Descend l'escalier deux à deux, 
L'empressement , la courtoisie, 
La rendent ehcor plus jolie. 
Toute la maison est sur pied. 
Les laquais, dormant à moitié, 
A la voix de leur châtelaine 
Courent sans trop savoir pourquoi ; 
Et les cuisiniers en émoi 
Embrochent perdreaux par douzaine 
Et jusques au moindre chapon. 
On n'aurait trouvé qu'un faucon, 
On l'eût sacrifié sans peine. 
Bonne chère pour un chasseur, 
Sans contredit est quelque chose. 
Moi je soutiens , quoiqu'on en glose, 
Qu'il est un accueil bien meilleur. 
Celui qu'annonce un doux sourire , 
Un geste tendre et caressant , 
Un sein qui s'agite et soupire, 
Un œil timide et languissant : 



386 IL NE FAUT PAS COURIR 

L'amant pouvait se le promettre ; 
Et déjà son perfide cœur 
S'ouvrait à l'aspect du bonheur.... 
Lorsqu'on lui remet une lettre. 
Il la prend , ouvre, et lit ces mots, 
Qu'en traits de sang traça la jalousie : 
« Viens, infidèle, aux pieds de ton amie, 
« Par tes baisers effacer ses sanglots. 
« Ah! si jamais ta Laure te fut chère, 
« Accuse le devoir, seul coupable en ce jour ; 
« Le cœur dément une loi trop sévère ; 
« Ne trompe pas l'envoyé de l'amour. » 
Dans l'embarras où ce billet le plonge, 
Notre galant croit revenir d'un songe. 
Osera-t-il quitter, sans nul égard, 
Cette beauté si tendre et si touchante? 
Esclave vil d'une femme arrogante , 
Daignera-t-il s'attacher à son char? 
Le trouble dont il est la proie 
Se cache sous de vains efforts ; 
C'est le vermillon de la joie, 
Ou c'est la pâleur des remords» 
Une âme clairvoyante et tendre 
Devine à l'instant les ingrats. 
Muet témoin de ses combats, 
Son cœur pourrait-il s'y méprendre ? 
Elle soupçonne avec raison 
Le message et sa perfidie ; 
Au-dessus de la jalousie, 
Et de sa noire trahison, 



DEUX LIÈVRES A LA FOIS. 387 

Cachant avec soin son martyre, 
Et laissant ce vil apostat, 
Zoé disparaît sans mot dire , 
Et quitte à l'instant un ingrat. 
Notre déloyal camarade , 
Que l'on avait si bien choyé , 
Sans pudeur s'éclipse et s'évade , 
Et suit de très près l'envoyé. 
Cette fois au logis de Laure, 
Sous ses pas tout semble s'ouvrir ; 
Du bonheur et du doux plaisir 
Le galant entrevoit l'aurore.... 
Mais l'époux venait d'arriver. 
A son aspect il crut rêver; 
Au lieu d'une femme adorable , 
Présage assuré du bonheur, 
Il trouve un époux intraitable, 
Hargneux, et de fâcheuse humeur. 
Au loin du logis de la belle 
Logé , mais traité sans façon , 
On vous le campe en un donjon , 
Où notre galant infidèle 
Eut le temps de se recueillir. 
Le lendemain, prêt à partir, 
L'on dit qu'à la même fenêtre 
Il vit les deux dames paraître. 
Qui fut sot? ce fut le grivois ; 
Surtout quand, étouffant de rire , 
Il entendit crier : «Beau sire, 
« Ne courez pas deux lièvres à la fois. » 



388 LE TROMPETTE. 



LE TROMPETTE, 

CONTE. 



(je maudit or est bon à tout, 

Et sert chacun suivant son goût. 

Au pair il donne son hermine , 

Fait rendre châteaux et cités; 

Persuade les entêtés, 

Du bonheur il ouvre la mine ; 

Par lui le plus joli minois 

Cède à nos vœux.... et de nos rois 

Son prix embellit l'effigie ; 

Il se montre.... par sa magie, 

Le sot devient homme d'esprit, 

Le mélancolique étourdi, 

Le bourgeois fier de sa noblesse , 

Le noble enclin à la bassesse, 

L'homme simple orgueilleux et dur 

Faut-il agir à la sourdine, 

De vos amis c'est le plus sûr; 

Point de secret qu'il ne devine, 

De chiffre dont il n'ait la clé ; 

Par lui se gagnent les batailles , 

Devant lui tombent les murailles ; 

Il gouverne tout à son gré. 

Bravant les lois de la décence , 



I 



LE TROMPETTE. 38 9 

Fussiez-vous laid à faire peur, 
Cloé vous appelle mon cœur, 
Tant ce métal a de puissance. 

Dans Avignon vivait jadis 

Une jeune et tendre poulette, 

Objet de l'ardeur indiscrette 

Des sages et des étourdis. 

Pauvre d'écus, riche d'attraits, 

Elle cherchait un bon apôtre, 

Amateur de jolis objets, 

Qui voulût troquer l'un pour l'autre. 

Parmi les élégans du jour, 

Un prélat à mine arrondie , 

Frais, dodu, face réjouie, 

Faisait assidûment sa cour. 

Profès dans la cajolerie, 

Il n'avait pas l'air important , 

Le maintien léger, conquérant, 

Des héros de coquetterie. 

Du prélat l'œil timide et doux, 

Et son apparence bénite 

Eût trompé les yeux d'un jaloux, 

Tant son air était hypocrite ! 

Guidé par un fervent désir. . . . 

Quand il se glissait chez sa belle 

On eût dit qu'il allait chez elle 

A dessein de la convertir. 

La servante avait nom Toinette, 

Jolie, et prête à tout moment» 



3oo LE TROMPETTE. 

La donzelle, du régiment 
S'était appliqué le trompette, 
Alerte , fringant et hardi , 
( Mais fidèle à tous les services. ) 
Sans cesse le jeune étourdi 
De l'amour guettait les délices ; 
Et souvent lorsque vers le soir 
Notre prélat, à sa maîtresse, 
Donnait des leçons de sagesse, 
Et laissait libre le boudoir, 
Le couple espiègle, mais habile, 
Saisissait l'instant précieux. 
Le boudoir devenait pour eux 
Le véritable champ d'asile. 
Un soir que le couple enchanté 
Jouissait dans cette retraite 
Des douceurs de la liberté , 
Et qu'une prochaine défaite 

Menaçait Toinette un grand bruit 

Vient les troubler notre mignonne 

Gagne l'escalier et s'enfuit. 
Le trompette que rien n'étonne, 
Sous le sopha va se tapir ; 
Et de crainte de se trahir, 
Sans bouger retient son haleine, 
Se blottit et respire à peine, 
Jurant tout bas, entre ses dents , 
Contre cette mésaventure: 
Résolu de prendre son temps 
Et de quitter cette posture. 



LE TROMPETTE. 391 

Plus tard il eût été surpris. . . . 
Car la maîtresse du logis, 
De son féal accompagnée, 
Et bien lasse de sa journée, 
Entra dans le même moment , 
Et s'étendit nonchalamment 
Sur le sopha. L'on juge comme 
Le galant, que ce poids assomme, 
Aurait voulu gagner pays. ... 
Mais en vain ; le rat était pris. 

De la chaleur importunée, 

La dame se trouvant gênée . 

Par l'obstacle de son corset , 

Détache le bout du lacet, 

Et met en liberté les charmes 

Retenus dans cette prison. 

Monsignor, élève des carmes, 

Avait retenu l'oraison 

Qui convertit les jouvencelles ; 

Et bien souvent à deux genoux, 

Dans le secret d'un rendez-vous, 

Avait persuadé les belles. 

Adroit à saisir le moment, 

Il presse sa main dans la sienne, 

Et la baise dévotement : 

Il allait suivre son antienne ; 

La dame, feignant du courroux, 

Lui dit : « Seigneur, y pensez-vous ? 

•Songez au salut de votre âme. — 



3c^ LE TROMPETTE, 

Je ne le puis, ma belle dame, 

Répond le prélat tout en feu. 

Lorsque l'amour me fait beau jeu, 

Dans ses bras le désir me jette , 

Et quand du jugement dernier, 

Soudain j'entendrais la trompette, 

J'oserais apostasier. 

Objet de l'amour le plus tendre, 

Zoé, couronnez votre amant! » 

Il dit, et dans le même instant 

La trompette se fait entendre. 

Le prélat chancelle et pâlit, 

La donzelle s'évanouit, 

Se croyant à sa dernière heure; 

Et dans l'infernale demeure, 

Tous deux plongés jusqu'au menton, 

L'abbé se dérobe à tâton, 

Et regagne son presbytère.» 

Le soudard , de sa souricière 

S'élance , et gauchement s'enfuit , 

Renversant table et porcelaines. . . . 

Toinette, accourue à ce bruit, 

Les trouve éparses par douzaines. 

La dame, à peine ouvrant les yeux^ 

Dans cette aventure funeste , 

Croit voir la vengeance céleste 

La menacer du haut des cieux. 

Que faire? hélas! point de ressource. 

Quand l'amour a perdu sa bourse % 

ïl est prêt de se convertir. 






LE TROMPETTE, 3o3 

Dame et servante de s'unir 
Pour vouer à la pénitence 
Des attraits que le monde encense, 
Et que regrette le plaisir. 
En voyant s'éclipser leurs charmes. 
Le fripon en versa des larmes, 
Et c'est grand dommage vraiment 
A quoi doit-on ce beau chef-d'œuvre ? 
Vous le voyez, à la manœuvre 
Pu trompette d'un régiment 



LE SINGE. 



LE SINGE. 



Lieetaih cure, de ceux que l'on révère. 
Bon homme, gai. content de son avoir, 
Passait ses jours dans un pauvre manoir. 
Donjon antique, appelé Presbytère. 
Non loin de là. se trouvait par hasard 
L'hôtel de maître Jean, enseigne du Canard: 
Des bons pâtes L'auberge avait la renommée ; 
Jamais on n'aperçut diligence affamée 
Passer sans se munir de ce mets consolant. 
Et payer le tribut que l'on doit au talent. 
Maître Jean, il est vrai, paraissait sur la porte , 
En veste, col ouvert . sans valets, sans escorte « 
Le bonnet d'une main, de l'autre le pâté. 
Souriait aux passans, offrait avec gaîte. 
Avec ce ton aise, et cet air d'assurance, 
D'un ami du public , sûr de son indulgence. 
En un mot, maître Jean, sans bruit et sans éclat, 
Dans le bourg avait su se faire un bon état: 
Sa réputation n'eut jamais de pareille : 
De le faire électeur on parlait à l'oreille. 
On conçoit aisément que Jean, et le pasteur, 
Offraient l'exemple heureux de deux amis de cœur. 
Le curé dirigeait le savoir de Fanchette : 



LE SINGE. 3 9 5 

Des meilleures liqueurs elle avait la recette ; 
Et souvent on la vit, lorsque le voyageur, 
Sur les pâtés de Jean tombait avec ardeur , 
Venir à son secours , et par mainte rasade , 
Rétablir le ressort d'un estomac malade. 
Accorte, diligente, et douce aux pauvres gens, 
Fanchette avait déjà compté trente printemps. 
Elle aurait à ses pieds tous les coqs du village, 
Si son cœur n'eût toujours redouté l'esclavage; 
Elle n'ignorait pas qu'avec un pied mignon, 
Un sourire enchanteur et l'œil vif et fripon , 
L'on pouvait faire au cœur une douce blessure : 
Mais son noble penchant choisit là dictature. 
Des voiles redoublés couvraient ce joli corps, 
Et d'une vierge sainte elle offrait les dehors ; 
Décente avec gaîté, mais sévère avec grâce, 
Un livre d'heure en main on la vit sur la place, 
Saluer d'un coup d'œil, s'arrêter un moment, 
Et danser à la fête une fois seulement. 
Je pourrais sur son compte en dire davantage; 
Mais outre que l'esprit se plaît au badinage, 
Je ne veux pas donner, par des frivolités , 
L'occasion de rire aux jeunes éventés. 
Suffît que mon trio , suivant sa destinée , 
Sans nuances voyait s'évanouir Tannée , 
Les saisons disparaître, et leurs cheveux blanchir; 
L'amitié sommeiller dans un morne loisir : 
Leurs cœurs oisifs semblaient tristes et solitaires; 
Pourquoi ? N'étaient-ils pas tous trois célibataires ? 
Lhymen était banni, point d'enfans, point de jeux; 



3 9 6 LE SINGE. 

Ils s'aimaient, et pourtant ils n'étaient pas heureux. 

Quelque chose manquait au bonheur de leur vie. 

Faut-il que le plaisir ait sa monotonie ! 

Un soir, c'était, je crois, le dix-sept de janvier, 

îl neigeait fort; l'on frappe , et soudain un courrier 

S'introduit lestement en annonçant son maître ; 

A son air important se fait bientôt connaître, 

Et remplit la maison d'animaux et de gens. 

Un singe morfondu par la neige et les vents, 

Avec eux sans façon se glisse dans la salle ; 

Sur le lit du bourgeois complaisamment s'étale ; 

De maître Jean soudain prend le bonnet de nuit, 

S'affuble en ricanant de son manteau de lit; 

Et , fier de ce harnois , la mine enfarinée , 

Se glisse dans un coin près de la cheminée. 

A ce grotesque aspect, je vous laisse à penser 

Les rires de nos gens..,. Tous de le tracasser, 

De jouter avec lui de tours , d'espièglerie; 

Maître Jean le premier, à la plaisanterie 

Se prête galamment, sans marquer de dépit 

Du caprice du singe et du bonnet de nuit : 

Tout était en gaîté, quand l'animal colère, 

Du pasteur réjoui saisit le bréviaire, 

Dans le foyer le jette , et de Fanchette enfin 

Mord le fichu, l'arrache, et découvre le sein. 

Le pasteur comprit bien qu'une si douce vue 

Pourrait changer la scène, enhardir la cohue. 

En homme de bon sens, vite il prit son manteau, 

L'étendit sur Fanchette, et suivant son falot, 

Regagna prudemment leurs paisibles demeures, 



LE SINGE. % 

Quand l'horloge au clocher sonnait déjà dix heures. 
Rentrés dans le logis, Fanchette du manteau 
S'échappe, et prend son vol comme un timide oiseau, 
Qui tout effarouché cherche à gagner sa cage. 
L'on dit que le pasteur en dévot personnage, 
Au départ de Fanchon baissa les yeux , de peur 
Qu'un regard indiscret n'alarmât sa pudeur. 
Fanchette dormit peu, tandis que le bon homme 
En songe souriant, sommeilla d'un bon somme. 
Le lendemain pour eux fut un de ces beaux jours. 
Ou le soleil brillant semble arrêter son cours 
Pour réchauffer les sens, consoler la nature, 
Et lui faire espérer les fleurs et la verdure; 
Ses rayons, animés d'une secrète ardeur, 
Dardaient sur les bocaux de notre bon pasteur. 
Fanchette consolée, et toujours diligente, 
Profite du bienfait de sa chaleur puissante, 
Transvase les liqueurs et les fruits macérés, 
Dans des vases de verre avec soin préparés. 
Le singe l'aperçoit de la maison voisine, 
Avec attention l'imite, l'examine; 
Et lorsqu'elle est partie , arrive en plusieurs bonds 
Jusque sur la fenêtre où gisaient les flacons. 
Le malin animal est soudain à l'ouvrage , 
De bouteille en bouteille il verse le breuvage, 
Et sans trop distinguer leur forme et leur couleur, 
Prend la bouteille d'encre en guise de liqueur, 
La mêle tour à tour, quelque temps s'en amuse. 
Et court s'asseoir en face en riant de sa ruse. 
Cependant, maître Jean dispos dès le matin, 



3 9 8 LE SINGE. 

N'a rien de plus pressé que de voir son voisin , 

D'aller lui raconter le train et la dépense 

Du riche voyageur : tous avaient fait bombance, 

Et cette seule nuit valait à maître Jean 

Plus que ne rapportait le public en un an. 

Il est vrai, la maison paraît bouleversée, 

Mon canapé brisé , mon aiguière cassée.... 

Par-dessus le marché le singe m'est resté, 

Dit-il; le drôle est vif, original, futé, 

Il fera tous les frais d'une longue soirée 

Et saura , par ses tours , en tromper la durée. — 

Bien , reprit le curé; mais Fanchette, entre nous, 

Pourrait bien n'être pas satisfaite de vous. 

JEAN. 

Parce que l'animal a chiffonné son linge? 
Passe si c'était moi; mai^ bouder contre un singe! — 
Tout ce qu'il vous plaira , dit Fanchette en courroux ; 
Le drôle ne mettra jamais son nez chez nous. 

JEAN. 

Peut-être a-t-il été vous rendre sa visite? 

FANCHETTE. 

Qu'il s'y frotte, voyons; il retournera vite, 
Et je l'étrillerai de la bonne façon. 

y LE CURÉ. 

La la, moins de fureur.... A ce pauvre garçon 
Il faut bien pardonner , dit le curé; Fanchette, 
Pour faire notre paix , donne-nous l'anisette , 
Celle dont tu m'as fait l'éloge ce matin ; 
Je veux savoir l'avis de notre bon voisin : 
Dépêche mon enfant. ( Elle est ma foi gentille!) 



LE SINGE. 3 99 

JEAN. 

À la place du singe admettez un bon drille, 
Vous verrez s'adoucir cette farouche humeur. 

LE CURÉ. 

Point de mauvais propos. 

FANCHETTE. 

Tenez, mon bon monsieur; 
Buvez les yeux fermés, (ils boivent ) 

JEAN. 

Hé mais, c'est détestable! 

LE CURÉ. 

Je suis empoisonné ! 

FANCHETTE,an curé. 

Bon Jésus! c'est le diable. 
Ah! vous êtes tout noir. 

LE CURÉ. 

Ton mouchoir est taché. 
Quel démon infernal sur nous s'est attaché? 
Voilà son précurseur. En effet, une bête, 
Dans la porte entr'ouverte , avait passé sa tête; 
Son front semble caché sous un masque trompeur; 
Tout son corps est hideux, et son aspect fait peur. 
Maître Jean s'en alarme, et le pasteur s'étonne.... 
Fanchette même tremble , et tout son corps frissonne. 
Mais bientôt, soit frayeur, soit inspiration, 
Elle part comme un trait, grimpe dans le salon, 
Par la fenêtre voit la bouteille cassée, 
L'encre dans les flacons à grands flots renversée; 
Son esprit pénétrant rapproche en un moment 
Les indices secrets qui causent son tourment, 



4oo LE SÎNGE. 

Descendre l'escalier, s'élancer dans la salle, 

Sur le singe maudit tomber comme une balle, 

L'enlever dans ses bras sans écouter ses cris, * 

Et malgré ses efforts le jeter dans le puits, 

Sont les dignes exploits de cette autre pucelie ; 

D'une douce fierté son regard étincelle. 

Le bonnet , il est vrai, dans la lutte est resté, 

Mais ses cheveux flottant avec légèreté, 

D'un voile de pudeur couvrent ses meurtrissures ; 

En vain l'on veut porter secours à ses blessures , 

Son courage indompté surmonte la douleur, 

Et la mort de Coco suffit à son grand cœur. 

Celle qui fut jadis une vierge timide 

Devient en un instant amazone intrépide. 

;c Vous le voyez , souvent d'une grande action, 

'< Le plus puissant moteur n'est que l'occasion, a 



LE BOSSU. 401 



LE BOSSU, 



CONTE. 



Condamner la coquetterie 

Est un tort réel , à mon sens ; 

Elle servit dans tous les temps 

D'amorce à la galanterie. 

La beauté dont vous êtes fou 

Ne serait qu'un charmant modèle, 

Si l'art de plaire, du caillou 

Ne faisait jaillir l'étincelle. 

Enjoué, doux et séducteur, 

Il place à propos la louange ; 

Avec même soin il arrange 

Le rabat d'un prédicateur, 

Et la coiffe d'une dévote ; 

Donne de l'esprit à la sotte , 

De la modestie à l'auteur : 

Et si dans un moment d'erreur 

Nature gâte son ouvrage , 

La coquetterie avec soin 

Déguise ou répare l'outrage. 

Je pourrais, s'il était besoin, 

Vous en donner plus d'une preuve; 

Et sans trop chercher je la treuve 

26 



4c>2 LE BOSSU. 

Dans l'aventure d'un bossu. 
Ceci soit dit à son insu; 
Car vous iriez jusques à Rome, 
Sans rencontrer un petit homme 
Plus que lui hautain et coquet, 
Et plus enclin à la rancune. 
Ainsi, lecteur, soyez discret. 

Pour aller en bonne fortune, 
Le galant un jour s'habillait, 
Lorsqu'il s'aperçut qu'une épaule 
En dépit de l'autre poussait. 
Aussitôt notre malin drôle 
Y glissa vite un coussinet, 
Qui rétablit la symétrie. 
Tout fut au mieux : notre muguet, 
Content de la supercherie , 
Vêtu d'un élégant pourpoint, 
Fringant, paré comme une châsse, 
Court chez sa dame. On ne vit point 
De bossu de meilleure grâce. 
Portant a la main un bouquet, 
Il touche au logis de la belle, 
Lorsqu'un jaloux en sentinelle 
Lui lire un coup de pistolet. 
Il tombe : aussitôt on s'empresse, 
Tout est en l'air dans le. logis. 
Aidé du tumulte et des cris, 
L'assassin traverse la presse : 
Mon homme reste évanoui 



LE BOSSU. 4o3 

Tandis que le drôle détalle. 
En cherchant, on voit que la balle 
A, par un bonheur inouï, 
Percé le dehors de l'habit; 
La personne était épargnée, 
Et tout au plus égratignée; 
Le coup mortel avait porté 
Sur le coussin du bon coté. 
Le docteur veut qu'on le dépouille. 
Soudain reprenant ses esprits, 
Notre embryon lui chante pouille, 
Pince, s'agite, se débat, 
Jure, pleure, égratigne, lutte, 
Et mordrait encor , si sa chute 
N'avait terminé le combat. 
Le pauvre garçon en chemise 
Demeurait toujours sur le dos. 
De la place empêchait la prise, 
Et la défendait en héros , 
Lorsqu'une maligne soubrette , 
Argus trop mal récompensé, 
Lui fait faire une pirouette, 
Et gagne l'ouvrage avancé , 
L'enlève et soudain met en vue 
Le singe de l'égalité. 
Notre galant déconcerté, 
Honteux de sa déconvenue , 
S'évade , et fuit de rue en rue 
Pour échapper aux marmousets , 
Et se soustraire aux quolibets 



4o4 LE BOSSU. 

De la canaille qui le hue. 
Marton criait : « Bel Adonis , 
« Vous oubliez votre postiche. » 
Tu peux en faire tes profits , 
Dit le bossu , tu n'es pas riche; 
Garde cet ornement pour toi. 
Par-devant comme par-derrière 
Un coussinet est nécessaire ; 
Il t'est plus utile qu'à moi. 
L'on dit que la maligne brune 
Pensa l'éborgner de dépit. 
Elle ignorait que la rancune 
N'est que la bosse de l'esprit. 
Je prise l'heureuse industrie 
Qui dissimule les défauts. 
Les rigoristes et les sots 
Blâment seuls la coquetterie. 



LE TREIZIÈME. 4o5 



LE TREIZIEME, 



Jadis je me suis laissé dire.... 
Ce tour de phrase inusité, 
Je le vois, vous a fait sourire, 
Et c'est à tort , en vérité. 
Tout ce que l'on n'ose décrire, 
L'amant que l'on craint d'avouer , 
Ce qu'on évite de louer, 
Volontiers on le laisse dire. 
Est-il un conte croustilleux 
Dont la société s'amuse, 
Pour le dire on est trop heureux 
D'avoir dans ce tour une excuse. 
Je ne voudrais pas découvrir, 

Pour les trésors du Nouveau-Monde, 

Le fait que vous allez ouïr. 

Oh! j'ai trop peur que l'on me gronde. 

Si quelqu'un doit être puni, 

Ce n'est pas moi, je vous le jure; 

Car le premier, Malespini 

A puhlié cette aventure. 

Une belle, aux yeux agaçans, 
Avait un époux débonnaire ; 
Partant, une foule d'amans 



[o6 LE TREIZIEME. 

Se montrait ardente à lui plaire : 
Bien traités, choyés par l'époux, 
Ils roucoulaient près de la dame ; 
Sans se défier de sa femme, 
Le mari les recevait tous. 
Lorsque d'hymen la vue est basse, 
L'amour sait en tirer parti; 
Jl presse, sollicite, agace, 
Et sous le chevet est bloti. 
A son char, belles attachées,- 
Mettent à profit les instans; 
La nôtre fît tant de nichées, 
Qu'elle se trouva douze enfans. 
Le bon époux riait aux anges, 
Lorsqu'un treizième , à petit bruit, 
D'Amours compléta les phalanges. 
L'on crut qu'il en perdrait l'esprit. 
Le hasard, qui de tout dispose, 
Après s'être occupé d'autrui, 
Crut que c'était la moindre chose 
Que le treizième fût pour lui. 
Vint enfin le temps d'être sage : 
En appelant le souvenir, 
La beauté se dissipe, et l 'âge 
Traîne après lui le repentir; 
Les offenses accumulées, 
Et par le temps amoncelées 
S'offrent à l'œil épouvanté 
Sur les flots de l'éternité. 
La dame, à son heure dernière, 



LE TREIZIEME. 407 

Avant de fermer la paupière, 
Fit appeler tous ses amans; 
Et leur remettant leurs enfans.... 
it De mon lit, éloignez, dit-elle, 
Ces objets si chers à mon cœur, 
Fruits amers d'un moment d'erreur. 
Souvenance douce et cruelle ! 
Que mon mari désabusé , 
Plaignant sa femme criminelle, 
Par mon repentir apaisé, 
Verse quelques larmes sur elle ! 
Rappelez-vous à votre tour, 
Amis, dont l'âme est attendrie, 
Combien une coupable vie 
Est effrayante au dernier jour. » 
A peine sa voix affaiblie 
Eut-elle proféré ces mots, 
Que les enfans de la Folie 
Emmènent chacun leurs marmots: 
Il ne restait que le treizième; 
L'époux, en sa douleur extrême, 
Rentre amenant le médecin : 
L'enfant accourt à lui soudain , 
Criant : « Défendez-moi, mon père. — 
Pourquoi? — Les maris de ma mère 
Se sont emparés des enfans, 
Et, trop petit pour me défendre, 
Je crois voir à tous les instans 
Le méchant qui viendra me prendre. » 



4o8 LE TREIZIÈME. 

Le petit drôle avait raison; 
Et je connais plus d'un ménage 
Où le mari, selon l'usage, 
Est étranger dans sa maison. 



LE BILLET DE LOTERIE. 409 



LE BILLET DE LOTERIE. 






ixux regards doux, indices du plaisir, 

Zoé joignait une aimable figure , 

Sa taille svelte appelait le désir, 

Enfin c'était Vénus en miniature. 

Chacun disait : trop heureux le chrétien 

A qui l'hymeji adjugera ce bien ! 

Et tous voulaient mettre à la loterie 

Dans l'espoir de ce joli lot : 
Mais le billet portait le fatal mot , 
Mot effrayant pour la galanterie, 
Sans dot. Hélas! dans l'heureux âge d'or, 
L'on n'eût osé prononcer ce blasphème. 
Le cœur en dot c'était le seul trésor, 
Et le contrat , le seul mot : Je vous aime. 
Depuis ce temps Ton prétend qu'à l'Amour 
L'Hymen voulant jouer un mauvais tour, 
Imagiaa la fatale formule. 
Deux jeunes dieux qui devraient être amis 
Peuvent-ils bien , sans honte et sans scrupule , 
Vivre toujours en frères ennemis! 

Quoi qu'il en soit, ma Zoé restait fille 
Sans espérer un sort plus doux. 



4ro LE BILLET DE LOTERIE. 

Fille d'un peintre, où trouver un époux? 
Artiste et gueux sont de même famille. 
De tant d'attraits , comment se détacher ? 
Où découvrir un si joli modèle? 
Manquait-il quelque chose au portrait d'une belle ; 
Dans les traits de sa fille il le venait chercher. 
Ainsi, pour avenir au printemps de son âge, 
Zoé n'avait qu'un triste et long veuvage ; 
Et notez bien qu'aucun doux passe-temps 
N'était permis à la jeune captive; 

Car loin d'avoir la clef des champs, 

Sans une vieille perspective, 

Meuble constant du chevalet, • 

Et que le père restaurait , 

Elle eût oublié la nature. 

Dans ce profond isolement, 

Que faire de la fleur de l'âge? 

Elle se fane à tout moment ; 

En secret le cœur en enrage. 

Quand on a soigné le serin, 

Fait quelques points à son ouvrage, 

Et caressé le petit chien , 

L'on sent échapper son courage, 

Et le désespoir vous saisit. 

Notre belle , dans son dépit , 

En maudissant sa destinée, 

Forme mille projets divers : 

Sa pauvre tête est à l'envers 

Quand soudain, de la cheminée, 

Une voix vers elle parvient, 






LE BILLET DE LOTERIE. 4n 

Une voix d'homme l'on devine 

Que c'était celle du voisin. 
L'amour met toujours la sourdine 
Aux sons que mystère conduit; 
Aussi , sans faire trop de bruit , 
On les entend , et la réponse 
Ne manque pas de parvenir. 
L'accent voilé du doux plaisir 
Se comprend sans que l'on prononce. 
Vous concevez qu'en moins de rien 
La connaissance fut parfaite. 
Point d'obstacles quand l'un veut bien 
Ce que l'autre ardemment souhaite. 
L'on convint que l'on se verrait, 
C'est-à-dire, quand on pourrait; 
Car, dans sa prévoyance extrême , 
Le peintre, en sortant tous les jours, 
Fermait la porte à doubles tours. 
A son retour c'était de même ; 
Il ne restait aux jeunes gens 
D'autres ressources dans leurs peines, 
Que d'adresser force neuvaines 
Au dieu protecteur des amans. 
Il les exauça. De notre homme 
Bacchus dérangea le cerveau. 
Dans sa joie il risque une somme; 
L'espoir de se faire un magot 
Le fait mettre à la loterie. 
Bientôt il voit dans son billet 
La dot de sa fille chérie. 



4 12 LE BILLET DE LOTERIE. 

Il rentre chez lui chancelant , 
Déroulant avec complaisance 
Ce fruit de sa rare prudence, 
De l'hymen gage consolant. 
« Le billet est pour toi , ma chère. — 
Craignez de le perdre, mon père, 
Dit-elle, ici rien n'est rangé, 
Ce n'est qu'une feuille légère. 
Par un rat, peut-être, rongé, 
Il n'en restera plus vestige. ... 
Que sais-je, moi ! si ce papier, 
Jouet du vent, saute et voltige, 
Il se pefdra dans le foyer. 
Ah ! si j'étais de vous , mon père , 
Je le mettrais en sûreté. — 
Hé bien, Zoé, qu'en veux-tu faire? — 
Le meilleur moyen à mon gré 
Est de l'appliquer sur la porte , 
Fixé par de la colle forte. 
Je délierais le plus madré 
D'abuser d'une heureuse chance. — 
Cet expédient est parfait. » 
Notre ivrogne , sans défiance , 
Sur-le-champ plaque le billet, 
Enchanté de son savoir faire — 
« Que ces trois nombres sont heureux! 
À vingt ans j'épousai ta mère, 
Vingt, devait être le premier; 
Et douze le nombre de verres 
Qui me distrait du créancier. 



LE BILLET DE LOTERIE. 4t3 

Joyeux et frais, mille tonnerres, 

Jusqu'à cinquante parvenu ; 

Je l'ai choisi ; de la sagesse 

C'est, dit-on, l'âge reconnu. 

Je le croirais, car la tristesse 

Et le sommeil vont me saisir; 

Ma Zoé, je le sens venir : 

Approche une chaise et me laisse. » 

Zoé le voyant endormi, 

Se glisse vers la cheminée ; 

Elle appelle son bon ami, 

Et lui dit que leur hyménée 

Dépend de ces trois numéros. 

« Ils sortiront, reprit le drille, 

Comptez sur moi. » Puis aussitôt 

Il se couvre d'une guenille , 

Sur son chef enfonce un chapeau ; 

Sous les fenêtres de notre homme 

Va crier la liste du jour. 

Le peintre, éveillé d'un bon somme, 

Envoie au diable le balourd. 

A la fin pourtant il écoute 

Et reconnaît ses numéros. 

Plus d'erreur, partant, plus de doute, 

L'artiste n'a point de repos. 

Il appelle : le crietir monte, 

Le billet est vérifié; 

Mais comment sera-t-il payé? 

Notre peintre est loin de son compte. 

Le papier promptement séché 



4i4 LE BILLET DE LOTERIE. 

Est adhérent de telle sorte, 
Et colle si bien à la porte, 
Qu'il n'en peut être détaché. 
Dans cet embarras, notre drôle 
Enlève la porte à l'instant, 
Et la chargeant sur son épaule, 
Dit qu'on la prendra pour comptant. 
Vers le bureau l'on s'achemine ; 
Le fardeau pèse , et sans façon 
On vous le passe au compagnon. 
L'artiste en avant; l'on devine 
Que la belle suivait de loin. 
Tandis que le peintre chancelle, 
Et las du fardeau s'est assis , 
Nos amans, par une ruelle, 
S'échappent et gagnent pays. 
En vain il les cherche , il appelle : 
Les jeunes gens ont disparu. 
Ce n'est pas le premier bourru 
Qu'Amour ait mis en sentinelle. 
Echappe-t-on à ce lutin ? 
Demandez à Georges Dandin. 



LE PIQUEUR. 4x5 



LE PIQUEUR, 

CONTE. 



Ou'ujn homme épris d'une amoureuse flamme, 

Et furieux des gaîtés de sa femme, 

A la beauté veuille percer le sein , 

Cela s'est vu, mais cela n'est pas bien. 

Pour se venger d'une amante jolie , 

Et s'affranchir des tourmens de la vie, 

Qu'un malheureux frappe d'un coup fatal 

L'aimable Eglé.... J'en frémis, et c'est mal. 

Mais alarmer la timMe décence , 

Et s'en aller, perfide et froid manan , 

Sans frein, sans loi picoter l'innocence, 

Ah ! c'est vraiment une œuvre de Satan! 

Attentat cruel , sans excuse. 

Hélas ! ma plume se refuse 

A tracer cette indignité ; 

Blesser une jeune beauté ! 

Pourquoi ? Du sang qui la colore, 

Gardant la charmante couleur, 

A nos yeux la rose offre encore 

Même incarnat, même fraîcheur. 

De cette conduite coupable 

N'accusez que vos ennemis ; 

Et de leurs torts, sexe adorable , 



4i6 LE PIQUEUR. 

N'allez point punir vos amis; 
Moi surtout. A cette blessure , 
A sa douleur, pour l'apaiser , 
Je ne voudrais, je vous le jure, 
D'autre appareil qu'un doux baiser. 
Mais dans un siècle de délire , 
Ennemis de X incognito , 
Il se glisse des quiproquo 
Qui souvent nous prêtent à rire. 
Las ! il n'est si grave sujet 
Dont la légèreté ne glose ; 
J'en dirai bien un, mais je n'ose.... 
■ Me gardera-t-on le secret? 

Dans la ville que rien n'égale, 
Asile des joyeux enfans,* 
Dans cette grande capitale, 
Babylone de notre temps , 
Vivait, à la fleur du bel âge, 
Un tendron tenu prisonnier 
Dans les liens du mariage. 
Au commissaire du quartier, 
Vieillard au moins sexagénaire , 
On l'unit en lui promettant, 
Dans la maison de ce galant , 
Ample cbère de commissaire. 
La belle avait bon appétit ; 
L'on dévore tout à cet âge : 
Et du magistrat le ménage 
Etait mesquin , triste et petit. 



LE PIQUEUR. 4i 7 

Pour se consoler la donzelle 
Aux boulevards se promenait, 
Dans les lieux publics se montrait. 
Chacun s'écriait: Qu'elle est belle! 
Bientôt on lui fit les yeux doux. 
Son cœur naïf, sensible et tendre, 
Eut quelque peine à les comprendre : 
L'on hasarda le rendez-vous. 
Ce fut, dit-on, aux Tuileries, 
Séjour heureux des cotteries, 
Asile où l'amour fait beau jeu , 
Que le premier dut avoittlieu. ^ 
Près du Perron, heure sonnante, 
Le tout entre eux bien concerté, 
La dame y vint toute tremblante. 

Il faut pour plus grande clarté 
Vous avertir que si nos belles 
Contre elles ont tant de ligueurs , 
Il est aussi des défenseurs 
Toujours prêts à s'armer pour elles. 

Ce jour, le jardin était plein 
De notre jeunesse brillante, 
Bien disposée à mettre un frein 
A cette cabale insolente, 
Honte du siècle et de nos jours, 
Vrai trouble-fête des amours. 
La dame arrive.... et fort troublée 
De ne point trouver son amant, 
Essaie un ou deux tours d'allée, 

a 7 



4i8 LE PIQUEUR. 

Sans apercevoir le galant , 

Lorsqu'enfin le blondin se montre. 

Heureuse de cette rencontre , 

S'avançant à coté de lui , 

La belle lui peint en colère 

Son embarras et son ennui , 

Et finit sa leçon sévère 

Par ces mots, dits très clairement : 

« Retirez-vous; je suis piquée. » 

On l'entend , et dans le moment 

Voilà notre troupe embusquée, 

Qui débouche de tous les sens : 

A l'instant elle est entourée. 

Inquiète, désespérée 

D'être la fable des passans , 

Elle cherche à fendre la presse; 

Sur ses pas l'on court, l'on s'empresse; 

Le galant, en chemin rossé. 

Chez le commissaire est poussé. 

« C'est un piqueur, avec sa dame, 

« Que l'on vous amène à grand bruit, 

« Lui dit-on. — Qu'il soit introduit, 

a Répond-il, et même la femme. * 

Le magistrat se préparait 

A traiter avec importance 

Une affaire dont le sujet 

Demandait toute sa prudence. 

On entre.... et dans ce faux coquin, 

Ce brigand , que l'on nomme infâme, 

Il a reconnu son cousin , 



LE PIQUEUR. 4i 9 

Soigneux attentif de sa femme. 

Sur-le-champ mon homme est au fait, 

Et se doute de la piqûre. 

«Messieurs, dit-il, cette aventure 

« Mérite d'être mise au net. 

« Pour un fait public et notoire 

« Il faut un interrogatoire; 

« Je vais y procéder.... Croyez 

« Que l'on punira le coupable. » 

Les badauds s'étant écoulés, 

Le vieil époux inexorable 

Sous clef renferme sa moitié; 

Jette à la porte, sans pitié, 

Notre amoureux mis en cannelle. 

J'ose dire, presque perclus 

Des coups de poing parés, reçus , 

En l'honneur de sa tourterelle. 

Long-temps il dut en enrager. 

Convenez que cette aventure 

Est bien faite pour corriger 

Tous les disciples d'Épicure. 

Nota. Vers l'an 1820 et 1821, l'on vit se répandre dans 
Paris une classe de malfaiteurs qui , à l'aide d'outils plus ou 
moins meurtriers, piquaient les jeunes demoiselles ; seules et 
sans défense, la surprise et la douleur les empêchaient d'appeler 
à leur secours. La police fit des recherches vaines ; et l'on n'a 
pas encore découvert la véritable cause de ces délits. Ces mal- 
faiteurs étaient appelés piqueurs. 



420 LE GASCON. 



LE GASCON. 



Avant d'achever cet ouvrage , 
Je me reprocherais toujours 
Qu'on ne trouvât pas une page 
En l'honneur des faiseurs de tours ; 
De ces Gascons dont la souplesse 
Saisit tant d'heureux à-propos, 
Et qui souvent par leurs bons mots • 
Ont su dérider la sagesse. 

Un soir d'hiver où les frimas 
Pénètrent avec la nuit sombre , 
L'un d'eux , à l'abri de son ombre, 
Dormait tranquille entre deux draps; 
Et pour corriger l'atmosphère, 
Assez souvent rude et sévère 

Dans la demeure d'un Gascon 

Prudemment le pauvre garçon, 
A sa légère couverture , 
Avait ajouté ses habits, 
Et de sa chambre la tenture 
Assemblée en plusieurs replis,, 
Garantissait en sa personne 
Le gentilhomme le mieux fait , 



LE GASCON. Ui 

Le modèle le plus parfait 
Des habitans de la Garonne. 
Sous cette enveloppe blotti, 
Sans doute il pouvait se promettre 
Les charmes d'une douce nuit. 
Comment sous ce fardeau pénible 
Espérer un repos paisible ? 
De la Garonne les pavots 
Ont, dit-on, une sève active 
Qui monte aisément au cerveau. 
Notre homme entend crier : Qui vive ? 
En songe il était gouverneur 
D'un château commis à sa garde. 
Au poste, à la porte bâtarde, 
Il se présente avec valeur. 
Épouvanté de son audace, 
Un mineur qu'il prend sur le fait, 
Lui tire un coup de pistolet — 
Ce fut le salut de la place, 
Car le gouverneur s'éveilla. 
Chassant la vapeur somnifère, 
Devenu simple locataire, 
Il s'écrie : « A moi! qui va là? » 
A l'aide vient le voisinage. 
On entre , on voit mon spadassin 
( Exemple rare de courage! ) 
Sans culotte, et le fer en main, 
Prêt à défier tout le monde , 
Autour du lit faire sa ronde. 
Qu'est-ce? « Un scélérat, un brigand , 



4-22 LE GASCON. 

« D'un pistolet, à bout portant, 
« M'a manqué. Je cherche le drôle 
« Et veux l'étriller comme il faut. 
« Ah ! me réveiller en sursaut! 
« Il le paîra , sur ma parole. » 
L'on fait enquête du vaurien. 
Vains efforts , l'on ne trouve rien ; 
Quand s'offre aux yeux par aventure, 
Près du lit, un vase cassé, 
Dont le fluide condensé, 
A grand bruit faisant ouverture, 
Avait causé le grand éclat. 

« Cadébious, je veux être un fat 
« Si cela vraiment ne m'afflige , 
« Dit le Gascon; sur un prodige 
« Je devais compter ; ma valeur 
« Eût resplendi comme une étoile; 
« Mais, hélas! le plus grand acteur 
« N'est rien lorsqu'on baisse la toile. » 



LE JOUEUR DE VIOLON. 4*3 



LE JOUEUR DE VIOLON. 



CONTE. 



Du haut de l'auguste tribune, 
Cicéron, parlant aux Romains, 
Et le quos ego de Neptune , 
Qui réprima les flots mutins; 
Josué tout fier de sa gloire, 
D'un mot arrêtant dans son cours 
Le flambeau de l'astre des jours, 
Pour mieux éclairer sa victoire; 
Les discours de l'antiquité, 
Les sages avis des prophètes, 
Et les harangues indiscrètes 
Des chefs d'un peuple révolté ; 
Tout ce que la philosophie 
A, dans ses efforts généreux, 
Inspiré d'élans vigoureux 
Au jeune adepte du génie, 
Ne pourrait égaler l'effet 
Subit, étonnant, admirable, 
D'une parole mémorable 
Qu'on raconte.... Voici le fait : 

Un artiste, joyeux, bon drille, 
Un jour avait à la Courtille, 



4*4 le joueur de violon. 

En faisant danser les lurons, 

Fait aussi sauter les bouchons. 

En rentrant chez lui , le bon homme 

Dormit long-temps d'un si bon somme, 

Que ses amis le croyant mort, 

Et déplorant son triste sort, 

L'avaient enfermé dans la bière. 

On l'envoyait au cimetière, 

Quand le mouvement des porteurs, 

Leur marche réglée en cadence, 

De Guillot chassent les vapeurs, 

Et le font rêver à la danse. 

Il se croyait en carnaval, 

Nommait, en jouant, la figure, 

De l'archet marquait la mesure , 

Et dirigeait encor le bal. 

La tête lourde de débauche , 

En route il se met à crier : 

« Mes amis, tournez donc à gauche. » 

Le porteur, c'était le premier, 

Obéit sans y prendre garde, 

Et l'autre le suit aussitôt. 

« A droite , cria-t-on bientôt. — 

Eh! te gausses-tu, camarade? 

Répondent ces gens furieux. — 

Bravo! en avant, deux à deux, 

Reprend la voix. — A la bonne heure ! 

"Voilà parler; l'on peut as'teure 

S'avancer tous du même pas, 

Disent-ils : l'on est à son aise. — 



LE JOUEUR DE VIOLON. M 

Allons , enfans , la chaîne anglaise, » 
Reprend la voix. Alors mes gars, 
De trembler , il fallait voir comme ! 
Et de transporter le pauvre homme 
En silence au dernier réduit. 
Lorsqu'au cri : « Chassez tous les huit , » 
Le fardeau des mains leur échappe. 
La chute , et cette lourde tape, 
Réveillent Guillot en sursaut; 
De la boîte il ne fait qu'un saut , 
Et leur paraît comme un fantôme 
Échappé du sombre royaume. 
L'on s'enfuit, saisi de frayeur; 
Le mort court après le porteur, 
Rentre en ville, et de l'aventure 
N'ayant point éprouvé de mal, 
Le soir même paraît au bal. 

Ne jamais perdre la mesure, 
Voilà le point essentiel ; 
L'art de composer la figure 
Rend un homme en place immortel. 



426 LE CONVALESCENT. 



LE CONVALESCENT. 



vjapricieuse , la fortune 
Tourmente ses adorateurs, 
Selon les phases de la lune 
Refuse ou répand ses faveurs. 
Dans un nuage de fumée 
llentre-t-elle dans son palais, 
Vain espoir! sa porte est fermée, 
L'on y court sans la voir jamais. 
Vous connaissez maint royaliste 
Qui s'y fait écrire souvent, 
Et toujours inutilement ; 
La dame ne lit point sa liste. 
L'un d'eux, excédé de dépit 
D'attendre toujours à sa porte, 
En prit une fièvre si forte 
Que bientôt il fut dans son lit. 
Vite, on appelle un Esculape 
Dont les visites et les soins 
Dissipent bientôt ses chagrins, 
Et font si bien qu'il en réchappe. 
Léger d'argent, fort de santé, 
Il redevint gras comme un moine , 
Sans avoir d'autre patrimoine 
Que la jeunesse et la gaîté. 



i 

LE CONVALESCENT. 427 

Il est des dettes qu'on oublie : 

Mais aurait-il pu , dites-moi , 

A l'homme auquel il dut la vie, 

Manquer honteusement de foi ? 

L'honneur et la reconnaissance 

Voulaient au moins qu'avec esprit 

Il ménageât la convenance. 

Vous allez voir comme il s'y prit. 

Notre jeune homme, avec scrupule, 

Assemble , rapproche , calcule 

Les visites du cher docteur, 

Et chaque matin se présente 

Au logis de son bienfaiteur, 

Que cette attention enchante. 

Cependant, un peu tourmenté 

Des soins dont il double la dose, 

Le docteur demande la cause 

De cet excès d'honnêteté. 
« Chaque matin, vous m'avez fait visite , 

« Dit-il, j'en suis reconnaissant; 
« Et ne pouvant vous les payer comptant, 

« Je vous les rends et je m'acquitte. » 

Un Gascon qui venait d'entendre 

Ce trait dont il fut régalé : 

« Sur l'honneur, on me l'a volé ; 

« Ah! sandis, où va-t-on se pendre?» 



428 LE FINANCIER DUPÉ. 



LE FINANCIER DUPÉ. 



CONTE, 



JL'enfant aimable du plaisir 
De raconter a sa manière; 
Le bon ton est une barrière 
Qu'il tente toujours de franchir : 
Rarement l'esprit est modeste. 
Voltaire, souvent un peu leste, 
Plus élégant que délicat, 
Laissa le dieu du célibat 
Forger ses traits sur son enclume; 
Les grâces taillèrent sa plume, 
Et le diable, sur le feuillet, 
Souvent renversa le cornet. 
Voisenon , par le saint-office , 
Sans doute aurait été proscrit : 
L'abbé courant après l'esprit, 
Perdit, dit-on, le bénéfice. 
D'extravaguer avec raison, 
Embarrassante est la méthode : 
Le rire n'est plus à la mode, 
La sagesse est hors de saison. 
Pour amuser comment donc faire ? 
Ne point en former le projet, 



LE FINANCIER DUPÉ. 429 

Dire la chose comme elle est, 
Simple et naïf est l'art de plaire. 

Une veuve , non pas de celles 

Qui pleurent leurs maris long-temps , 

Et dont les douleurs éternelles 

Écartent les honnêtes gens, 

Mais de ces veuves attrayantes, 

Vives, légères et fringantes, 

Que l'hymen retint autrefois 

Sous une règle trop sévère, 

Se consolait avec son frère 

De l'austérité de ses lois. 

La belle avait de la souplesse, 

Des agrémens, de la jeunesse, 

Des attraits, un air obligeant, 

De la gloire, et fort peu d'argent. 

Des maux du cœur c'est le dictame. 

Sans ce talisman précieux, 

Quel pouvoir auraient deux beaux yeux? 

Que peut faire une belle dame? 

Celle-ci prit un financier, 

De ceux que partout on invite , 

Et dont le suprême mérite 

Est d'avoir un bon cuisinier. 

Mondor , fêté par la noblesse , 

Tenait fort à l'opinion, 

Cachait avec précaution 

Les rendez-vous de sa maîtresse. 

Par un escalier d'acajou, 



43o LE FINANCIER DUPÉ. 

Qui sous son poids crie et chancelle, 

Notre homme un jour, à pas de loup, 

S'étant introduit chez la belle, 

Y reposait tranquillement : 

Mais la dame avait un amant 

Frais, dispos et dans le jeune âge; 

Privé des grâces dePlutus, 

Ne possédant pour tout potage 

Qu'un regard doux, et rien de plus. 

Près de l'objet dont il raffole, 

Cet aimable enfant du plaisir, 

Porté sur l'aile du désir, 

Ne marche pas, mais toujours vole. 

Il s'annonce avec grand fracas; 

Ce bruit jette dans l'embarras 

Notre financier et la belle. 

L'un dans son coin veut se cacher, 

Et l'autre voudrait s'esquicher. 

Pour eux l'aventure est cruelle : 

L'on ne sait quel parti choisir. 

A la porte prête à s'ouvrir, 

L'étourdi fait le diable à quatre, 

Et menace de tout abattre. 

D'honneur, c'en eût été fait d'eux f 

Si le hasard le plus heureux, 

Près du lit, rapporte l'histoire , 

N'eût offert une grande armoire 

Assez vaste pour contenir 

Le plus gros financier de France 

Mondor s'y cache en diligence. 



LE FINANCIER DUPÉ. 43 

L'on ferme, non sans aplatir, 
Un ventre épais, dont la structure 
Fut une erreur de la nature, 
Et que l'amour n'a point formé. 

Enfin paraît l'objet aimé. 

A peine aux genoux de la belle.... 

Il s'aperçoit à la rougeur, 

A l'embarras de l'infidèle, 

Qu'on changeait de scène ou d'acteur. 

Cependant, en homme du monde, 

Qui sait ne se fâcher de rien, 

Il prit l'aventure fort bien : 

Seul, en ce cas, un mari gronde. 

« Ma chère , lui dit le vaurien , 

Ce bruit léger me ferait croire 

Qu'un rat est pris dans cette armoire. — 

Laissons-le, dit-elle; il est bien. 

Qu'il saute, se tourmente, gratte, 

Sans mon ordre il ne peut sortir. — 

Quoi! méchante petite chatte, 

Tu veux ainsi le voir souffrir? 

Soit. » — Cependant il devient tendre; 

Les yeux attachés sur ses yeux 

Donne un baiser, veut le reprendre.... 

Et si le fripon est heureux , 

Au même instant Mondor soupire, 

Et la belle se met à rire. 

La vieille chronique raconte 

Que tant de baisers furent dus. 






432 LE FINANCIER DUPÉ. 

Tant de pris et tant de rendus, 
Que Mondor n'en put tenir compte, 
Quoiqu'il fût bon calculateur. 

Hélas! on sait que le bonheur 
Vient lestement, et passe vite. 
Aussi l'étoile du matin 
Chassant notre aimable lutin, 
Il gagna promptement son gîte. 
Le vieil amant disgracié 
Sortit aplati de moitié, 
Un peu confus de l'imprudence. 
L'hypocrite devint dévot, 
Et fit à la dame un bon lot 
Pour mieux s'assurer du silence : 
Aussi la belle me l'a dit. 

La discrétion et l'esprit, 

L'amour et la délicatesse 

Ne s'acquièrent point avec l'or. 

Cet inépuisable trésor 

Du pauvre est la seule richesse. 



OU L'HONNEUR VA-T-IL SE NICHER ? 433 



OÙ L'HONNEUR VA-T-IL SE NICHER? 



CONTE. 



UouÉ de tous les agrémens 
Qui peuvent séduire une femme, 
Edmond avait une belle âme, 
De la fortune et des talens. 
Noble maintien , joli visage, 
Enfin, ce brillant apanage, 
Trésor précieux du plaisir, 
Dont peu de gens savent jouir. 

L'été, dans un cbâteau, que faire, 
Si ce n'est de courir les champs , 
Et de chercher, pour se distraire. 
Des moyens de tuer le temps? 
Ralançoires et promenades, 
Jeux de bague, courses, aubades, 
Jusqu'aux comédiens ambulans, 
Tout est objet d'amusemens. 

De ces derniers, une troupe choisie 
Un dimanche arrive au hameau. 
Le bruit en parvient au château ; 
Vite, on court à la comédie, 
Les loges sont le râtelier, 



a8 



4^4 OU I/HONNEUR 

L'on y montait sans escalier : 
L'étable leur servait de salle. 
Une joie à nulle autre égale 
Étourdissait le spectateur. 
Et des vaches, la douce odeur, 
À la poitrine salutaire, 
Parfumant au loin l'atmosphère, 
Rendait le spectacle fort sain : 
Le drap baissé se lève enfin. 
Une jeune actrice bien mise ,. 
(Je laisse à penser la surprise) 
Paraît aux yeux du spectateur. 
Sa figure est toute céleste, 
Son organe pur, enchanteur, 
Le maintien décent et modeste, 
Son jeu naturel et piquant, 
Et son ensemble séduisant. 
L'on se demande que doit être 
Cet objet beau comme le jour? 
Tout ce que Ton peut en connaître , 
C'est qu'elle est fille de l'Amour. 
Elle a tous les traits de son père ; 
Mais sa naissance est un mystère 
Impénétrable aux curieux. 
Pour elle seule on a des yeux. 
Les femmes la trouvent charmante, 
Le jardinier, appétissante. 
Au cœur, atteint d'un javelot, 
Edmond admire et ne dit mot. 
Tandis que toute la soirée 



VA-T-IL SE NICHER? 435 

L'on raffole du bel objet, 
Edmond , dont 1 âme est enivrée , 
A déjà formé son projet. 
Il sait que la comique troupe , 
Mince escorte de ses amours, 
Doit, sur une frêle chaloupe, 
Descendre à Nantes dans trois jours. 
Inconnu des héros^ du sage, 
Et des valets qu'elle contient, 
ïl prend de l'or , fait le voyage : 
Précaution ne gâte rien. 
Si grande fut sa diligence, 
Qu'il était déjà descendu , . 
Et même au port s'était rendu 
Lorsqu'il vit arriver Hortense. 
La belle , en sortant du bateau , 
Fit un faux pas. .... Le damoiseau , 
La recevant sur le rivage, 
Accepte cet heureux présage, 
A sa belle donne le bras, 
Prend soin de diriger ses pas, 
Et de lui trouver un asile 
Agréable et tout près du sien. 
Mais là finit leur entretien , 
Et par une humble révérence 
Notre amoureux fut éconduit. 
Je ne peins pas l'extravagance, 
Ni les égaremens d'esprit 
De ce galant encor novice. 
Trois mois , de la charmante actrice 



436 OU L'HONNEUR 

Il assiégea la porte en vain. 
L'intérêt et la complaisance , 
Trois mois firent place au dédain. 
A force de persévérance , 
L'amour enfin eut son quartier. 
L'Hymen , un pied dans l'étrier , 

Allait bientôt finir l'année 

Lorsque la jeune infortunée 

Reçoit un billet dans son sein 

Son cœur palpite , sous la main 

La lettre tremble , de ses charmes 

Un voile obscurcit la fraîcheur , 

Et ses beaux yeux , noyés de larmes 

Lisent l'arrêt de son malheur. 

Cette lettre était de Merville, 

Le père de son jeune amant. 

La crainte, l'attente inutile, 

Le désespoir et le tourment, 

Un instant l'ont rendu barbare. 

Avec hauteur il lui déclare 

Que , fort de l'honneur et des lois, 

Il prétend réclamer ses droits. 

« Rends-moi mon fils , enchanteresse , 

« Ajoute-t-il, de sa tendresse 

« Ne profane pas la candeur. 

ce En généreuse souveraine , 

« De ta main détache sa chaîne , 

« Hortense le doit à l'honneur. » 

A ces mots , cette aimable femme 

Qu'un amour pur avait charmé, 



VA-T-1L SE NICHER? 4% 

Sentit s'épurer sa belle âme 
Au feu qui l'avait enflammé. 
Elle hésite un instant, chancelle, 
Prend ses effets qu'elle amoncelle, 
Et les fait porter vers le port. 
Fière de commander au sort, 
Aux passions, à la nature, 
Elle se livre au gré des flots. 
D'amour fait taire le murmure, 
Et sait étouffer ses sanglots. 
Elle s'éloigne, et sa vengeance, 
Tandis qu'elle court les hasards, 
Laisse deux lettres pour la France , 
Et ses adieux sont des poignards. 

Merville, en pleurant, lit encore 
Ses regrets tristes et touchans. 
Edmond, de celle qui l'adore, 
Croit ouïr les derniers accens. 
« Cruel, ton fils, de sa naissance 
« Me fit un secret. Notre ardeur 
« Nous abusait , et son Hortense 
« Ne lui demandait que son cœur. 
« Ce cœur, trésor de son amie, 
« Est tout son bien, fut son bonheur. 

« L'on veut que je me sacrifie 

« J'obéis à ce triste honneur. 
<:< Puisse-t-il suffire à votre âme! 
« L'objet d'une funeste flamme, 
« Hélas! ne vous reverra plus. 



438 OU L'HONNEUR VA-T-IL SE NICHER? 

« A votre fils donnez ma lettre. 
« Cher amant , il faut se soumettre, 
a Tes regrets seraient superflus, 
« Lui dit-elle; le sort barbare, 
« Ami , nous poursuivrait en vain. 
« Lorsque d'Edmond il me sépare , 
« Un autre Edmond vit dans mon sein. 
« Ah ! je rends grâce à la nature! 
« Ce gage tendre et précieux , 
« De mon cœur calme la blessure , 
« Et te portera mes adieux. » 

Les chagrins que les deux Merville 
Jusqu'à ce temps ont dû souffrir, 
Lecteur , ne se peuvent ouïr. 
Voyages , recherche inutile , 
Leur espoir fut toujours trompé. 
Au lit de mort, de pleurs trempé, 
Le père appelait son Hortense. 
Edmond , encor plus malheureux , 
Traînant sa pénible existence, 
Craint et désire ses adieux. 



L'ALBINOS. 43g 



L'ALBINOS, 



CONTE, 



.L'un de ces parvenus du jour, 

Sur qui tout pleut, grandeurs, richesses 

N'avait pour fruit de ses amours 

Qu'un héritier de sotte espèce. 

Sa mère ne lisant par ton 

Que des Romans et des Voyages, 

Crut rencontrer chez les sauvages 

Le modèle de son poupon. 

L'imagination coiffée 

La transporte en pays lointain; 

Et, mieux que n'eût fait une fée, 

Moule un petit monstre en son sein. 

Pas un signe, pas une mouche, 

D'un hlanc mat n'altère l'effet; 

Les yeux rouges, le regard louche, 

D'un jeune Albinos trait pour trait , 

Monsieur son fils est le portrait. 

En lui l'aspect de cet objet 

N'offrait qu'une estampe effacée , 

Dont le dessin et le sujet 

Égaraient l'œil et la pensée. 

Avec son visage d'accord , 

Ajoutez que son caractère 



44o L'ALBINOS. 

Ne présentait rien à l'abord 

Qui pût dédommager et plaire. 

Le père, grand seigneur d'hier, 

S'étonna fort que la nature 

Eût privé sa progéniture 

De cet air arrogant et fier, 

Pantomime de la noblesse. 

Trompé par cette maladresse , 

Sa maison perdait son éclat» 

Que faire de son majorât? 

Je sais , disait-il , que les femmes , 

Peu fidèles à leurs maris , 

Souvent leur font voir du pays. 

Mais ce tendre objet de leurs flammes, 

Pourquoi l'aller chercher si loin? 

D'honneur, il n'en est pas besoin. 

Sans prendre un amoureux qui cloche, 

Nos belles dames du bon ton 

En gardent toujours un en poche; 

Ce qui m'arrive est du guignon. 

De son mari ma femme éprise 

Rêve de me garder sa foi: 

Pourquoi? Pour faire une sottise. 

Ah ! cela n'arrive qu'à moi. 

Que faire de cette figure 

Dont s'amuseront les enfans? 

De cette grotesque tournure 

Qui divertit tous les passans? 

Ma foi, qu'il coure, qu'il s'échappe; 

Et sans en rester affublés, 



L'ALBINOS. 44 1 

Si dans quelque piège il s'attrape, 
Mes vœux enfin seront comblés. 
Il ne croyait pas si bien dire. 
A quelque temps de là , le sire 
Va roder sur le boulevard , 
Où se rencontre par hasard 
L'un de ces gens dont l'éloquence , 
Appropriée aux écharauds, 
Appelle à grands cris les badauds , 
Qui l'honorent de leur présence. # 

Indifféremment l'on passait 
Lorsque le harangueur avise 
Notre Albinos qui s'approchait. 
Ah, ciel ! serait-ce une méprise? 
S'écria-t-il. Mon bon ami , 
Entrez. Grand Dieu ! quelle merveille; 
L'on n'est pas heureux à demi. 
Jamais aventure pareille, 
Depuis que je fais le métier, 
N'a couronné mon espérance. 
Venez, monsieur le chevalier; 
Dans quelques instans l'on commence. 
Attiré par ces doux propos , 
Sans y penser notre Albinos 
S'enfourne en la ménagerie, 
Et croit que c'est plaisanterie, 
Quand il se voit grillé sous clef. 
En vain il menace , il tempête , 
Aux barreaux présente la tête , 
Et ne peut passer que le nez. 



44a L'ALBINOS. 

Pour comble de mésaventure, 
Une chétive nourriture 
Est offerte à son appétit. 
Notre Albinos fait-il du bruit, 
Un grand fouet dont on le menace 
Bientôt termine les débats. 
Avec ce moyen, Boniface 
Se vantait de le mettre au pas. 
Un mois de la sorte se passe 
« Sans que le gardien insolent 
Veuille soulager sa misère. 
Le drôle gagnait de l'argent , 
Et faisait une bonne affaire. 
Qui sait le temps qu'on l'eût gardé 
Dans cette retraite puante , 
Si la fortune complaisante 
Ne l'eût en pitié regardé ! 
Advint qu'un jour de bonnes fêtes , 
François voulût se réjouir; 
François aima toujours les bêtes, 
C'était son unique plaisir. 
De père en fils portier fidèle, 
Las ! il voyait couler ses jours, 
Sans que d'esprit une étincelle 
Eût jamais éclairé leur cours. 
Exempt de cbagrin et d'envie, 
Le bon homme passait sa vie 
Comme un voyageur son chemin , 
Sans s'occuper du lendemain , 
Et ne fût point entré peut-être, 



L'ALBINOS. 443 

Si Brusquet, le chien de son maître , 

Toujours à ses pas attaché, 

Du sommeil ne l'eût arraché, 

Il le suit donc par complaisance. 

A peine assis quelques instans, 

De Brusquet les longs aboîmens 

Font perdre au fripon contenance. 

Quoique maigre, pâle, et tout nu, 

Notre Albinos est reconnu ; 

Mais c'est en vain qu'on le réclame; 

Le fier Boniface tient bon ; 

Sur la figure du baron 

Ose se dire exempt du blâme. 

L'on eut recours au magistrat, 

Qui d'abord n'en fit nul état; 
S'en divertit ensuite, à ce que je puis croire; 
Car de son premier clerc je tiens toute l'histoire. 



444 L'ENRICHI. 



L'ENRICHI. 



CONTE. 



Un chevalier, qu'on nomme d'industrie, 

Non pas de ceux qu'on voyait autrefois 

Singer de loin la bonne compagnie, 

Et se glisser jusqu'aux palais des Rois, 

Mais de ceux-là qui, de l'agiotage, 

Tiennent leurs fonds, banqueroutiers à gages, 

Honnêtes gens , riches du bien d'autrui , 

Tels qu'on en voit un grand nombre aujourd'hui, 

Vivait gaîment : de la magnificence 

Sa maison était le palais. 
Chargé d'argent, léger de conscience, 

Rien ne manquait à ses souhaits, 
Hors un objet devant qui tout s'efface, 
Que rien n'égale , et qu'un rien embellit , 
Modèle heureux de douceur et de grâce, 
Besoin du cœur et charme de l'esprit : 
L'être, en un mot, nécessaire à la vie. 
Pas n'est besoin, je crois, de le nommer. 
Vous devinez, vous qui savez aimer, 
Que je veux dire une femme jolie. 

Cet enrichi se disait un beau jour : 
« J'ai tout volé, places, état, finances. 






L'ENRICHI. 445 

« Pour mettre encor le comble aux jouissances, 
« Ne puis-je pas aussi faire un vol à l'amour? 
«L'ami Linval est l'amant d'Henriette: 
« L'on n'a point vu de beauté plus parfaite. 
« Souvent ensemble ils vont se promener, 
« En tête à tête en charmant équipage; 
« Leste, fringant surtout, est l'attelage : 
« Bien mieux que lui je saurais le mener. 
« J'étais cocher dans les guerres d'Espagne, 
« Et fournisseur dans la même campagne. 
« Avec cela , l'on sait qu'en moins de rien , 
« De la fortune on trouve le chemin. 

« L'on m'a raconté que la belle 

« Chérit surtout un chien fidèle 

« Qui la suit sans cesse, et dehors 

« Jamais ne quitte la voiture, 
« Saute aux chevaux, va, cabriole, mord, 

« Et précipite leur allure. 

« Parfois, et pour la divertir, 

« Près du chemin il caracole, 

« Et court aboyant de plaisir, 
ce Pour suivre un oiseau qui s'envole. 

« Si l'on pouvait.... et pourquoi non? 
«L'idée est neuve, et sur mon âme, 

« Je proteste, foi de fripon, 

« Que j'enlèverai cette femme. » 
Il appelle Griffard, et lui dit son projet. 

Griffard , ce confident discret , 

Qui depuis dix ans en silence, 

Entre l'argent et la potence, 



446 L'ENRICHI, 

Se trouve heureusement placé; 

Et qui, quoique le monde en glose, 

Dans ce siècle récompensé, 

Un jour deviendra quelque chose. 

L'honnête Griffard aussitôt 

A saisi le plan de son maître ; 

Sur son cheval ne fait qu'un saut : 

Un clin d'œil le voit disparaître. 

Fripons, alguazils et relais, 

Rassemblés à l'instant, sont prêts. 

Debout, habillé dès l'aurore, 

L'habile inventeur du complot 

Était à la porte Maillot , 

Et Linval sommeillait encore; 

Il eut tout le temps de pester, 

De jurer et de tempêter, 

Avant d'avoir de la déesse 

Seulement entrevu le char. 

Il cherchait. Un heureux hasard 

Le servit bien mieux que l'adresse; 

Il entend aboyer Zerbin, 

Et court à lui : le chien le lèche , 

Et l'on s'en empare soudain. 

Non loin d'eux restait la calèche } 

Linval en était descendu, 

Et croyant l'animal perdu , 

Le cherchait partout à la ronde, 

Le demandant à tout le monde. 

Par les scélérats arrêté, 

D'eux en vain il veut se défaire ? 



L'ENRICHI. 447 

Sur-le-champ pris et garrotté, 
On le laisse étendu par terre. 
Du chien le trop heureux voleur, 
Mettant à profit l'aventure, 
Porte Zerbin à la voiture, 
Et s'en dit le libérateur. 
Le cri de la reconnaissance 
L'accueille.... A l'instant il s'élance, 
S'empare des rênes , bientôt 
Voilà les coursiers au galop. 
Peindre de la belle offensée 
Le désespoir qui n'eut jamais d'égal , 
Le froid dépit, la rigueur déplacée, 
Et les regrets donnés à son rival , 
Serait description usée, 
Qu'on trouverait dans le roman 
De toute princesse abusée : 
Ce récit est hors de mon plan. 
Je ne dirai pas davantage 

Que lorsque la dame criait, 

Le bon Griffard d'un pistolet 

La menaçait de faire usage, 

Enfin la crainte pour ses jours. 

Du galant l'immense richesse, 

Et la prière des amours, 

Persuasive enchanteresse , 

Le temps aussi, firent si bien, 

Que l'Ecosse, selon l'usage, 

Vit unis par un doux lien , 

Et le voleur, et la volage. 



44S L'ENRICHI., 

Linval honteux., transi, brisé, 
Et tout couvert de meurtrissures, 
Pour le coup revint dégrisé 
Des belles et des aventures, 
Et ce fut son dernier faux pas, ' 

Si vous avez femme jolie, 
Riche en attraits, digne d'envie, 
En public ne la montrez pas. 



L'AVOCAT. U 9 



L'AVOCAT. 

CONTEà 



Jlour terminer un procès de famille, 
Un quidam , habitant de Gaen , 
Prit l'avocat le moins Normand 
De ceux dont le barreau fourmille. 
Vivement lui tenait à cœur 
Ce procès de grande importance, 
Et force fut au défenseur 
De subir mainte conférence. 
Partout on ne rencontrait qu'eux. 
Dans les bals , et même au spectacle^ 
De la cause c'était miracle 
S'ils ne disaient un mot ou deux. 
Bref, pour éviter une chute 
Aucun soin n'étant épargné , 
Ce fameux procès fut gagné, 
Comme l'on dit, de haute lutté. 
Au bruit des cris et des bravo 
L'avocat quitta l'auditoire, 
Et sans perdre temps, aussitôt , 
Au client remit son mémoire. 
On le parcourt, et sans les frais, 
Les droits de timbre, les dépenses, 
On lit : « Dans le cours du procès, 

2 9 



45o L'AVOCAT. 

« Pour au moins trente conférences, 

« Deux mille écus; ce n'est pas trop. 

« L'honoraire eût été plus haut; 

« Mais du client, Ja vigilance , 

« Et surtout l'élocution , 

« Sont entrés en déduction 

« De cet article de dépense. » 

Le plaideur, piqué tant soit peu, 

Fait mauvaise mine et beau jeu, 

Acquitte le tout sans mot dire , 

Et , confus , chez lui se retire. 

Notre avocat, le lendemain, 

"Va le trouver de bon matin, 

L'embrasse, et , sur ce qui le touche, 

Prétend avec lui conférer. 

Mais l'autre , sans se déferrer, 

Porte les deux doigts sur la bouche. 

L'on veut parler, même signal. 

L'on insiste : l'original 

D'un chut accompagne le geste; 

En vain notre avocat proteste 

Et devient rouge de dépit. 

Mené vers la porte en silence, 

Le client fait la révérence , 

Puis avec un chut réconduit. 

Alors, enflammé de colère, 
L'avocat confus déblatère; 
D'ingratitude, avec fureur, 



L'AVOCAT. 45 1 

Il ose taxer le plaideur. 
« Ah! vous accusez ma prudence, 
Lui répondit-il, c'est à tort, 
Vos paroles valent de l'or; 
Pour moi , trop forte est la dépense. 
Le compte entre nous terminé, 
Si ma langue était assez folle 
Pour proférer une parole, 
Je serais bientôt ruiné. » 



45a LA MÉLANCOLIE. 



LA MELANCOLIE. 



CONTE, 



JljST-ojy jovial , du plaisir 

La riante physionomie 

Anime un instant notre vie, 

Et laisse à peine un souvenir; 

Triste, on vous évite, on vous laisse; 

Spirituel, Ton vous craint; 

Beau , mais sans fortune, on vous plaint; 

Riche et nigaud, Ton vous délaisse. 

J'en conclus que, pour arriver 

Au cœur d'une femme jolie, 

La touchante mélancolie 

Seule a droit de la captiver. 

L'apparence mystérieuse 

D'un beau jeune homme fait au tour 

Se cachant aux rayons du jour ; 

Sa démarche silencieuse, 

La romance dite aux échos, 

Quelques paroles échappées; 

Et lorsqu'on écoute à propos, 

Par les sanglots entrecoupées, 
Sont des pièges bien dangereux, 
Où parfois une belle est prise ; 
Souvent de l'amour malheureux 



LA MÉLANCOLIE. 45$ 

Mélancolie est la devise. 
Abattement , douce langueur, 
Semblent nous cacber quelque chose ; 
Le cœur trahit, et de la rose 
L'on aime jusqu'à la pâleur. 
Défiez-vous du clair de lune, 
Aimables et tendres objets, 
Hélas ! j'ai vu dans les filets, 
A cette heure en prendre plus d'une. 

Dupe d'un adroit suborneur, 
Nulle femme, lorsque j'y pense, 
Ne fut plus à plaindre qu'Hortense, 
Et moins digne de son malheur. 
Hortense était belle à plaisir, 
Ses regards modestes et sages 
Imposaient silence au désir, 
Et déconcertaient tous les âges» 
Au milieu d'une garnison 
Le sort plaça cette Minerve. 
L'on juge bien que sa réserve 
Parut souvent hors de saison. 
D'une sémillante jeunesse 
Toujours Hortense fut l'écueil , 
Vainement plus d'un écureuil 
Près d'elle tournoyait sans cesse. 
Sous l'anathème de l'amour 
Vivait la belle dédaigneuse, 
Et bientôt la troupe joyeuse 
Cessa de lui faire la cour. 



454 LA. MELANCOLIE. 

Femme d'hommages entourée 
Trouve doux de les dédaigner; 
Mais cesse-t-elle de régner, 
De dépit elle est dévorée. 
Je ne sais quel délaissement , 
L'amour-propre offensé peut-être, 
Éveillèrent le sentiment. 
Une rencontre le fît naître : 
C'était au bal; un officier 
De la plus aimable figure, 
Grand, bien fait, et beau cavalier, 
Se distinguait par sa tournure. 
Ce jour fut la première fois 
Qu'il se montra dans une fête ; 
Aussi les dames à la fois 
Lorgnèrent de loin leur conquête : 
« Où va-t-il ? que fait-il ? pourquoi , 
a Depuis long-temps, dans ces contrées, 
« En demeurant dans notre endroit, 
« A-t-il évité nos soirées ? 
cf Dit une doyenne; entre nous, 
« C'est manquer par trop à l'usage. » 
On lui répond : Que voulez-vous? 
Ce beau cavalier est sauvage; 
Lorsqu'il a rempli son devoir ; 
Chez lui toujours il se retire. 
Il faut renoncer à le voir; 
Il rêve , s'enferme et soupire. 
En véritable oiseau de nuit, 
Son œil évite la lumière ; 



IA MÉLANCOLIE. 455 

Et tant que le soleil éclaire , 
Ne sort jamais de son réduit. 
Plongé dans la mélancolie, 
Si du colonel l'ordre exprès 
A troublé sa philosophie, 
Renonçant à toqs les succès, 
Vous allez le voir tout à l'heure 
Comme un moine dans son couvent , 
Regagner sa triste demeure. 
La belle écoutait en rêvant , 
Lorsque pour une contredanse 
Il vient lui présenter la main : 
Certain vermillon monte au leln 
De notre aimable et belle Hortense; 
Sympathique et vive couleur, 
Vous gagnez le front du danseur ; 
Ses pas s'animent , et les grâces 
Enchaînant ce couple charmant, 
Réunissent en un moment 
Tous les curieux sur leurs traces. 
C'en est fait, l'amour est vainqueur. 
Le guerrier heureux se retire, 
Et notre belle , qui soupire , 
Emporte le trait dans son cœur. 
Tous les combats de l'innocence, 
L'intérêt, la timidité, 
Muets ennuis de l'espérance, 
Même la curiosité, 
Ce tourment d'un sexe adorable, 
Sans doute étaient de son coté 



456 LA MÉLANCOLIE. 

(Et la conjecture est probable ). 

De l'autre, les regards mourans, 

Les égards, les soins attachans, 

Du cœur fidèles interprètes, 

Sans oublier les tête-à-têtes, 

Où l'amour fait tant de progrès, 

Qu'il appelle à la fin son frère , 

Pour couronner tous ses succès. 

Enfin suffit. Lecteur sévère, 

Sachez, qu'en tout bien tout honneur, 

Pour être bien sûrs d'être sage , 

La belle dame et son danseur 

Convinrent d'un prompt mariage. 

La veille de ce jour heureux , 

Marqué pour le doux hyménée, 

Jouet d'un désir curieux, 

Hortense se sent entraînée 

Vers le logis de son amant... 

Le mystère de sa retraite 

Et la cause de son tourment 

Agitaient son âme inquiète. 

Toujours enveloppé, discret, 

Il avait couvert son secret 

D'un voile impénétrable et sombre; 

Et seulement il avait dit, 

Qu'à certains temps marqués, une ombre 

Venait le trouver à minuit ; 

Mais qu'à l'avenir, le fantôme , 

Foi de lutin, avait promis 

De rester au sombre royaume, 



LA MÉLANCOLIE. 4fy 

Sans incommoder ses amis. 
Dans le jardin, toute tremblante, 
Elle se glisse en tapinois , 
Voit bientôt, comme une ombre errante, 
Courir un objet dans le bois. 
Sa démarche est facile et leste, 
L'œil a peine à suivre ses pas, 
Un voile couvre ses appas, 
Et quelque chose de céleste 
Semble trahir ses vêtemens. 
Jamais sorciers, enchantemens, 
N'ont présenté, dans leur magie, 
De prestige plus séducteur, 
Créé de femme plus jolie. 
(Hortense sent battre son cœur). 
Le fantôme entre.... et l'harmonie 
Qu'anime de joyeux refrains, 
Annonce la mélancolie 
Dont les convives sont atteints. 
Du fantôme la voix sonore 
Se mêle à ces joyeux accens: 
C'était celle d'Éléonore , 
Délices de nos jeunes gens, 
Du spectacle célèbre actrice, 
Fort à la mode en ce temps-là, 
Et qui depuis , à l'Opéra , 
Dans la Vestale fut novice. 
L'on ne s'attend pas sûrement 
A l'histoire de la folie, 
A. la peinture de l'orgie 



458 LA MÉLANCOLIE. 

De ce traître et perfide amant. 
A peine la dame offensée 
Fut-elle rentrée au logis , 
Se traînant comme une perdrix, 
Par le plomb du chasseur blessée, 
Qu'elle s'empressa de partir, 
Abandonnant ce lieu funeste ; 
Et d'un amant qu'elle déteste, 
Éloigna jusqu'au souvenir. 

Son exemple peut vous apprendre 
Qu'une beauté dans son printemps 
Ne doit jamais se laisser prendre 
Aux histoires de revenans , 
Et que cette mélancolie 
Dont se meurt un jeune blondin, 
N'est qu'une fausse maladie 
Pour attirer le médecin. 



LE COEUR DUNE DAME GALANTE. 459 
LE COEUR D'UNE DAME GALANTE. 

CONTE. 

IMITATION DE LORENZO PIGNOTTI, DEL CUORE d'uNA 
DONNA GALANTE. 



A Florence vivait jadis 

Une femme jeune et charmante, 

Si vive, que ses bons amis 

La disaient même un peu galante. 

Aussitôt que d'un cavalier 

Elle avait agréé l'hommage, 

Elle ajoutait à son collier 

Une perle.... c'était l'usage. 

Aussi , lorsqu'aux jours de galas 

On la rencontrait dans le monde , 

Chacun se disait à la ronde : 

Ce collier-là ne finit pas. 

Elle en était au dernier grain.... 

Lorsque la mort inexorable 

Vint, sur cette femme adorable, 

Étendre sa vilaine main. 

A force de ruse et d'adresse , 

Elle avait su tenir en laisse 

Le dernier de ses amoureux , 

Et se jouer de sa tendresse. 

Jaloux, et rarement heureux. 



46o LE COEUR DUNE DAME GALANTE. 

Notre homme veut , de sa maîtresse , 
A la fin connaître le cœur; 
Et faisant trêve à sa douleur, 
Poussé d'une ardeur indiscrète, 
Porte le corps de la coquette 
Dans le réduit d'un chirurgien.... 
(L'entreprise était difficile.) 
D'abord, en professeur habile, 
Le docteur observa très bien 
Qu'aucun fil , aucune membrane 
Ne tendait du cœur vers le crâne : 
Que sans le cœur, à tous momens, 
Par l'esprit, la langue inspirée, 
Facile, légère, dorée, 
Débitait des propos galans. 
Après maints efforts , de la belle 
Enfin on découvrit le cœur. 
Sur chaque face, à l'extérieur, 
Se montrait figure nouvelle. 
Elle venait, reparaissait, 
A d'autres bientôt faisait place, 
Comme le souffle sur la glace 
Légèrement disparaissait. 
Magistrat, guerrier, petit-maître, 
S'offraient aux regards tour à tour, 
Gens du commun, hommes de cour.... 
Que sais-je! des prélats peut-être. 
De feuilles de rose couvert, 
À l'instant qu'on en levait une, 
Le cœur mettait à découvert 



LE COEUR DUNE DAME GALANTE. 46* 

L'objet d'une bonne fortune. 
Lanterne magique jamais 
N'offrit autant de personnages, 
Et d'aussi grotesques portraits , 
Pris au hasard dans tous les âges, 
Ainsi traité , ce pauvre cœur 
Lance une subtile liqueur, 
Semblable à la vapeur légère. 
Soudain en un tube de verre 
Elle est recueillie avec soin : 
Des beautés c'est le thermomètre. 

Lorsqu'un sage ose se permettre 
D'en approcher, même de loin, 
L'on voit la liqueur condensée, 
Par son atmosphère pressée, 
Se dérober, s'abattre et fuir; 
Mais vienne un enfant du plaisir, 
Au doux sourire, à la taille élégante , 

A l'instant la liqueur fermente : 
Elle s'élance; et dans ses mouvemens, 
Remonte vers l'aiguille, et marque le beau temps, 
Ce n'est le tout: quand la folle jeunesse 
Près d'elle vient papillonner, 
Souvent on la voit bouillonner, 
Courir et remonter sans cesse. 

De ce thermomètre fameux, 
Je m'avisai de faire empiète. 
De mon achat, tout glorieux ? 



46a LE COEUR DUNE DAME GALANTE. 
Je m'en vantais à la toilette 
De Chloé, qui me dit tout bas : 
« Ami , cette rare merveille 
u En tout pays a sa pareille : 
« On la rencontre à chaque pas. » 



LE POÈTE MYSTIFIÉ, 463 



LE POÈTE MYSTIFIÉ. 



jLes Muses sont de charmantes nourrices; 
Mais sur leurs soins il ne faut trop compter. 

Pour un cle leurs enfans que l'on voit profiter, 
Vingt nouveau-nés entre leurs mains périssent, 
D'autres aussi ne tètent qu'à moitié. 
On les connaît à leur maigre apparence, 
Au petit conte , à la douce romance ; 

Embryons du Permesse ils vont à cloche-pied. 
A fredonner, l'un d'eux passant sa vie, 

Avait plus d'une fois frisé l'académie, 
Mais sans pouvoir y parvenir. 
Dans ce bas-monde il est plus d'un plaisir; 
Qui n'a qu'un goût facilement s'ennuie; 
Et n'en déplaise à la philosophie, 
Il en faut deux. Aussi notre écrivain , 
Sous le Pont-Neuf, une ligne à la main, 
Lorsque le mot se faisait trop attendre, 
Pour se venger, d'ordinaire allait prendre 
Force goujons qui, las! n'en pouvaient mais. 
Un goguenard posté sous une autre arche, 
Et renforcé des égrillards des quais, 

Le voit. Au pauvre diable à l'instant il s'attache, 

S'écriant : « lié ! l'ami , tes vers ne sont pas bons; 



464 LE POETE MYSTIFIÉ. 

« Crois-tu qu'a cet appât se prendront les poissons? 
<r Un poète pécheur ! » Notre auteur en colère 
Eût voulu de grand cœur traverser la rivière, 
Et battre le plaisant faiseur de quolibets. 
Mais le fleuve mettant obstacle à ses projets, 
Il change de coté , et croit sur l'autre rive 
Trouver un abri sûr, et la tranquillité: 
Il y court. Près du bord à peine est-il posté, 
Voilà qu'au même instant un polisson arrive, 
Criant : « Je te soutiens que tes vers sont mauvais, 
a Et les poissons, mon cher, ne s'y prendront jamais. » 
C'en est fait, dit notre homme; on me suit à la piste. 
A chaque arche, grands dieux ! j e trouve un journaliste. 
Ainsi, plus de repos; ah! c'est pour en mourir l 
Avec eux , l'on n'a pas un instant de loisir. 
Un auteur ne peut-il , messieurs, sans vous déplaire, 
Attraper des poissons quand il ne peut mieux faire ? 



L'INDÉCIS ATTRAPE. 465 



L'INDÉCIS ATTRAPÉ. 



I^ue des époux se fassent de bons tours, 
Cela s'est vu, se verra tous les jours; 

Mais des amans Je tiens que c'est scandale. à 

Avant l'hymen, l'amour met tout en jeu, 
Et des plaisirs battant la générale, 
Des quatre pieds cet égrillard fait feu; 
Tout est en train : soupirs, chansons, œillades, 
Douceurs, pompons, sornettes, sérénades; 
Et ce grand jour d'éternelle longueur 
N'est, bien souvent, que la nuit du bonheur. 
A tous amans, je dis, « Grand bien vous fasse* 
Mariez-vous.» Avant de vous unir 
Écoutez bien ce tour de passe-passe, 
Le dénoûment pourra vous divertir. 

Depuis long-temps Clairval aimait Hortense; 

Tout convenait, fortune, âge, naissance, 
Et leurs dignes parens, dans un commun accord, 
Les menaient à Tautel , tranquilles sur leur sort. 
De charmes, de bonheur, Hortense éblouissante, 
Par son père conduite, avançait lestement. 
Confus, embarrassé, la marche chancelante, 
Clairval de son coté se traînait lentement ; 

3o 



465 L'INDÉCIS ATTRAPÉ. 

Non que de sa maîtresse il dédaignât les charmes ; 

L'amour l'avait couvert de ses plus belles armes; 

Mais long-temps amorcé par l'état de garçon, 

Clairval de la beauté redoutait l'hameçon. 

Indécis et flottant, il avait dans son âme, 

En une heure laissé , pris, et quitté sa femme, 

Et ressemblait assez au joueur inquiet 

Qui ne sait quelle chance enferme le cornet. 

Sa situation vous eût vraiment fait rire : 

Il tenait bon pourtant. Mais lorsqu'il fallut dire 

L'irrévocable mot, arbitre de son sort, 

Mon homme embarrassé , pâle comme la mort, 

Prononce un non tout sec... et traversant l'église , 

S'enfuit en son logis, honteux de sa sottise. 

Je vous laisse à penser, le scandale, le bruit, 

Et la confusion du pontife interdit, 

Des parens offensés l'implacable colère, 

D'une amante les pleurs, le désespoir du père, 

La fureur du bedeau , du suisse les hoquets , 

Des filles le dépit, des vieilles les caquets: 

L'on eût dit, à les voir, une ruche indignée 

Chassant de ses états quelque laide araignée 

Que la faim imprudente a conduite en son sein. 

Peuple, noce, valets, ne forment qu'un essaim 

Qui bourdonnant sans cesse hors du temple s'élance^ 

Et chez elle bientôt ramène mon Hortense. 

Tandis que le dépit, la vengeance et l'amour 

Se disputent son cœur, y régnent tour à tour, 

Clairval au desespoir, stupéfait, en délire, 

Du reinord dévorant , éprouve le martyre. 



L'INDÉCIS ATTRAPÉ. 467 

Il court chez sa victime, et tombe à ses genoux. 
« Je ne viens point, dit-il, braver votre courroux; 
«• Chercher à vous fléchir par des excuses vaines. 
« Oui, je me reconnais indigne de vos chaînes; 
« En esclave soumis, sans espoir de pardon, 
« Je viens subir l'arrêt, et non demander grâce : 
« Qu'ordonnez-vous?» Il faut, dit-elle, qu'un affront, 
Par un affront pareil, se compense ou s'efface. 
Au temple, je le veux, vous vous rendrez demain : 
Là Clairval en public demandera ma main. 
Je la refuserai. Ma famille outragée, 
Satisfaite à ce prix , au moins sera vengée. 
Allez, vous m'attendrez; c'est au pied de l'autel 
Que je veux prononcer ce refus solennel. 
Clairval, le lendemain, vint remplir sa promesse : 
Autour des jeunes gens une foule s'empresse; 
L'on écoute; et le mot prononcé par Clairval 
Devait être bientôt suivi du non fatal. 

L'on y comptait Jugez quelle fut la surprise, 

Quand de la dame un oui retentit dans l'église. 
L'aveu, dit un plaisant, n'annonce rien de bon. 
Quelques traits de vengeance, occulte ou féminine, 
Menaceront un jour le honteux compagnon. 
Je ne me fîrais pas à cette douce mine. 
Pauvre mari ! voyez son sourire inquiet ; 
C'est un volage oiseau surpris au trebuchet. 

Qui n'eût craint pour Clairval une triste chevance? 
Et voyez cependant ce que c'est que la chance; 
L'indécis est fixé : modèle de bonté, 



468 L'INDÉCIS ATTRAPÉ. 

Hortense l'est aussi de la fidélité. 
Jamais depuis ce jour le plus léger nuage 
N'obscurcit le bonheur de ce joli ménage : 
Parions qu'au piquet, Glairval dans l'embarras, 
Avec quinte et le point , eût pris quatorze d'as. 



LE BON DE FRÉDÉRIC. 469 



LE BON DE FRÉDÉRIC. 



Jadis, comme en nos jours, les soubrettes, les pages, 
Deux corps puissnns , forts de l'opinion, 
Sans nul échec ont traversé les âges, 
Et conservé leur constitution : 
À la malice l'un doit son arme légère, 
Et l'autre des amours dirige le mystère. 
(De celui-là je ne vous dirai rien; 
L'ami lecteur est peut-être un vaurien 
Qui les connaît, les flatte et les ménage.) 
De mon récit le héros est un page 
Malicieux, et profès en bons tours, 
Maître passé pour fait d'espièglerie, 
Et renommé par son étourderie, 
Péché mignon dans l'âge des amours. 
Près Frédéric il faisait son service, 
Un beau matin , que le maître d'office 
Apporte au roi, dans le mois de janvier, 
De fruits nouveaux un modeste panier. 
Jaloux de ces primeurs, le roi veut que son page 
Aille aux pieds de la reine en déposer l'hommage. 
Millier ( c'était ainsi qu'on nommait le blondin ) 
Part; et pour mieux charmer les ennuis du chemin, 
Cédant au doux penchant qu'on nomme gourmandise, 



4yo LE BON DE FRÉDÉRIC. 

Négligemment avale une cerise ; 
Celle ci, celle-là, puis en a tant goûté, 
Messer Muller, que rien n'en est resté. 
Que devenir? Mon drôle adroitement s'esquive. 
Frédéric, sur ses pas, au grand galop arrive, 
S'informe du message, et l'éclaircissement 
Découvre le larcin et les torts du gourmand. 
Le roi, maître de lui, sans montrer de colère, 
Mais sans quitter aussi le ton noble et sévère, 
Fait appeler Muller.... Au trouble du fripon, 
Le monarque aisément reconnaît son larron. 
Et d'un sang-froid parfait le charge de remettre 
A l'officier de garde un petit mot de lettre. 
Hors , le lecteur saura qu'il renfermait un bon 
Pour donner au porteur vingt-cinq coups de bâton. 
Le page le reçoit, mais d'une main tremblante, 
Et suspectant du roi la douceur apparente. 
Il marchait lentement, retournant le billet, 
Rêveur et désireux d'en connaître l'objet. 
Tandis qu'en cheminant tristement il médite, 
La fortune à ses yeux offre un Israélite, 
Des pages le féal ; non de ces Juifs sournois 
Qui prêtent leur argent à dix pour cent par mois; 
Mais un Juif obligeant, donnant des marchandises 
Qu'il reprenait ensuite à moitié de remise, 
Un brave homme de Juif. Le page fait un saut 
En le voyant.... « Ami, lui dit-il aussitôt, 
Je suis pressé; peux-tu me rendre un bon office? — 
Monsieur le chevalier, tout à votre service, 
Répond le Juif. — Eh bien, mon cher, prends ce billet. 



LE BON DE FRÉDÉRIC. 4 7 i 

Et porte-le pour moi. — J'entends, c'est un poulet; 
J'en ai remis plus d'un , monsire, et pour le rendre 
Nul ne sait mieux que moi comment il faut s'y prendre. 
Yeut-on mener à bien une affaire de cœur , 
L'on connaît le talent de votre serviteur. — 
C'est bon; de l'égarer, Isaac , prends bien garde. 
Adieu donc. » Le Juif lit : A l'officier de garde ! 
Ah ! c'est un billet-doux pour ce jeune officier 
(Se dit-il à part soi ); je serai bien payé. 
Il se hâte aussitôt de remplir son message, 
Mais en homme discret, et sans parier du page. 
Sur l'ordre, l'officier exact et diligent, 
Appelle, et fait saisir le Juif par un sergent, 
Qui nonobstant ses cris et sans retard applique 
Vingt-cinq coups de bâton , d'un air si flegmatique, 
D'un froid si glacial , qu'à le voir on eût dit 
Que pour passer le temps il battait son habit. 
Roué de coups , moulu, de burlesque figure, 
Le pauvre Juif, pestant de sa mésaventure, 
Avec peine se traîne, et va trouver son lit. 

Cruel comme l'amour, le maudit page en rit; 

Musqué, léger, coquet, à la cour se présente, 

Sous cape s'égayant de ce tour qui l'enchante. 

Frédéric aperçoit le petit garnement, 

Et ne peut revenir de son étonnement. 

« Parbleu ! voilà, dit-il , une étrange merveille ! 

Ma parole d'honneur, je doute si je veille! 

Vingt-cinq coups de bâton appliqués sur le dos , 

Rendre un homme à l'instant frais , gaillard et dispos, 

C'est miracle. Approchez, amateur de cerise; 



472 LE BON DE FRÉDÉRIC. 

Ma lettre à l'officier a-t-elle été remise? — 
Oui, sire; mais craignant de votre majesté 
Le juste châtiment que j'avais mérité , 
De porter le paquet , sire , je n'avais garde : 
Isaac Ta remis à l'officier de garde. 

Isaac! ce Juif doit en être content : 
Les bons de Frédéric sont tous payés comptant. — 
Du peuple d'Israël tu te feras maudire, 
Repartit le monarque, en éclatant de rire, 
Tît pour te dérober à son juste courroux, 
Je te fais officier. Monsieur , souvenez-vous 
Qu'en guerre seulement on doit agir de ruse; 
Le salut de l'état alors est une excuse. » 

Tout créancier fâcheux est un méchant aspic, 
Que l'on devrait payer en bons de Frédéric. 



LE CHIEN PERDU. 4 7 3 



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LE CHIEN PERDU. 



IVIes contes, je le sais, ressemblent à ces fleurs, 
Tristes productions d'une sève d'automne , 
Et sur mon front jamais les immortelles sœurs 
Ne pourront en tresser une pâle couronne ; 
Aussi , dans le repos, poète vétéran , 

Loin du bureau j'avais jeté ma plume ; 
Ma chienne la rapporte, à moi vient en courant, 
Et son œil suppliant, pour finir le volume, 

Me demande un conte de plus. 
Aux caresses comment opposer un refus ? 
Muse, dicte-moi donc une histoire amusante, 
Et pour ton vieil ami, sois encor complaisante. 

L'on dit qu'avant d'avoir uni son sort au mien, 
Issa, dont la douceur a pour moi tant de charmes , 
Près d'un comédien fit ses premières armes, 
Et fut peut-être, hélas! compagne d'un vaurien; 

Elle l'aimait. Douce erreur du jeune âge, 

Où des beaux-arts le brillant assemblage 

Est un attrait que l'imprudent désir 
Erige en déité , sous le nom de plaisir; 

Oii la beauté, la musique, la danse 
Envahissent le cœur en se jouant du temps ; 



4 7 4 LE CHIEN PERDU. 

Où de Thalie enfin les aimables enfans, 
Engoués de succès, inconstans, éphémères, 
Vont quêter des bravos aux terres étrangères : 
C'est dire simplement que, bravant la pudeur, 
Issa suivait le sort et le char d'un acteur. 
De Paris à Calais c'était la diligence ; 
Dénain , des grands talens utile providence , 
Traita le Roscius comme on traite un ami. 
Tandis qu'à bien manger la troupe est occupée, 
Notre animal, auprès d'une franche lippée, 
S'était nonchalamment dans un coin endormi. 
La gaîté, du bon vin compagne inséparable, 
Retenait sans projets les convives à table, 
Lorsque inopinément on vint les avertir 
Que le vent était bon , et qu'il fallait partir. 
Prendre sans hésiter ses effets, son bagage, 
Et suivre lestement le maître d'équipage, 
Fut l'affaire de rien. Du port on est sorti 
Avant que notre acteur, qu'égarait le Champagne, 
Ait pu prendre sur lui de siffler sa compagne. 
Le pauvre chien dormait , et ne fut averti 
Que par un coup de pied lancé par la servante , 
Fille hargneuse, dit-on, et sœur de Rhadamante. 
Un odorat subtil venant à son secours, 
Le chien a de l'acteur reconnu les détours ; 
D'un pas précipité sur sa trace il arrive 
Au moment où la nef s'éloignait de la rive; 
S'arrête sur le bord, et ses longs hurlemens 
Accusent les Tritons , Amphitrite et les vents. 
Inutile douleur ! l'on s'éloigne à sa vue ; 



LE CHIEN PERDU. 4 7 5 

La barque trop agile est bientôt disparue. 
La pauvre chienne alors ne sait que devenir, 
Et, nouvelle Ariane, enfin désabusée, 
A la mer en fureur redemande Thésée. 
Cet élément fougueux ne peut-on le franchir ? 
N'est-il aucun moyen? mon Issa malheureuse 
( La fidélité fut toujours ingénieuse ) 
Avise un paketbot , vite court s'y blottir, 
Et de peur qu'un butor ne l'en fît déguerpir, 
Craignant le matelot, qui d'un rien se courrouce, 
Intéresse à son sort le cœur d'un jeune mousse ; 
Près du petit garçon sait se mettre en faveur, 
Le lèche, le caresse, en est récompensée : 
L'innocence toujours protège le malheur ; 
Sous sa garde , elle fit sans bruit la traversée. 

Douvre à peine a reçu le vaisseau dans son port, 
Que notre Issa fidèle est déjà loin du bord. 
Sans peine son instinct rappelle le rivage 
Où son maître aborda lors du premier voyage ; 
L'hôte qui le reçut et la route qu'il prit , 
Sans hésiter, le chien la distingue et la suit. 
Par son zèle toujours mon Issa soutenue 

Poursuivait son dessein.... 

Lorsque le grand chemin 
Se divise à ses yeux, en offrant double issue. 
Mais laquelle choisir? Dans cette anxiété, 
Un char passe ; au fracas, à la vélocité , 
A l'air évaporé d'une nymphe légère , 
Qu'emportaient les chevaux aux ailes de zéphirs, 



476 LE CHIEN PERDU. 

L'animal reconnaît une jeune première, 

Ornement de la troupe et mère des plaisirs. 

Content, il se ranime, et vole sur ses traces ; 

Quelque temps s'accommode à l'allure des grâces ; 

Mais elle était si vive et si leste, qu'enfin 

Il s'arrête tout court , souhaitant bon voyage 

A l'actrice, aux chevaux, au brillant équipage , 

Comptant, pour retrouver le maître tant aimé , 

Sur les parfums exquis dont l'air est embaumé. 

Le lendemain encor l'odeur de la princesse 

Le conduisit crotté aux pieds de la déesse. 

Il arrive : c'était la répétition. 

Reçu , fêté, choyé par la troupe comique , 

Je vous laisse à penser quelle confusion 

Mit sens dessus dessous les acteurs, la musique; 

On ne voyait que lui. Ce bourdonnant essaim 

L'accablait d'amitié quand il mourait de faim. 

Bref, c'en eût été fait de cette aimable bête, 

Si le maître ne l'eût reconduite au logis ; 

Le cœur et l'estomac voulaient ce tête-à-tête , 

Et le sommeil bientôt calma nos deux amis. 

Vous avez vu souvent une soigneuse mère 

Mener sa fille au bal et la couver des yeux ; 

Les regards pénétrans d'une amante en colère 

Découvrir un perfide et le suivre en tous lieux. 

Est-il mince gibier que le chasseur ne voie ? 

Dans le vague des airs l'aigle aperçoit sa proie , 

Comme un rayon du jour perce un brouillard épais, 

L'œil brûlant du jaloux ne se ferme jamais. 

Témoin la pauvre Issa, soucieuse, craintive; 



LE CHIEN PERDU. 4 77 

Le moindre mouvement rend son âme captive. 
Son maître est-il absent, elle court sur ses pas, 
Le regarde toujours, demeure , s'il s'arrête ; 
Un seul mot de sa bouche est pour elle une fête. 
On déplaît à l'ingrat à force de l'aimer; 
Pour être trop sensible il la fit enfermer. 

Au grand théâtre un jour l'acteur jouait Pompée; 
En scène avec César, le public Fécoutait; 
La salle de bravos partout retentissait , 
Lorsque de son réduit avec peine échappée, 
Issa vient au spectacle , et court sans balancer 
Auprès du grand Pompée à l'instant se placer. 
Je vous laisse à penser la bruyante allégresse 
Et les transports fougueux de la folle jeunesse. 
César s'en aperçoit , et veut en profiter ; 
Cajole l'animal et cherche à le flatter, 
Se rappelant fort bien que Jules, son modèle, 
Vit tomber son rival , et que , dans son malheur, 
De tous abandonné, son chien même infidèle , 
Honteusement passa dans le camp du vainqueur, 
Issa ne suivit point cet exemple funeste ; 
Et, bien loin d'imiter celui qu'elle déteste, 
Ferme en ses sentimens , pure comme Yesta , 
A coté de son maître , immobile resta. 
Une belle action plaît, éblouit, entraîne. 
Le chien fut cette nuit le héros de la scène; 
On négligea l'acteur, qui , confus , interdit , 
Devant les spectateurs sut cacher son dépit. 
Mais , de retour chez lui , furieux , il renvoie 



4 7 8 LE CHIEN PERDU. 

Celle qui fut jadis son bonheur et sa joie. 
Tant de courses , de zèle , et tant d'attachement 
Furent tous oubliés pour l'erreur d'un moment. 
Vigilance attentive, aimable inquiétude, 
Soins naïfs et touchans, interprètes du cœur, 
Faut-il que vous soyez payés d'ingratitude ! 

A la sensible Issa faites voir un acteur, 
A l'instant elle aboie, et son regard s'allume; 
Elle hait d'un héros jusques à son costume : 
Aussi , du carnaval lorsque arrivent les jours , 
Dans ma chambre, avec soin , je l'enferme toujours. 



FIN. 



TABLE DES MATIERES 

CONTENUES 

DANS CE VOLUME. 



Montaigne aux champs-élysées , dialogues en 

vers Page i 

Avertissement 3 

I er Dialogue. Entre Henri iv, Montaigne et Sapho. 9 

II e Dialogue, Entre Montaigne et Aspasie 23 

III e Dialogue. Entre Montaigne et Anacharsis 4 1 

IV e Dialogue. Entre Montaigne , Rabelais , Ésope et 

un Troubadour 60 

V e Dialogue. Entre Montaigne et le sage ignoré.. . . 8j 
VI e Dialogue. Entre Montaigne, Aristomène et Dé- 

mocrite j 1 1 

VII e Dialogue. Entre Emma et Montaigne i3o 

VIII e Dialogue. Entre Publius et Montaigne 147 

La Statie d'Hélène renversée lors de la prise de Con- 

stantrnople paries Croisés. Imitation de Nicétas. . . 160 

PlCTUBA ÎHSJE l6a 

Portrait d'Issa , chienne de Martial i63 

Notes sur les Dialogues 166 

Ode composée de plusieurs passages de Pindare , avec 

l'imitation en vers et la traduction 184 

LES SOIRÉES DE CAMPAGNE. Contes en vers. ... i85 

Parténope. Conte moral 187 

Le Perroquet bavard. Conte 267 

La Médecine. Conte 27% 

Le Serpent , . . . 279 

La Sacristine. Conte dévot 285 

Le Mariage 294 



48o TABLE DES MATIERES. 

Le Cheval rétif. Page 299 

La Bague 3o7 

La Bûche 320 

La Chemise 324 

La Fête de Versailles 33a 

Le Chat. Conte 339 

L'Officieux 346 

Le Revenant 353 

Le Paysan 366 

Le Vice puni 370 

La Soire'e d'hiver. Conte. 3^5 

Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois 382 

Le Trompette. Conte 388 

Le Singe 394 

Le Bossu. Conte 4 vl 

Le 1 reizieme 4o5 

Le Billet de loterie 409 

Le Piqueur. Conte 41 5 

Le Gascon 4 2 <> 

Le Joueur de violon. Conte 4 2 ^ 

Le Convalescent 4 2 6 

Le Financier dupé , 4 2 8 

Où l'honneur va-t-il se nicher ? Conte 433 

L'Albinos. Conte 4^9 

L'Enrichi. Conte 444 

L'Avocat. Conte 449 

La Mélancolie. Conte 452 

Le Cœur d'une dame galante, conte. Imitation de 
Lorenzo Pignotti , Del cuore d'una donna galante. 45g 

Le Poète mystifié 463 

L'Indécis attrapé • 465 

Le Bon de Frédéric 4^9 

Le Chien perdu 47 3 

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. 



PQ Bernard de Ballainvillier s , 

2196 Simon Charles Sebastien 

B5M6 Montaigne aux Champs-Elysées 



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